L'Adoption
Il était une fois un petit chien orphelin, qui n'avait ni papa, ni maman, ni frère, ni sœur. Ce petit chien vivait seul, dans les rues d'une petite ville en bord de mer. Quand il avait faim, il allait chercher de quoi manger dans les poubelles. Quand il était fatigué, il s'allongeait à même le sol, pour dormir. Quand il pleuvait, il n'avait d'autre abri que le préau des maisons, dont il se faisait chasser par les propriétaires aigris. Bien qu'il fût aimable et doux, il n'avait pas de maître pour jouer avec lui, ni pour le serrer dans ses bras, ni pour lui faire la moindre caresse. Il était seul, et n'avait jamais connu que la solitude. Les seules voix qu'il entendait étaient celles des passants lui intimant de déguerpir, car il était sale d'apparence, car personne ne s'occupait de lui.
Un jour, cependant, le destin de ce petit chien devait changer. Alors qu'il demeurait là, à l'ombre de deux maisons, il vit s'approcher de lui une fourgonnette blanche. Elle s'avança doucement, s'arrêta à sa hauteur, une porte s'ouvrit, un homme en sortit, s'approcha de lui et le saisit d'un coup, sans lui demander son avis. Le chien fut mis à l'arrière du véhicule, on ferma la porte, et on partit.
Qui étaient ces gens ? Que lui voulaient-ils ? Où l'emmenaient-il ? Autant de questions auxquelles le chien ne put répondre. Par la fenêtre, il voyait défiler, à toute allure, les piétons, les voitures, les maisons et les carrefours de sa ville. Le fourgon s'arrêta enfin, devant un grand bâtiment à la peinture écaillée. Il y entra et y découvrir un endroit sombre, dans lequel s'entassaient, les unes sur les autres, une armée de cages avec, dans chacune d'entre elle, un chien tout comme lui. On chercha une cage vide, on l'y déposa, et on le laissa là, enfermé à clef.
– Où sommes-nous ? demanda le chien d'une toute petite voix à son voisin.
– Où sommes-nous ? répondit-il. À la fourrière.
– La fourrière ? Qu'est-ce que c'est, la fourrière ?
– C'est un endroit d'où l'on ne sort jamais.
– D'où l'on ne sort jamais ?...
Le petit chien regarda autour de lui. On n'y voyait pas grand-chose. Seules de petites fenêtres en hauteurs diffusaient un peu de lumière. Dans les cages avoisinantes, on distinguait mal la présence des autres chiens. La plupart d'entre eux, immobiles, se languissait. Quelques-uns hurlait sourdement, d'une voix blafarde, à peine audible. « Oh, comme je me plaignais dans ma rue, se disait le chien, mais oh, comme j'y étais mille fois mieux qu'ici ! Comme j'aimerais partir ! Comme j'aimerais partir ! »
À ce moment précis, une porte s'ouvrit. Et, ce n'est pas un nouveau chien dans les bras d'un antipathique inconnu qui entra, mais la plus belle chose que le chien connaissant sur cette Terre : une famille. Le papa, la maman, le petit garçon et la petite fille s'avancèrent, tout doucement. Ils parcoururent les cages et, arrivés devant l'une d'elle, la voix douce de la petite fille retentit comme un rayon de soleil : « C'est celui-là que je veux. » Une minute plus tard, la petite fille serrait un chien dans ses bras avant de quitter la sombre pièce. Les poils de notre petit chien se dressèrent d'excitation. Son cœur frappa sa poitrine. Oui, on pouvait sortir d'ici ! Et si, la prochaine fois, c'était lui ! Ce sera lui ! Il le faut !
De longs jours passèrent cependant, froids, mornes, sans qu'aucune autre famille ne pousse les portes de cette salle lugubre. Et le chien se demanda s'il en reverrait jamais une un jour. Mais voilà qu'une fois de plus, une famille entra. Le chien se dressa, tout fou, sur ses pattes arrières, aboyant, sautillant ! Mais la famille n'était même pas arrivée à lui qu'elle avait déjà choisi un autre chien, avant de repartir. « C'était donc vrai, se dit-il. D'ici, on ne repart jamais... »
Quelques jours plus tard pourtant, pour la troisième fois, une nouvelle famille entra dans le hangar. Mais, le chien ayant perdu tout espoir, celui-ci ne se retourna même pas pour la regarder. Elle s'approcha, s'approcha encore. Le chien pouvait l'entendre, mais ne la voyait pas. « Sans-doute vont-ils s'arrêter avant d'arriver jusqu'à moi, se dit-il. » Mais voilà qu'il les entendit à sa hauteur. « Sans doute vont-ils continuer plus loin, se dit-il. » Mais voilà qu'il entendit la voix douce d'une jeune fille s'écrier : je peux avoir celui-là ? « Sans doute s'agit-il d'un autre chien », se dit-il. Mais voilà qu'il entendit la clef tourner dans la serrure (clic ! clac !), la porte s'ouvrit, et voilà qu'il sentit deux mains tendres le saisir avec précaution.
