Partie 1 : La maîtresse aux poches de soleil
Ce matin-là, l'école sentait la craie et le pain grillé. Dans la classe des Petits-Pandas, les chaises faisaient de petits “scritch scritch” sur le sol.
Madame Lila, l'institutrice, entra avec son grand sac à pois. Elle avait un sourire doux, comme une couverture chaude, et des yeux qui semblaient dire : “Je suis contente de te voir.”
— Bonjour, les enfants ! dit-elle. Bonjour, Mila. Bonjour, Nino. Bonjour, Jade.
— Bonjour, Madame Lila ! répondit la classe.
Madame Lila posa son sac sur son bureau. Dans sa poche, on voyait dépasser une règle jaune, comme un rayon de soleil. Elle tapota le tableau.
— Aujourd'hui, on va apprendre… et on va s'aider. Ici, on a le droit de se tromper. Une erreur, c'est comme une flaque : on peut sauter dedans pour comprendre jusqu'où ça va.
Les enfants rigolèrent.
Sur une étagère, il y avait une boîte de crayons. Une grande boîte, avec un dessin de fusée. Les crayons étaient dedans… un peu en bataille. Un crayon vert dépassait, un bleu se cachait, un rouge roulait presque dehors.
— Oh ! dit Nino en pointant du doigt. La fusée va s'échapper !
Madame Lila regarda la boîte, puis sourit.
— La fusée a besoin d'un équipage bien rangé, répondit-elle. On verra ça tout à l'heure.
Elle accrocha une image au tableau : une grande pomme rouge.
— Qui veut me dire ce qu'on voit ? demanda-t-elle.
Mila leva la main très haut, mais elle avait l'air un peu timide.
— Une… une pomme, dit-elle.
— Oui ! Bravo, Mila. Merci d'avoir essayé. Ta voix est importante, même quand elle est petite, dit Madame Lila.
Mila rougit, mais ses yeux brillèrent. On aurait dit qu'elle grandissait d'un centimètre.
Madame Lila continua :
— Le métier d'institutrice, c'est un peu comme être jardinière. Je sème des mots, je donne de l'eau avec des encouragements, et je laisse chacun pousser à son rythme.
Jade chuchota à Nino :
— Madame Lila, elle arrose avec des sourires !
Nino pouffa, mais il se cacha derrière son cahier.
Puis Madame Lila distribua des feuilles avec des lignes pointillées.
— On va tracer des lettres. Doucement. Comme si on caressait un chat.
Les enfants se mirent au travail. Ça grattait, ça respirait, ça se concentrait. Madame Lila passait entre les tables. Elle se penchait, elle chuchotait :
— Très bien.
— Tu peux recommencer, c'est courageux.
— Oh, quel joli rond ! On dirait une petite lune.
Tout allait bien… jusqu'à ce que la boîte de crayons fasse “BAM !”
Tout le monde se retourna. La fusée avait basculé. Les crayons s'étaient échappés et roulaient partout, comme des vers de couleur.
— Oups… dit Nino, la bouche ouverte.
Ses coudes avaient accroché la boîte. Il n'avait pas fait exprès, mais la catastrophe était là : un crayon orange sous l'armoire, un rose près de la porte, un noir qui tournait en rond comme une toupie.
Un silence tomba, comme une feuille qui flotte.
Nino se tassa sur sa chaise. Il chuchota :
— Je… je suis nul.
Madame Lila s'accroupit à côté de lui. Sa voix était calme, comme un ruisseau.
— Nino, ici, on ne dit pas “je suis nul”. On dit : “J'ai fait tomber la boîte.” Ce n'est pas pareil. Toi, tu es un enfant qui apprend.
Nino avala sa salive. Il regarda les crayons.
— Mais… j'ai tout cassé…
— Rien n'est cassé, répondit Madame Lila. On va réparer avec nos mains et avec des mots polis. Tu sais lesquels ?
Nino réfléchit.
— Euh… “pardon” ?
— Oui. Et aussi… “s'il te plaît” et “merci”. Ce sont des mots qui aident, dit Madame Lila.
Nino se leva, tout doucement.
— Pardon, tout le monde, dit-il. Je n'ai pas fait exprès.
Madame Lila regarda son visage. Elle vit ses joues rouges et ses yeux sérieux.
— Merci, Nino. Tes excuses sont sincères. Et ça, c'est très courageux, dit-elle en lui touchant l'épaule.
Nino inspira, comme s'il reprenait un peu d'air dans son ballon.
— Les Petits-Pandas, continua Madame Lila, on fait une mission : sauver l'équipage de la fusée. On ramasse ensemble. Quand on aide, on est plus forts.
— Moi je prends les bleus ! cria Jade.
— Moi les rouges ! dit Mila, plus fort qu'avant.
