1) La mission des chaussons
Ce soir-là, la forêt portait son manteau le plus doux. La neige tombait en petits flocons ronds, comme des miettes de sucre. Les sapins brillaient de givre, et le vent chantait une chanson de Noël, très doucement, pour ne pas réveiller les nids.
Dans un terrier bien chaud, un petit loup nommé Loupiot se tenait très droit. Il avait un bonnet rouge un peu trop grand qui lui tombait sur une oreille, et une écharpe rayée qui chatouillait son museau. Loupiot n'était pas grand, mais il avait un cœur de gardien.
Ce soir, il avait une mission importante. Une mission sérieuse… et un peu rigolote.
Sur une petite liste pliée en quatre, il avait écrit, avec un bout de charbon :
« Mettre les chaussons au pied du lit. Bien alignés. Bien sages. »
Loupiot regarda la liste, puis regarda ses propres pattes.
— Mes pattes sont des pattes de loup, dit-il tout bas. Elles savent marcher sur la neige sans faire “crrrr” trop fort. Elles peuvent faire ça.
Il sortit de son terrier. La lune, ronde comme une galette, éclairait le chemin. Loupiot avançait prudemment, en respirant l'air froid qui sentait la menthe et le sapin.
Dans cette forêt, à Noël, une petite magie se glissait partout. On la voyait parfois au bord des branches, comme des paillettes. On l'entendait aussi, quand une pomme de pin tombait : “plop”, comme si elle riait.
Loupiot devait déposer des chaussons au pied d'un lit… mais pas n'importe quel lit. Le lit de son ami, un petit lapin nommé Pompon. Pompon avait une cabane de mousse et de brindilles, très bien rangée, sauf quand il jouait à faire des tours de feuilles.
Loupiot se sentit fier. Il se disait : “Je protège la nuit. J'aide Noël à bien se passer.” Et puis, il se disait aussi : “J'espère que les chaussons ne sont pas trop grands, sinon on dirait deux barques.”
Il arriva près de la cabane de Pompon. Il s'arrêta. Son oreille de loup capta un bruit étrange.
“Piii… piii… piii…”
Loupiot cligna des yeux. Ce n'était pas le chant du vent. Ce n'était pas une chouette. Ce n'était pas non plus un flocon qui éternue, même si les flocons, parfois, ont l'air de faire des chatouilles.
Le petit loup avança encore, tout doucement. Le bruit venait d'un buisson. Un buisson tout rond, avec des baies gelées qui brillaient comme des petites billes.
— Qui est là ? chuchota Loupiot.
Le buisson trembla. Et une toute petite silhouette sortit, en roulant presque sur la neige.
C'était un hérisson. Un hérisson minuscule, avec une feuille sèche sur la tête comme un chapeau. Il grelottait si fort que ses piquants faisaient “tic-tic-tic”.
— Je… je me suis perdu, murmura le hérisson. Je cherchais mon nid, mais tout est blanc… et tout se ressemble.
Loupiot posa une patte doucement près de lui.
— Tu n'es pas tout seul. Ce soir, c'est Noël. Et à Noël… on se serre les coudes. Même si toi, tu as surtout des piquants.
Le hérisson essaya de rire, mais ses dents claquaient.
Loupiot réfléchit très vite. Sa mission des chaussons était importante. Mais un ami perdu, c'était encore plus important. Il relut sa liste dans sa tête, comme si elle pouvait lui souffler une idée.
“Mettre les chaussons… au pied du lit…”
Et soudain, une idée chaude lui vint, comme une soupe.
— Viens avec moi, dit Loupiot. D'abord, on va chez Pompon. Il a de la paille douce et une bougie qui sent le miel. On te réchauffe, et après, on cherche ton nid. D'accord ?
Le hérisson hocha la tête si vite que la feuille sur sa tête tomba. Loupiot la ramassa et la lui remit, très sérieusement, comme si c'était une couronne.