À ce moment, c'est comme si notre petit chien s'était vu pousser des ailes. C'est comme s'il volait dans les nuages. La tête lui tourna, ses yeux se figèrent. Il avait beau tourner son regard vers la petite fille qui l'avait saisi, vers cette maman et ce papa, c'est comme s'il n'arrivait pas à les voir. Tout était flou, éblouissant. C'était trop de bonheur d'un coup. On le mit à l'arrière d'une voiture propre. On roula doucement vers une jolie maison. Là, on lui donna un panier pour dormir, une gamelle pour manger, une autre pour boire, des jouets pour jouer, mais surtout, par dessus-tout, on lui donna un nom : « On devrait l'appeler Filou, dit le petit garçon. Il a un petit air malicieux. »
Oh, comme il était heureux, comme il était comblé ! Comme il aimait ces gens si doux ! Comme il leur était reconnaissant ! Oh, comme il voulait le leur rendre, autant que faire se peut ! Mais comment ? Comment rendre quoique ce soit à des gens qui nous ont tout donné ? « Je sais, se dit Filou. Je vais me rendre utile. Je vais tout faire pour les aider ! Cela leur fera plaisir et ils seront fiers de moi, comme je suis fier d'eux ! » Et, à partir de ce jour, Filou devint très observateur.
La Bonne volonté
Le premier jour, c'est la maman qui passa devant le panier de Filou. Aussitôt, celui-il se mit sur ses quatre pattes et la suivit. Arrivé dans la cuisine, la maman se mit à préparer à manger. Pendant que le repas mijotait, la maman commença à mettre la table quand, tout à coup, le téléphone sonna dans le salon adjacent. La maman, l'air un brin embarrassée, couru pour le décrocher, abandonnant la cuisine à son sort. Or, Filou avait remarqué que, régulièrement, la maman remuait une cuillère dans une casserole sur la gazinière. Qui allait donc remuer la cuillère en son absence ? « Cela lui sera sûrement utile si je le fais à sa place ! » se dit Filou. Cependant, les pattes des chiens sont-elles assez adroite pour faire ce genre de choses ? Non, bien entendu. Mais, Filou ne se posa pas la question. Le pauvre chien sauta sur la gazinière pour attraper la cuillère, mais cela lui brûla les pattes ! « Ouille ! Ouille ! Ouille ! » cria-t-il en se tortillant, renversant pêle-mêle tout ce qui s'y trouvait. Par réflexe, il bondit de côté, mais se retrouva sur la table où il continua à tout renverser. Bing ! Bam! Boum ! Assiettes, verres, casseroles, tout frappait le sol dans un bruit terrible ! Arrivé au bout de la table, il finit par tomber par terre lui aussi. Sans pouvoir s'arrêter de courir tellement il était affolé, il se cogna dans les meubles et étala sur le sol le contenu des casseroles qui s'y était déversé. La maman arriva, tremblante, le téléphone à la main et, voyant le désastre, cria de toutes ses forces :
« Filou !... Qu'est-ce que tu as fait ?... Qu'est-ce que c'est que ça ?... »
Terrifié, Filou s'enfuit à toute vitesse pour aller se réfugier dans le placard à balais. Là, on ne pouvait pas le voir, et il y resta caché longtemps. Le soir, il entendit la voix de la maman dire au papa qui était rentré du travail : « Tu sais, je ne sais pas si c'était une si bonne idée de prendre ce chien. Tu ne sais pas ce qu'il a fait aujourd'hui ! » Et, elle lui raconta tout. Filou avait beau réfléchir à tout cela, il ne comprenait pas ce qui s'était passé.