— Et moi je cherche l'orange sous l'armoire ! ajouta Nino.
Madame Lila donna des consignes simples :
— On marche doucement. On fait attention. Et quand on trouve un crayon, on le pose dans la boîte sans le lancer.
Les enfants se mirent à la chasse aux couleurs. On entendait des “Oh, je l'ai !”, des “Il est là !”, des petits rires.
Madame Lila, elle, observait et aidait. Elle montra à Mila comment tendre le bras sans se pencher trop.
— Tu vois ? Ton corps aussi apprend, dit-elle.
Quand tous les crayons furent revenus, la boîte était remplie… mais encore un peu mélangée.
— La fusée est sauvée ! dit Jade.
Madame Lila rit.
— Oui. Mais regardez : si on range mieux, la fusée peut décoller plus vite. Et dans une classe, ranger, c'est aussi apprendre.
Les enfants la regardèrent, intrigués. Apprendre en rangeant ? Ça semblait un peu magique.
Partie 2 : La mission des crayons voyageurs
Après la récréation, Madame Lila posa la boîte de crayons au milieu du tapis. Les enfants s'assirent en cercle, les jambes croisées. Dehors, les feuilles des arbres bougeaient doucement, comme si elles écoutaient aussi.
— Dans mon métier, expliqua Madame Lila, je prépare des activités, je lis des histoires, je vous aide quand c'est difficile… et je veille à ce que la classe soit un endroit où on se sent bien. Un endroit où on dit bonjour, s'il te plaît, merci, et pardon quand il faut.
Mila leva la main.
— Madame Lila, pourquoi vous dites “veille” ?
— Bonne question, Mila. “Veiller”, ça veut dire “faire attention”. Comme une petite lampe qui reste allumée pour rassurer, dit l'institutrice.
Nino regarda la boîte-fusée.
— Et… on veille aussi sur les crayons ?
— Exactement, répondit Madame Lila. Les crayons, c'est notre matériel. Ils nous aident à écrire, à dessiner, à expliquer. Quand on en prend soin, on se respecte et on respecte les autres.
Elle ouvrit la boîte. Les crayons étaient couchés n'importe comment, certains sans capuchon, d'autres à l'envers.
— Aujourd'hui, nous avons une mission spéciale, dit-elle. Les crayons sont des voyageurs. Ils veulent des maisons. Une maison pour les bleus, une pour les rouges, une pour les verts… Vous êtes les architectes du rangement.
— Des architectes ! répéta Jade, ravie. C'est quoi ?
— Ce sont des personnes qui imaginent et construisent des maisons, expliqua Madame Lila. Vous, vous allez imaginer comment ranger pour que ce soit facile et joli.
Elle sortit des petits papiers de couleur.
— On va faire des étiquettes. Regardez : “Bleu”, “Rouge”, “Vert”… Je vais écrire, et vous allez m'aider à reconnaître les couleurs et les lettres.
Elle écrivit “BLEU” en grosses lettres. Puis elle demanda :
— Quelle est la première lettre ?
— B ! répondirent plusieurs enfants.
— Bravo. Et ça, c'est mon travail : je vous montre, je vous guide, et je vous laisse essayer, dit Madame Lila.
Les enfants collèrent les étiquettes sur de petites barquettes en carton : une barquette pour les bleus, une pour les rouges, une pour les jaunes, une pour les marron, une pour les noirs, et une pour les “mélangés” (les couleurs bizarres, comme le turquoise, le violet et le rose).
— Oh ! dit Nino en tenant un violet. Il va dans “mélangés” ?
— On peut lui donner une maison “violet” si on veut, proposa Madame Lila. Dans une classe, on peut organiser comme on a besoin. L'important, c'est que ce soit clair.
— Alors une maison violet ! déclara Mila, fière.
Madame Lila écrivit “VIOLET”. Elle fit un clin d'œil.
— Mila, tu viens de faire le travail d'une maîtresse : tu as proposé une solution.
Mila se redressa. Son sourire était large comme un arc-en-ciel.
Tout avançait bien… jusqu'à ce que Jade attrape trois crayons d'un coup, et qu'un crayon noir tombe et roule sous la bibliothèque.
— Oh non ! s'écria Jade.
Elle se pencha, mais sa main ne l'attrapa pas. Le crayon se cachait, comme un petit serpent.
Jade regarda Madame Lila avec des yeux inquiets.
— Je… je l'ai perdu.
Madame Lila ne gronda pas. Elle dit doucement :
— Ça arrive. On va le retrouver. Et tu peux dire une phrase polie à la classe.
Jade prit une grande respiration.
— Pardon, j'ai fait tomber le crayon. S'il vous plaît, vous m'aidez ?
— Oui ! dirent les enfants.
Madame Lila sourit.
