Début : La veille qui pétillait
Lina avait cinq ans et une frange un peu de travers, comme si ses cheveux avaient dansé avant elle. Ce soir, c'était la veille du Nouvel An. Dans la maison, ça sentait la soupe chaude, les mandarines et un petit peu… la fête.
Dans le salon, Papa gonflait des ballons. Maman accrochait une guirlande brillante qui faisait des « chhh » quand elle glissait entre ses doigts. Mamie préparait des petites étoiles en papier, et Papi essayait de coller une moustache en paillettes sur un chapeau. Elle tombait sans arrêt.
« Papi, ta moustache veut partir en vacances ! » rigola Lina.
« Elle a peur de minuit, voilà tout ! » répondit Papi en faisant une grimace si sérieuse que Lina éclata de rire.
Lina aimait quand tout le monde était là. Quand les voix se croisent. Quand on se passe les choses. Quand on dit : « Tiens, regarde ! » ou « Tu peux m'aider ? »
Mais ce soir, il y avait aussi un petit nuage. Un tout petit. Pas dehors, dedans.
Car dans la cuisine, Papa et Maman parlaient en même temps.
« On fait les douze raisins à minuit ! » disait Papa.
« Non, on fait les douze vœux en soufflant une bougie ! » disait Maman.
« Et les étoiles en papier ? » ajouta Mamie.
« Et la moustache ? » chuchota Papi, vexé pour sa moustache.
Lina s'arrêta au milieu du couloir. Les mots se bousculaient comme des billes dans une boîte.
Elle posa une main sur son ventre. Elle n'aimait pas quand ça frottait entre les gens. Pas une grosse dispute, non. Juste un petit « grrr » dans l'air.
Lina eut une idée. Une idée qui fit un petit « pop » dans sa tête, comme une bulle de limonade.
« Je vais être la médiatrice ! » annonça-t-elle en arrivant dans la cuisine.
Tout le monde se tourna vers elle.
« La quoi ? » demanda Papa.
Lina gonfla un peu sa poitrine. « La médiatrice. Ça veut dire… je fais que les gens soient contents ensemble. »
Mamie sourit. « Oh, ça, c'est un beau métier. »
« Alors, » dit Lina, « j'ai un plan. On va faire une boîte à compliments. Comme ça, on se parle gentiment. Et après, on choisit les rituels tous ensemble. »
Maman se pencha. « Une boîte à compliments ? »
« Oui ! Une boîte qui garde les mots gentils. Comme un trésor. »
Papi leva un doigt. « Est-ce qu'on peut y mettre un compliment pour ma moustache ? »
« Oui, même pour ta moustache ! » répondit Lina, très sérieuse.
Milieu : La boîte qui attrapait les mots doux
Lina chercha une boîte. Elle trouva une vieille boîte à biscuits, ronde, bleue, avec un dessin de chat qui avait l'air de sourire en secret. Lina décida que c'était parfait : un chat, ça sait garder les secrets.
Avec Mamie, elle découpa des bandes de papier. Papi donna un stylo qui sentait un peu la menthe. Papa dessina une étiquette : « Boîte à Compliments ». Maman ajouta des petites étoiles au feutre doré.
Quand la boîte fut prête, Lina la posa au milieu de la table comme si c'était une couronne.
« Règle numéro un, » dit Lina, « on écrit un mot gentil pour quelqu'un. Règle numéro deux : on le plie bien. Règle numéro trois : on le met dans la boîte, et la boîte fait… »
Elle tapota le couvercle : « Plop ! »
« Plop ! » répétèrent tous les adultes en chœur, et Lina se sentit grande comme une tour.
Les papiers commencèrent à entrer dans la boîte. Un par un, en faisant « plop ».
Lina écrivit pour Mamie : « Tu fais les meilleures étoiles du monde. » Plop.
Maman écrivit pour Papa : « Tu gonfles les ballons sans les faire exploser. » Plop.
Papa écrivit pour Maman : « Tu sais rendre la maison très jolie. » Plop.
Papi écrivit… très lentement, en tirant la langue : « Lina, tu as une idée brillante. » Plop.
Puis Papi ajouta un deuxième papier. Il le glissa en regardant partout comme un espion.
« Celui-là, c'est pour qui ? » demanda Lina.
Papi chuchota : « Pour ma moustache. Elle a besoin d'encouragement. »
Lina pouffa. « D'accord. Plop ! »
Quand la boîte fut à moitié pleine, Lina la secoua doucement. Les papiers bruissaient comme des feuilles dans le vent. Lina avait l'impression qu'un petit merveilleux venait de s'installer dans la cuisine, juste entre la casserole et le panier à fruits.
Mais voilà le mini-rebondissement : au moment où Lina souleva la boîte pour la mettre en lieu sûr, le couvercle glissa.
Et plouf !
Tous les compliments s'envolèrent sur le sol comme des flocons de papier.
« Oh non ! » s'écria Lina. Son cœur fit un petit saut.
Papa se pencha. « C'est pas grave. On les ramasse. »
Maman ajouta : « Et c'est l'occasion de lire un ou deux, pour rire un peu. »
Lina hésita. Les compliments, c'était censé être un secret… mais après tout, c'était la veille du Nouvel An. Un soir où les surprises ont le droit de se montrer.
