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Histoire sur la mort 11 à 12 ans Lecture 18 min.

La boîte à biscuits des je me souviens

Après la mort de sa grand‑mère, Noé apprend à vivre son deuil en recueillant des souvenirs écrits et en s’appuyant sur sa famille et ses amis.

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Un garçon de 12 ans au visage rond et cheveux bruns courts, les yeux embués de larmes, tient un petit papier plié et pose la paume sur le bord d’un lit ; sa mère d’une quarantaine d’années, cheveux châtains attachés et yeux rouges mais calme, a la main sur son épaule ; l’oncle, homme d’environ 45 ans à la barbe légère et costume sombre, est assis près du lit, mains croisées, prêt à soutenir ; la grand-mère repose sur le lit sous un drap crème, visage paisible et cheveux gris, fleurs blanches à côté ; la chambre funéraire sobre aux murs sable, éclairage doux, bouquets blancs et roses et tapis clair crée une atmosphère recueillie et lumineuse malgré la tristesse. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Noé avait onze ans et une façon bien à lui de traverser les journées : sans bruit inutile. À la maison, il rangeait ses baskets par paires, alignait ses crayons, et quand quelque chose lui faisait trop de place dans le ventre, il le mettait dans ses mains. Par exemple, il pliait du papier.

Ce lundi-là, en rentrant du collège, il a trouvé sa mère assise à la table de la cuisine, le téléphone posé à côté d'un verre d'eau. Elle a levé les yeux, et Noé a compris avant même qu'elle parle : sa bouche avait ce petit tremblement qu'elle n'avait pas quand elle râlait pour les devoirs.

— Noé… c'est Mamie Jeanne. Elle est morte ce matin.

Le mot “morte” est tombé comme une cuillère sur du carrelage. Pas fort, mais net. Noé a cligné des yeux, comme si la cuisine s'était mise à trop briller.

— Elle… elle était à l'hôpital ? a-t-il demandé, juste pour accrocher quelque chose de solide.

— Oui. Elle s'est éteinte doucement, a répondu sa mère. Ton oncle était avec elle.

Noé a pensé au pull de Mamie Jeanne, celui qui sentait la lavande. À ses mains toujours tièdes quand elle disait “viens là, mon grand”. Et surtout à sa voix, un peu râpeuse, qui racontait des histoires de quand elle était petite, “quand les téléphones avaient des fils qui s'emmêlaient comme des nouilles”.

Il n'a pas pleuré tout de suite. Sa gorge était serrée, mais ses yeux restaient secs, comme si son corps devait d'abord comprendre.

Sa mère a posé une feuille blanche devant lui.

— Si tu veux, tu peux écrire ou dessiner… on peut prendre le temps.

Noé a regardé la feuille. Puis il a plié le coin, doucement. Un pli net. Un autre. Comme s'il fabriquait une petite cachette.

— Je vais faire des papiers “je me souviens”, a-t-il dit.

— Des papiers “je me souviens” ?

— Oui. Je vais écrire dessus des souvenirs de Mamie. Comme ça… ils ne se perdent pas.

Sa mère a hoché la tête, et ses yeux se sont mouillés. Elle a passé sa main sur les cheveux de Noé, sans le presser.

Noé a écrit, très droit, sur le premier papier :

“Je me souviens du gâteau au yaourt de Mamie Jeanne, et de la croûte un peu trop dorée que j'aimais quand même.”

Il a plié le papier en quatre et l'a posé dans une boîte à biscuits vide. La boîte faisait “cloc” quand le papier touchait le fond. Ce petit bruit a rassuré Noé : quelque chose existait encore, quelque part.

Chapitre 2

Le soir, la maison semblait plus grande. Même le frigo faisait un bruit plus sérieux. Noé est monté dans sa chambre avec sa boîte, quelques feuilles, et un stylo.

Son père a frappé avant d'entrer, comme si la porte était devenue fragile.

— Ça va, champion ?

Noé a haussé les épaules. C'était vrai et pas vrai.

— Je sais pas trop. J'ai l'impression… que c'est impossible.

Son père s'est assis au bord du lit.

— C'est normal. Quand quelqu'un meurt, le cerveau cherche la personne, comme quand tu cherches ton portable alors qu'il est dans ta poche. Sauf que là… on ne le retrouve pas.

Noé a soufflé. L'image l'a fait sourire malgré lui, un sourire tout petit.