— Merci, Jade. C'est une demande claire et polie. Quand on parle ainsi, les autres ont envie d'aider.
Nino se mit à quatre pattes.
— Je peux regarder avec toi, Jade.
— Merci, Nino, répondit Jade.
Mila pointa du doigt.
— Il est là ! Derrière le pied de la bibliothèque !
Nino tendit le bras, tout doucement, et attrapa le crayon noir. Il le leva comme un trésor.
— Mission accomplie !
Madame Lila applaudit doucement.
— Vous voyez ? Dans une classe, on apprend aussi à se parler gentiment. Et ça, ça sert partout : à la maison, au parc, au magasin, même avec le chat.
Les enfants rirent en imaginant dire “s'il te plaît” à un chat.
Puis Madame Lila proposa un petit jeu :
— Je dis une situation, et vous me dites le mot poli qui va avec.
— Tu veux qu'on te passe la gomme, dit-elle. Tu dis… ?
— S'il te plaît ! répondirent-ils.
— Quelqu'un te la passe, tu dis… ?
— Merci !
— Tu as bousculé quelqu'un sans faire exprès, tu dis… ?
— Pardon !
Madame Lila hocha la tête.
— Parfait. Les mots polis, c'est comme de petites clés. Ils ouvrent les portes de l'amitié.
Et pendant qu'ils jouaient, les crayons trouvaient leurs maisons. Bleu avec bleu, rouge avec rouge, violet avec violet. La boîte-fusée devenait un vrai petit quartier bien organisé.
Partie 3 : Le décollage de la fusée bien rangée
En fin de journée, la lumière dans la classe devint dorée. Les dessins des enfants sur les murs semblaient sourire. Madame Lila rassembla tout le monde sur le tapis.
— Avant de partir, on fait notre “moment de fierté”, dit-elle. Chacun peut dire une chose qu'il a réussie aujourd'hui. Même une petite.
Mila leva la main, sans trembler.
— J'ai parlé plus fort… et j'ai choisi une maison violet, dit-elle.
— Bravo, Mila. Tu as osé. Tu t'es fait confiance, dit Madame Lila.
Nino prit la parole.
— Moi… j'ai dit pardon. Et j'ai aidé à retrouver le crayon noir.
— Oui. Et tu as appris que tu n'es pas ton erreur, dit Madame Lila. Tu es un enfant qui apprend et qui répare.
Jade sourit.
— Moi, j'ai demandé de l'aide avec “s'il vous plaît”.
— Et ça, c'est très poli, dit Madame Lila. Je suis fière de toi.
Elle se leva et prit la boîte de crayons. Elle la posa devant eux. Cette fois, ce n'était plus un tas de couleurs en pagaille. C'était un rangement soigneux, avec des barquettes et des étiquettes. Les crayons étaient alignés, sages, prêts à travailler.
— Regardez comme c'est beau, dit-elle. Une boîte rangée avec soin, c'est comme un lit bien fait : on s'y sent bien, et on est prêt pour demain.
Nino approcha son visage.
— On dirait vraiment une fusée.
Madame Lila chuchota, comme si elle racontait un secret :
— Alors faisons semblant. Fermez les yeux. Imaginez la fusée-crayons. Elle est sur la rampe de lancement. Les crayons sont des astronautes. Ils disent : “Merci de nous avoir rangés.” Et ils se préparent à décoller vers… la planète des Dessins et des Mots.
Les enfants fermèrent les yeux. On entendit quelques petits “whoooosh” dans la bouche de Nino.
— Compte à rebours, dit Madame Lila. Trois… deux… un…
— Décollage ! soufflèrent-ils.
Quand ils rouvrirent les yeux, la classe était la même. Mais quelque chose avait changé dans leurs cœurs : c'était plus léger, plus fier.
Madame Lila prit la boîte et la posa à sa place, bien droite sur l'étagère.
— Voilà, dit-elle. On a appris des lettres, des couleurs, le rangement… et la politesse. Et moi, dans mon métier d'institutrice, j'ai surtout un rôle : vous donner confiance. Pour que vous osiez essayer, parler, demander, réparer, et recommencer.
Un parent frappa à la porte. C'était l'heure de partir. Les enfants prirent leurs manteaux.
Nino s'approcha de Madame Lila.
— Madame… merci.
— Merci à toi, Nino, répondit-elle. À demain.
Mila se retourna une dernière fois vers la boîte-fusée bien rangée.
— Bonne nuit, crayons, murmura-t-elle.
Madame Lila éteignit la lumière, laissant juste un petit halo doux dans le couloir. La classe, calme et propre, semblait respirer lentement. Et sur l'étagère, la boîte de crayons, rangée avec plus de soin qu'avant, attendait joyeusement le prochain décollage.