Chapitre 1 — La marchande de lunes
Le marché nocturne s'éveillait sous une pluie de petites étoiles brillantes comme des confettis. Des étals tapissés de velours violet offraient des potions qui pétillaient, des chapeaux qui faisaient des petits sauts et des pommes caramélisées qui chantaient quand on mordait dedans. Au milieu de tout ça, Agathe, apprentie sorcière de sept ans, promenait son balai-poussin qui avait la mauvaise habitude de péter quand il éternuait.
Agathe portait une cape trop grande avec des boutons en forme de croissants de lune. Elle avait des taches d'encre sur le nez et toujours, toujours, une trousse pleine de choses utiles : ficelle magique, gomme qui efface les sorts ratés, et un petit carnet où elle dessinait ses idées rigolotes. Ce carnet s'appelait "Planche-à-idées".
"Ce soir, je vends des potions de bonne humeur !" dit Agathe en passant devant l'étal de la marchande de lunes.
La marchande de lunes, Madame Chloris, lui fit un clin d'œil. "Tes bouteilles sont toujours aussi joyeuses, ma petite. Mais elles devraient avoir une étiquette qui danse."
Agathe fronça les sourcils. "Une étiquette qui danse... bonne idée !" Elle sortit sa gomme et son crayon et se mit à griffonner.
Un petit garçon s'approcha en tirant une lampe à huile qui flottait. "Ma lampe ne veut plus briller la nuit," dit-il. "Elle s'ennuie."
Agathe tapota sa trousse. "On va lui apprendre un tour. Montre." Elle prit la lampe, appuya sur son bouton qui fit "pop", et la lampe se mit à chanter une berceuse très grave. Trois lucioles se mirent à danser autour d'elles en rythme. Le marché applaudit.
Agathe adorait quand les choses dérapaient gentiment. Les dérapages, disait-elle, étaient des occasions d'inventer quelque chose.
Chapitre 2 — Le gâteau qui voulait rire
Au stand suivant, un pâtissier farfelu vendait des gâteaux qui racontaient des blagues. Un gâteau citrouille se plaignit d'avoir le rhume des épices. "Atchoum ! Qui a volé mon sucre ?"
Agathe tapa dans ses mains. "Je peux aider !" Elle plongea la main dans sa trousse et sortit un bâton de cannelle chantouillant. En le frottant, des notes musicales s'envolèrent et tick-tick elles se collèrent au gâteau. Le gâteau éclata de rire, une cascade de miettes et de petits rires jaillit. Les enfants riaient à gorge déployée.
"Bravo, Agathe !" s'écria le pâtissier, Monsieur Tartine. "Tu as une imagination qui guérit les gâteaux !"
Agathe rougit comme une tomate. "C'est juste que j'essaie des choses. Si ça dérape, on s'amuse."
Soudain, un grand "Boum-pouf" résonna. Une roulotte voisine avait libéré un sac de farces volantes : des chaussettes sautillantes, des cuillères qui faisaient la révérence et des chapeaux qui se prenaient pour des oiseaux. Les objets voltigeaient en ronde, mais ils étaient trop contents pour être dangereux. Agathe sauta sur son balai-poussin. "On va les mettre au coffre à rires !" cria-t-elle.
Le coffre à rires était une boîte en bois qui pouvait contenir toute sorte de joyeusetés. Agathe ouvrit son carnet et dessina un filet qui attrapait les objets en dansant. Elle récita une formule toute simple et bizarre : "Un, deux, trois, que tout s'apaise, que la danse devienne une sieste." Les objets se calmèrent lentement et terminèrent en petit tas souriant dans le coffre. Les gens applaudirent et distribuèrent des biscuits à la confiture.
Chapitre 3 — La lanterne capricieuse
Au centre du marché brillait la grande lanterne dorée, celle qui éclairait toutes les allées. Ce soir-là, elle ronronnait comme un chat content. Mais voilà que, d'un coup, la lumière fit des vagues et se mit à changer de couleur : vert, rose bonbon, bleu canard. Les ombres devinrent des silhouettes de chatons qui faisaient la polka.
"Quelqu'un a touché le bouton des émotions de la lanterne !" s'exclama le gardien du marché, un vieux sorcier à barbe tressée. "Attention, elle est taquine quand elle ne dort pas."
Agathe s'approcha, fascinée. Elle leva la main pour sentir le courant de lumière et... POP ! Un mini-feu d'artifice sortit de la lanterne et une pluie de pétales parfumés tomba sur la foule. Des nez se mirent à pétiller, des sourires se dessinèrent. Mais la lanterne ne voulait pas se laisser calmer. Elle commença à projeter des images : des châteaux en fromage, des marmottes qui jouaient du violon, des nuages en barbe à papa. Les images faisaient rire mais aussi embrouillaient un peu le marché. Les commerçants se cognaient gentiment.
"Agathe, fais un sort qui remplace ces images par des choses utiles !" dit le gardien, légèrement paniqué mais surtout curieux.
Agathe regarda la lanterne, puis son carnet. Elle inspira. Sa solution fut, comme d'habitude, un mélange d'idée folle et de pratique : "Si on transforme les images en petites scènes de théâtre, elles se rangeront toutes seules !"