Quelques jours passèrent pendant lesquels Filou se fit très discret. Un jour, enfin, alors que Filou était revenu à sa place dans le couloir, il vit passer devant son panier la petite fille de la famille. Aussitôt, il se mit sur ses quatre pattes et la suivit. Celle-ci monta les escaliers et se rendit dans sa chambre, dans laquelle elle avait un bureau. Après s'y être assis, elle sortit de son cartable un cahier qu'elle ouvrit et commença à lire à haute voix : « Racontez ce que vous avez fait pendant week-end. Illustrez votre récit par un beau dessin. » La petite fille tourna une page et commença à écrire : « Ce week-end, je suis allée voir mon papy et ma mamie. On est allé au parc et on a mangé une glace. Dimanche, on est allé faire du vélo en forêt avec papa et maman. J'ai vu un écureuil et ramassé un beau caillou pour ma collection. » Un fois le texte terminé, la petite fille commença à faire un beau dessin : elle dessina son papy et sa mamie, une jolie glace, une forêt, des vélos... quand tout à coup elle cria « pipi ! » et partit en courant jusqu'aux toilettes. « La pauvre ! se dit Filou. Elle n'a pas pu finir son dessin ! Je sais, se dit-il : je vais l'aider à le terminer. Elle sera contente ! » Mais, les chiens sont-ils adroits pour faire des dessins ? Non, bien entendu. Mais, encore une fois, Filou ne se posa pas la question. Celui-ci grimpa sur le bureau et, ayant saisi un crayon dans sa gueule, commença à gribouiller le cahier. Il gribouilla le dessin, il gribouilla le texte, il gribouilla le bureau autour. Il gribouilla même les autres pages du cahier, qui se mirent à se plier et se déchirer sous les va-et-vient de la mine de crayon. Quand la petite fille réapparu et quand elle vit le désastre, elle cria :
« Mon teeeeeeeeexte ! Mon dessinnnnnnnn ! Mon cahierrrrrrrrrr ! Mon bureauuuuuuu ! »
La maman accouru, demanda ce qui se passait, et la petite fille lui raconta tout. Filou, apeuré, se précipita à nouveau dans le placard à balai et y resta longtemps. Le soir, il entendit une nouvelle fois la maman se plaindre auprès du papa. Celui-ci dit alors : « Très bien, très bien ! Je vois que Filou vous ennuie ici. Demain, je le prendrai avec moi au travail. Ainsi, il ne vous embêtera plus. »
Le lendemain, très tôt, le papa réveilla Filou, qui eu bien du mal à se lever. Sans un bruit, ils montèrent dans la voiture, roulèrent quelques kilomètres et se garèrent dans le port de la ville. En effet, le papa était pêcheur. Ils grimpèrent dans un petit bateau de pêche et le papa dit à Filou : « Filou, voici ta place. Tu ne bouges pas d'ici. Tu restes allongé, et tu attends sans rien faire, compris ? » Filou s'allongea donc, tout en observant ce que faisait les pêcheurs. Ceux-ci avaient un filet qu'ils jetaient à la mer. Après un temps, ils remontaient le filet sur le bateau, rempli de poissons. Ils vidaient le filet, puis le jetaient à nouveau, et ainsi de suite. Une fois, juste après avoir remonté le filet, une sonnerie sonna et tout le monde s'arrêta. « Pause déjeuner ! » cria l'un deux. Tous les matelots laissèrent le filet et allèrent s'asseoir près de la cabine pour dévorer un bon sandwich. Filou, cru qu'une chose importante les retenaient. « Je vais les aider pendant leur absence », se dit-il. Filou se leva et se mit en tête de remettre le filet à la mer. Il s'approcha de lui et le poussa, le tira, le poussa encore de toutes ses forces. L'apercevant gesticuler ainsi, un pêcheur se leva et dit : « Regardez ce chien, on dirait qu'il veut remettre le filet à la mer. » Les pêcheurs tournèrent leurs yeux vers Filou, incrédules. Au début, le filet ne bougeait pas, mais à force de le pousser et le tirer dans tous les sens, il finit par bouger et, tout doucement, se rapprocher du bord. « Il va vraiment le faire ! cria l'un. - Mais arrêtez-le ! cria l'autre. - Oh ! Eh ! Arrête, le chien ! Arrête ! crièrent-ils en cœur. » Trop tard ! Après un dernier effort, le filet rempli de poissons atteint le bord du bateau avant de sombrer dans l'eau : Plaouf ! « Qui a apporté ce chien ! » demandèrent les matelots, énervés. Le papa eu honte comme jamais et, sur le trajet du retour, ne dit pas un mot dans la voiture.
Le pauvre Filou ne comprenait rien. « Je ne comprends pas, se disait-il. Je veux les aider, mais eu lieu de cela je leur fais du tort. Je fais tout à l'envers, tout de travers. Pourquoi donc ? » À partir de ce jour, Filou ne fit plus rien. Il resta bien sagement dans son panier, et on finit par oublier tout ce qu'il avait fait de mal.