Ils s'assirent par terre. Mamie ramassa un papier et le lut à voix haute.
« “Papi, tu fais les blagues qui réchauffent.” Oh ! » Mamie regarda Papi. « C'est moi qui ai écrit ça. »
Papi fit mine de s'évanouir. « Je suis réchauffé ! Je suis tout chaud ! »
Lina prit un autre papier au hasard. « “Maman, tes câlins font oublier les jours gris.” » Maman posa une main sur sa joue et sourit doucement.
Papa trouva un papier plié en tout petit, comme une fourmi. Il le déplia avec prudence.
« “Moustache de Papi, tu brilles comme une comète.” » Papa éclata de rire.
Papi se redressa, fier. « Vous voyez ! Elle est importante. »
Lina rit avec eux, et son petit nuage s'envola.
Quand tous les papiers furent remis dans la boîte, Lina ferma le couvercle très fort cette fois.
« Voilà. La boîte est solide. Maintenant, on choisit les rituels. Tous ensemble. »
Alors ils décidèrent : à minuit, ils mangeraient un raisin chacun (un seul, pas douze, parce que Lina trouvait déjà que mâcher un raisin en comptant, c'était un sport). Ils souffleraient une bougie en faisant un vœu. Et ils feraient une pluie d'étoiles en papier au-dessus du salon.
« Et la moustache ? » demanda Papi.
Lina réfléchit. « La moustache a le droit de rester. Mais elle doit tenir. »
Papi colla la moustache avec deux morceaux de ruban. Elle tint. Tout le monde applaudit comme si la moustache avait gagné une médaille.
Fin : Minuit, les vœux, et le livre refermé
Le soir s'étira doucement. On mangea, on joua, on dansa un peu. Lina tourna sur elle-même jusqu'à avoir la tête légère. Les guirlandes semblaient danser aussi, comme si elles suivaient la musique.
Avant minuit, Mamie éteignit les grandes lumières. On alluma juste une petite lampe et la bougie du vœu, posée sur la table. La flamme faisait un petit halo doré.
La boîte à compliments était là, au centre, comme un cœur.
« C'est bientôt, » murmura Maman.
Lina grimpa sur les genoux de Papa. Elle entendit son cœur battre. Boum boum. Elle se sentit en sécurité, comme dans une cabane.
Papi regarda l'horloge avec beaucoup de sérieux, sa moustache scintillante bien accrochée. « Dix… neuf… huit… »
Tout le monde compta. Lina compta aussi, mais elle chuchota un peu trop vite au début et se rattrapa en rigolant.
« Trois… deux… un… Bonne année ! »
Ils rirent, ils se souhaitèrent des bisous, des câlins, des « bonne année » qui se mélangeaient. Mamie lança les étoiles en papier, et le salon devint un ciel.
Lina prit son raisin. « Je le mange avec courage ! » annonça-t-elle.
« Bravo ! » dit Papa.
Elle mâcha très lentement, comme si c'était un raisin magique. Puis Maman approcha la bougie.
« Chacun son vœu, dans sa tête, » dit-elle.
Lina ferma les yeux très fort. Elle fit un vœu simple : que sa famille reste souvent ensemble, avec des rires, et pas de petits “grrr” dans l'air.
Quand elle souffla, la flamme vacilla et s'éteignit en faisant un petit « ffff ». Un instant, Lina crut voir une étincelle monter, comme un minuscule feu d'artifice invisible.
Après, ils ouvrirent la boîte à compliments. Un par un, ils tirèrent un papier et le donnèrent à la personne concernée.
Lina reçut plusieurs papiers. Elle en ouvrit un : « Lina, tu sais écouter. »
Un autre : « Lina, tu apportes la paix. »
Un autre encore, écrit de travers : « Lina, tu es notre soleil. »
Lina sentit quelque chose de chaud derrière ses yeux. Ce n'était pas triste. C'était plein. Comme quand on a le cœur trop rempli de bonnes choses.
Elle regarda sa famille. Papa. Maman. Mamie. Papi et sa moustache comète. Tous ensemble, dans la lumière douce.
Plus tard, quand la maison se calma, Lina alla chercher son grand livre d'histoires. Un livre avec une couverture épaisse, un peu usée, qui sentait le papier et les soirées au lit.
Elle s'installa sous une couverture. Maman s'assit près d'elle.
« Tu veux qu'on lise ? » demanda Maman.
Lina hocha la tête. « Oui. Mais je veux garder la boîte à compliments près du livre. Comme ça, les mots gentils et les histoires, ils peuvent être amis. »
Maman posa la boîte à côté. Lina ouvrit le livre. Les pages chuchotèrent.
Elle lut une phrase, puis bâilla. Ses paupières devinrent lourdes, comme deux petits coussins.
« Bonne année, Lina, » murmura Maman.
« Bonne année, » répondit Lina, la voix toute douce.
Elle ferma le livre très lentement, comme on ferme une porte sur une pièce pleine de lumière. Le “clac” fut tendre.
Et dans la maison, la nouvelle année commença, bien au chaud, avec une boîte à compliments qui gardait les mots doux, et une famille qui se tenait serrée, comme un joli secret.