— Et si j'oublie sa voix ? a-t-il demandé.

— Tu ne l'oublieras pas d'un coup. Et tu peux l'aider à rester près de toi. Avec tes “je me souviens”, par exemple. Ou en racontant ce qu'elle disait.

Noé a repris une feuille. Il a écrit :

“Je me souviens que Mamie disait : ‘On ne crie pas plus fort que son cœur.'”

Il a plié.

Puis un autre :

“Je me souviens qu'elle savait recoudre un bouton en parlant d'autre chose, comme si c'était magique.”

Le stylo grattait légèrement le papier. Ce bruit-là, c'était comme une lumière discrète.

— Tu veux qu'on parle de ce qui va se passer ? a demandé son père.

Noé a hoché la tête.

— Il y aura une cérémonie, a expliqué son père. On verra la famille. On dira au revoir. On peut pleurer. On peut aussi rire si un souvenir nous fait rire. Ce n'est pas un manque de respect.

Noé a serré son stylo.

— Mamie, elle… elle souffrait ?

— Elle était très fatiguée. Et les médecins ont fait ce qu'ils pouvaient. La fin de vie, parfois, c'est comme une bougie qui diminue. On n'éteint pas la bougie exprès. On l'accompagne. On reste près. On met une main autour, pour que la flamme ne tremble pas trop.

Noé a imaginé une petite bougie protégée du vent. Ça ne rendait pas la mort moins triste, mais ça la rendait moins effrayante.

Avant d'éteindre la lumière, son père a dit :

— Tu as le droit d'avoir des questions, même les questions bizarres. Tu peux me les poser demain, après-demain… quand tu veux.

Noé a chuchoté :

— D'accord.

Et dans le noir, il a gardé la boîte près de lui, comme une poche de calme.

Chapitre 3

Le lendemain au collège, Noé a eu l'impression que tout le monde parlait plus fort que d'habitude. Dans la cour, les rires rebondissaient sur les murs. Il a marché vers ses amis, Yannis et Lina, en se demandant comment annoncer quelque chose qui ne se voit pas.

Lina a tout de suite remarqué ses yeux.

— T'as pas dormi ?

Noé a avalé sa salive.

— Ma grand-mère est morte.

Leurs visages ont changé d'un seul coup, comme quand un nuage passe devant le soleil.

— Oh… Noé, je suis désolée, a dit Lina.

Yannis a frotté sa nuque, gêné.

— Euh… tu veux… un chewing-gum ? a-t-il proposé, puis il s'est stoppé. Pardon, c'est nul.

Noé a eu un petit rire, surpris.

— Non, c'est… c'est pas nul. C'est juste… bizarre.

— Je sais jamais quoi dire, a avoué Yannis. Mon grand-père est mort l'an dernier, et tout le monde me regardait comme si j'étais en verre.

— Et toi, tu voulais quoi ? a demandé Noé.

Yannis a haussé les épaules.

— Qu'on soit normal avec moi. Et qu'on me laisse être triste sans faire un discours.

Lina a hoché la tête.

— On peut faire ça. Être là, sans forcer.

En cours de français, les mots sur la feuille semblaient glisser. Noé a regardé par la fenêtre. Un arbre dans la cour avait des feuilles jaunes. Il a pensé : “Même quand ça tombe, ça fait partie de l'arbre.”

À la pause, il a sorti un petit papier de son cahier. Il avait écrit “je me souviens” en haut. Il a noté :

“Je me souviens que Mamie Jeanne disait que la pluie ‘nettoie le ciel'.”

Puis il a plié soigneusement et l'a glissé dans sa poche.

En rentrant, sa mère préparait un sac avec des vêtements noirs, mais pas trop. Sur le canapé, il y avait des mouchoirs et une enveloppe.

— On a reçu un message de ton oncle, a-t-elle dit. Il propose qu'on passe voir Mamie… avant la cérémonie. À la chambre funéraire. Seulement si tu veux.

Noé a senti son cœur taper. Il a pensé “non” très fort, puis “peut-être”.

— Je peux réfléchir ?

— Bien sûr. Tu n'as aucune obligation, a répondu sa mère. Ta dignité, c'est aussi ton choix.

Noé a aimé ce mot-là : “choix”. Il l'a rangé avec ses papiers pliés.