La Patience
Des jours passèrent, des semaines, des mois. Filou, à force de ne rien faire, s'était vu attribuer une réputation de paresseux. Un jour que le garçon passa devant son panier, il lui dit : « Alors, Filou, encore en train de fainéanter ? Lève-toi donc et viens avec moi ! » Filou n'en cru pas ses oreilles. Quelqu'un voulait de lui ? Aussitôt, il se mit sur ses quatre pattes et suivi le petit garçon. Celui-ci le conduisit dans le jardin, qu'il lui montra d'un grand geste du bras : « Tu vois ce jardin, Filou ? Il est beau, n'est-ce pas ? Mais, pas seulement parce qu'il a des fleurs et des arbres : figure-toi qu'ici, quelque part, se cache un trésor ! Oui, un trésor ! Une boite métallique avec plein de jolies choses dedans : des voitures, des soldats de plomb, des billes et plein d'autres jouets extraordinaires ! Mais, voilà, je l'ai enterrée là il y a longtemps et je ne sais plus où elle est... Mais toi, tu es un chien ! Et, les chiens, ça sait chercher ! Et ça sait creuser ! Ne voudrais-tu pas m'aider à la retrouver ? » Filou n'en cru pas ses oreilles. Son cœur se serra dans sa poitrine. Enfin il pourrait aider ! Il commença à renifler le sol... renifla... renifla encore... puis, se mit à creuser... creuser... quand on entendit ses griffent heurter un objet métallique. Le petit garçon jubila : « Fais voir ? Fais voir ?... Oui, c'est ça ! Tu l'as retrouvée, ma boite ! Filou ! Oh, Filou ! Tu es le chien le plus extraordinaire de cette planète ! » Et, le garçon serra fort le chien dans ses bras. Dans son cœur, ce fut comme un feu d'artifice, une explosion de frissons et de joie.
Tout groggy par ces émotions, Filou retourna doucement à son panier. Là, c'est la maman qui passa devant lui et lui dit : « Alors Filou, toujours à ne rien faire ? Viens plutôt avec moi ! - Quoi ? se dit Filou. D'abord, le garçon, maintenant la maman ? » La maman prit un panier, mit une laisse à Filou et l'emmena dans la rue. À un certain endroit, la maman indiqua une maison à Filou et lui dit : « Tu vois, Filou, cette maison là-bas ? Là, il y a un chien très méchant qui m'aboie toujours dessus quand je passe devant pour aller faire les courses. Si tu pouvais lui dire d'arrêter de m'embêter tout le temps, je te serais très reconnaissante ! » Ils s'approchèrent de la maison et à peine arrivèrent-il devant qu'un gros chien noir accouru en grognant, sauta les pattes en avant sur le grillage branlant et aboya sur la maman qui s'écria en reculant : « Aaaah ! Le voilà ! » Filou gonfla le torse, s'interposa et cria de toutes ses forces, en langage de chien que seuls les chiens peuvent comprendre : « Laisse ma maman tranquille ! Soit gentil avec elle sinon tu vas voir ce que tu vas voir ! » N'ayant pas l'habitude qu'on lui parle de la sorte, le vilain chien couru se cacher dans sa niche en couinant. La maman s'exclama : « Merci Filou ! Oh, merci ! Tu m'as protégée ! Tu es le chien le plus extraordinaire de cette planète ! » Et, elle le serra dans ses bras. Filou se sentit décoller du sol, comme si des ailes lui poussaient, comme s'il devenait plus léger qu'une bulle. Il passa le reste de la journée tout étourdit : c'était le plus beau jour de sa vie.
Quelque jours plus tard, les enfants partirent en vacance chez leurs grand-parents. Et, pour que Filou ne reste pas tout seul à la maison, le papa décidé de le prendre avec lui sur le bateau de pêche. Dès qu'ils le virent arriver, les matelots se protestèrent. « Ne vous inquiétez pas, dit le papa. Cette fois, tout va bien se passer ! » Encore une fois, le papa dit à Filou de rester tranquille sans rien faire. Et, encore une fois, les pêcheurs recommencèrent leur procédure : jeter le filet, le remonter, le vider, le remettre à la mer, et cætera, et cætera. Mais vint un moment où le filet fut tellement rempli de poissons que les matelots n'arrivèrent plus à le hisser sur le bateau. Ils eurent beau tirer, tirer... le filet était trop lourd ! Alors qu'ils l'avaient presque remonté mais qu'il menaçait de retomber dans l'eau, faisant tanguer dangereusement l'embarcation, le papa appela Filou en disant : « Et bien alors, Filou, qu'est-ce que tu attends ! Viens-donc nous aider ! » Aussitôt, Filou bondit sur ses quatre pattes, attrapa un bout de filet dans sa gueule et tira, tira si fort, si énergiquement que bientôt le filet retomba sur le bateau. « Houra ! crièrent les pêcheurs. Houra ! » Filou était aux anges. Autour de lui, tout le monde le fêtait. Tout le monde l'aimait. Tout le monde était fier de lui. Le papa le pris dans les bras et l'embrassa avec force. « Désormais, tu ne me quitte plus », lui dit-il.
Et, depuis ce jour, Filou n'a plus fait la moindre bêtise. Il a compris que pour bien faire, il faut savoir toujours trouver le bon moment. Plus personne ne regrette de l'avoir pris. Et pas un jour ne passe sans une tendre caresse a son égard.