Elle se mit à murmurer, dessina des rideaux, et fit apparaître un micro minuscule. Une troupe de lutins-marionnettistes sortit de sa poche — surprise qu'elle avait dessinée hier soir — et monta en dix secondes un mini-théâtre devant la lanterne. Les images projetées devinrent des acteurs miniatures qui décidèrent de jouer de petites pièces comiques : "La Mouette qui ne savait pas voler" et "Le Potiron qui voulait être banane". Les spectateurs applaudirent. La lanterne, un peu jalouse, se remit à briller normalement, mais avec une lueur malicieuse comme si elle avait apprécié le spectacle.
Chapitre 4 — L'affaire des chaussettes dansantes
Tandis que tout le monde se calmait, quelque chose d'encore plus drôle arriva : les chaussettes sautillantes du sac de farces se mirent à s'échapper du coffre à rires. Elles formèrent une farandole et commencèrent à danser autour des jambes des visiteurs. Les chaussettes volaient en rond comme des oiseaux, se glissaient chacune sur un pied puis sur l'autre. Les adultes riaient si fort qu'ils avaient du mal à marcher droit.
"Voilà une invention qui manque de cordes," dit Agathe en riant. Elle sortit une bobine de ficelle magique. "Un petit ruban, une petite chanson, et elles feront la pause." Elle noua une ficelle entre deux étals et, comme un fil de danse, les chaussettes s'arrêtèrent pour se suspendre comme des guirlandes. Mais elles ne restèrent pas sages longtemps : des chaussettes rayées commencèrent à chatouiller la ficelle et tout partit en roulé-boulé de tissu.
Agathe eut une idée encore plus farfelue : un concours de chaussettes ! "Celui qui a la chaussette la plus rigolote gagne un baiser de pomme caramélisée !" cria-t-elle. Les enfants s'emparèrent de leurs paires et inventèrent des mouvements encore plus absurdes. Une vieille dame fit un pas de tango avec une chaussette à pois ; un vendeur fit une révérence en la portant sur sa tête. La farandole devint un défilé de mode où les rires étaient la meilleure récompense. Les chaussettes, contentes d'être regardées, s'alignèrent et saluèrent. Elles rentrèrent d'elles-mêmes dans le coffre, fatiguées mais heureuses.
Chapitre 5 — Une fin douce comme un souffle
La nuit avançait, les étals commençaient à plier leurs banderoles et les étoiles confettis se faisaient plus rares. Agathe rangea sa trousse, remis son carnet dans la poche et dit au revoir aux amis du marché. La grande lanterne dorée, qui avait joué au chef d'orchestre toute la soirée, lançait maintenant de petits clins d'œil. Le gardien vint vers Agathe.
"Tu as un don, petite," dit-il doucement. "Tu sais que parfois, les bestioles du marché ont besoin d'une idée qui les range, et non d'une baguette qui crie plus fort. Ta créativité arrange les dérapages et rend tout sûr et joyeux."
Agathe baissa les yeux, fière. "C'est parce que j'aime inventer des solutions. Même quand ça part en cacahuète !" Elle fit une petite révérence, et son balai-poussin fit un pétard de rire.
Avant de partir, le gardien posa sa main sur la lanterne. "On pourrait l'éteindre maintenant, pour rêver de nouvelles idées," dit-il. Les visiteurs hochèrent la tête. La lanterne fit un dernier petit tour de magie : elle projeta une pluie de papillons bleus qui déposèrent chacun une étincelle sur le front des enfants, comme un petit ruban d'imagination.
Agathe prit la petite lampe qu'avait laissé le garçon au début de la nuit. Elle la regarda, puis posa doucement sa main contre le verre de la grande lanterne. Tous retenaient leur souffle, ou plutôt leur rire. Agathe souffla. C'était un souffle doux, un souffle de conte, pas une bouffée de vent. La lumière se mit à faiblir, comme une chanson qui s'achève. Les derniers papillons bleus battirent des ailes et se posèrent sur les étoffes, fermant les paupières du marché.
La grande lanterne s'arrêta enfin de briller. Les ombres devinrent tendres et rondes. On entendit un dernier petit "pschtt", comme la fin d'une bulle, puis plus rien. Le marché tout entier se sentit comme dans un cocon.
Agathe sourit. Elle rangea la petite lampe dans sa trousse, ferma son carnet de "Planche-à-idées" et dit au revoir d'une voix qui semblait déjà rêver à la prochaine aventure. Le gardien lui fit un clin d'œil, Madame Chloris lui offrit une lune en caramel, et Monsieur Tartine lui glissa un gâteau qui racontait une histoire pour s'endormir.
La dernière image fut celle de la lanterne éteinte, tranquille, et du marché qui s'endormait avec des sourires en réserve pour demain. Agathe monta sur son balai-poussin, fit un tour de salut, puis partit en traçant dans le ciel une petite étincelle qui ressemblait à un point d'exclamation. Tout était prêt pour de nouvelles idées. La nuit était douce et la lanterne, enfin, éteinte.