Chapitre 4

Le jeudi, Noé a décidé d'y aller. Pas parce qu'il se sentait courageux, plutôt parce qu'il ne voulait pas laisser son imagination inventer quelque chose de pire que la réalité.

La chambre funéraire sentait le savon et les fleurs. Le silence y était différent, comme s'il avait appris à marcher sur la pointe des pieds.

Son oncle Marc les a accueillis. Ses yeux étaient rouges, mais il parlait doucement, comme Mamie quand elle lisait.

— Salut, Noé. Je suis content que tu sois là. Si tu veux sortir, tu me le dis.

Noé a hoché la tête, serrant dans sa main un petit papier plié, comme un talisman. Sur ce papier, il avait écrit :

“Je me souviens que Mamie m'appelait ‘mon capitaine' quand je réussissais un puzzle.”

La porte s'est ouverte. Mamie Jeanne était allongée, habillée simplement. Son visage était paisible, mais immobile d'une façon nouvelle. Noé a eu un vertige : ce n'était plus le corps qui se levait pour aller chercher du thé, ce n'était plus la main qui tapotait son épaule.

Il a avancé d'un pas, puis s'est arrêté. Sa mère lui a laissé de l'espace.

Noé a regardé longtemps. Il s'est rendu compte d'une chose étrange et claire : ce qu'il aimait chez Mamie Jeanne — sa voix, ses blagues, ses histoires — n'était pas dans ce silence-là. Comme si la personne avait quitté un manteau.

— On dirait qu'elle dort… mais pas pareil, a murmuré Noé.

— Oui, a dit son oncle. Son corps est là, mais elle n'est plus là. C'est difficile à accepter. Tu peux lui parler, si tu veux. Ou juste penser.

Noé s'est approché. Il a posé sa main sur le bord du lit, sans toucher Mamie. Ses doigts tremblaient un peu.

— Merci, Mamie, a-t-il soufflé. Pour tout.

Sa gorge s'est serrée, et cette fois les larmes sont venues. Pas en torrent, plutôt en gouttes chaudes, comme si son corps avait enfin trouvé l'interrupteur.

Son père a posé une main sur son épaule.

— C'est un au revoir, pas un effacement, a dit son père.

Noé a respiré. Il a sorti son petit papier plié et l'a gardé dans sa poche. Il n'était pas prêt à le laisser là. Il avait besoin de le ramener, comme on ramène une pierre lisse de la plage.

En sortant, l'oncle Marc a proposé :

— Ce soir, on peut se raconter un souvenir à table. Ça aide. Et ça fait du bien.

Noé a hoché la tête. À travers ses larmes, il a pensé : “Je peux porter ça. Pas tout seul. Avec eux.”

Chapitre 5

Le jour de la cérémonie, le ciel était clair, presque trop. Noé s'était habillé avec une chemise simple. Il n'aimait pas les vêtements qui grattent, et ce jour-là, il voulait se sentir lui-même.

À l'entrée, des gens parlaient à voix basse. On entendait des “je suis désolé”, des “courage”, des “elle était gentille”. Noé a compris que ces phrases étaient comme des mains tendues : parfois maladroites, mais réelles.

Pendant la cérémonie, le prénom de Mamie Jeanne a été prononcé plusieurs fois. Ça a fait quelque chose de puissant, comme si on dessinait sa silhouette dans l'air.

Quand la musique a commencé, Noé a regardé sa mère. Elle pleurait sans se cacher. Son père lui tenait la main. Personne n'avait l'air honteux. Noé s'est dit que la dignité, ce n'était pas d'être dur comme une pierre. C'était de rester humain, même quand ça fait mal.

Après, dehors, l'air a senti l'herbe froide. Yannis et Lina étaient là, un peu en retrait, parce qu'ils ne savaient pas s'ils avaient le droit d'approcher. Noé les a vus et leur a fait un signe.

— Merci d'être venus, a-t-il dit.

— On voulait, a répondu Lina. On n'allait pas te laisser tout seul.

Yannis a chuchoté :

— Si tu veux, on peut marcher un peu. Ou juste… rester là.

Ils ont marché jusqu'à un banc, sans parler beaucoup. Puis Noé a sorti un papier plié de sa poche.

— J'en fais plein, des “je me souviens”, a-t-il expliqué. Quand ça me serre trop.

— Tu écris quoi ? a demandé Lina.

Noé a hésité, puis a lu :

“Je me souviens que Mamie Jeanne me donnait le dernier morceau de chocolat en disant que ‘le dernier a un goût de victoire'.”

Yannis a souri.

— Elle avait l'air cool, ta mamie.

Noé a senti une chaleur douce. Parler d'elle ne la ramenait pas, mais ça l'éclairait, comme une lampe qu'on n'éteint pas.

Le soir, toute la famille s'est retrouvée chez l'oncle Marc. Sur la table, il y avait une soupe, du pain, et un silence moins lourd. Les adultes parlaient de papiers, de démarches, de choses pratiques. Puis l'oncle Marc a levé la main.

— On fait la minute souvenirs ? a-t-il proposé.

Chacun a raconté quelque chose. La tante a dit que Mamie chantait faux en faisant la vaisselle, “et c'était parfait”. Le cousin a raconté une blague qu'elle répétait tout le temps.

Quand ce fut au tour de Noé, il a sorti sa boîte à biscuits. Elle était un peu cabossée, mais fidèle.

— J'ai écrit des papiers “je me souviens”, a-t-il dit. Je peux en lire un ?

Ils ont tous écouté.

“Je me souviens que Mamie Jeanne m'a appris à dire ‘je suis désolé' sans me sentir minuscule.”

Sa mère a fermé les yeux une seconde. Son père a serré sa main. L'oncle Marc a soufflé :

— Merci, Noé. Ça… c'est important.

Noé a compris que ses petits papiers n'étaient pas seulement pour lui. Ils étaient comme des ponts.

Chapitre 6

Les jours suivants, la vie a repris ses habitudes, mais pas exactement comme avant. Noé est retourné au collège. Il a rendu un contrôle. Il a râlé sur un exercice de maths. Il a ri à une vidéo stupide. Et parfois, sans prévenir, un détail lui rappelait Mamie Jeanne : une odeur de tisane, un pull violet dans la rue, le bruit d'une cuillère contre un bol.

Un soir, il a senti la tristesse arriver, lente et lourde. Pas une tristesse spectaculaire, plutôt une tristesse qui s'assoit à côté de toi et qui ne dit rien.

Noé a sorti une feuille. Il a écrit :

“Je me souviens que Mamie Jeanne me regardait comme si j'étais déjà quelqu'un de bien.”

Il a plié. Puis un autre :

“Je me souviens que je peux être triste et respirer quand même.”

Il a rangé les papiers dans la boîte. Elle commençait à être pleine, et ça lui a fait un drôle d'effet : comme si son chagrin avait trouvé une maison.

Sa mère est entrée avec deux mugs de chocolat chaud.

— J'ai pensé que ça ferait du bien, a-t-elle dit.

Noé a pris le mug. La chaleur lui a réchauffé les doigts.

— Maman… est-ce que ça va toujours faire aussi mal ?

Sa mère s'est assise.

— Pas toujours pareil. La douleur change. Au début, c'est comme une vague qui te renverse. Après, tu apprends à nager. Parfois, il y a encore des vagues. Mais tu sais que tu peux remonter à la surface.

Noé a regardé son chocolat. La mousse dessinait des bulles.

— Et… c'est normal que je sois parfois… normal ?

— Oui. C'est même nécessaire. Tu as le droit de vivre. Mamie aurait voulu ça.

Noé a pensé à Mamie Jeanne qui disait souvent : “Allez, dehors, l'air va te remettre les idées en place !” Il a eu un sourire, puis une larme. Les deux ensemble, sans se gêner.

Il a pris un dernier papier et a écrit, avec soin :

“Je me souviens que l'amour ne s'arrête pas quand la vie s'arrête.”

Il a plié le papier très doucement, comme on ferme une lettre importante.

Avant d'aller dormir, il a posé la boîte sur l'étagère. Il a regardé sa mère, puis son père qui venait de passer la tête par la porte.

— Merci, a dit Noé, simplement. Merci d'être là. Merci à vous… et à l'oncle Marc, et à Lina et Yannis aussi.

Son père a répondu :

— Merci à toi de nous laisser être avec toi.

Noé s'est glissé sous la couette. Dans le silence, il a senti que Mamie Jeanne n'était plus dans le monde comme avant, mais qu'elle avait laissé des traces nettes, dignes, et solides. Des traces que l'on peut suivre quand la nuit est un peu trop grande.

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