— Voilà, Monsieur Chapeau-Feuille, annonça Loupiot. En route.
Ils marchèrent. Loupiot ouvrait le chemin, le hérisson suivait en faisant des petites traces pointues. Parfois, Loupiot s'arrêtait pour écouter. Parfois, il soufflait sur ses pattes, parce que le froid voulait les pincer.
Et puis, au moment où ils approchaient de la cabane… Loupiot sentit son ventre faire un petit saut.
Il se souvenait : les chaussons. Il ne les avait pas pris.
— Oh non, murmura-t-il. Mes chaussons… enfin, les chaussons de Pompon… ils sont restés dans mon terrier !
Le hérisson le regarda avec de grands yeux.
— C'est grave ?
Loupiot se mordilla la lèvre.
— Ce n'est pas grave grave… mais c'est ma mission. Si les chaussons ne sont pas au pied du lit, la nuit peut devenir toute chiffonnée. Et moi, je n'aime pas les nuits chiffonnées.
Le vent fit “fouuu”, comme s'il se moquait un peu.
Loupiot inspira.
— Bon. On ne panique pas. On fait comme les grands loups… on s'organise.
Il regarda le hérisson. Le hérisson regarda Loupiot. Et leurs deux regards se mirent d'accord, comme deux flocons qui tombent ensemble.
— On va chez Pompon d'abord, dit Loupiot. On te réchauffe. Ensuite, je cours à mon terrier chercher les chaussons. Et après… après, on retrouve ton nid. Promis.
Le hérisson sourit, un tout petit sourire qui réchauffa déjà un peu l'air autour.
2) Une cabane, une bougie, et des surprises
Pompon le lapin dormait profondément quand Loupiot frappa à la porte de la cabane. Il frappa avec douceur, parce qu'un loup poli ne fait pas “BAM”.
La porte s'ouvrit sur un Pompon tout ébouriffé, avec une oreille en l'air et l'autre qui faisait la sieste.
— Loupiot ? Tu viens faire des pirouettes de Noël ? marmonna Pompon.
Loupiot fit signe de parler bas.
— Chut. J'ai un invité. Il a froid.
Pompon cligna des yeux, puis aperçut le hérisson. En deux bonds, il recula et revint avec une poignée de paille.
— Oh là là ! Entre vite ! La nuit est plus froide qu'un glaçon qui a oublié ses chaussettes !
Le hérisson entra, tout timide. Pompon alluma une petite bougie. La flamme dansait comme une luciole jaune. L'odeur du miel se glissa dans l'air, et même la neige dehors sembla moins méchante.
Loupiot posa le hérisson près de la paille.
— On va t'aider, dit-il.
Pompon apporta une noisette et une petite tasse d'eau tiède.
— Je n'ai pas de chocolat chaud, dit-il, mais j'ai de l'eau qui a pensé très fort au chocolat.
Le hérisson rit, enfin.
— Merci… je m'appelle Picotin.
— Picotin ! répéta Pompon. On dirait un bruit de pas sur un chemin : picot-picot !
Picotin rougit un peu sous ses piquants, ce qui est très difficile à voir, mais Loupiot le devina quand même.
Loupiot regarda autour de lui. Dans la cabane, tout brillait. Une guirlande de petites étoiles en papier était accrochée au mur. Une pomme de pin décorée trônait sur une étagère, avec un ruban vert. Et près du lit de Pompon… il y avait un espace vide. Un espace exactement de la taille de deux chaussons.
Loupiot sentit une petite piqûre dans son cœur.
— Pompon… je devais mettre tes chaussons au pied du lit, ce soir. C'était ma mission. Mais… je les ai oubliés chez moi.
Pompon se gratta l'oreille.
— Oh ! C'est ça, ta tête de “flocon tombé dans la soupe” !
Loupiot soupira.
— Je vais courir les chercher. Je reviens vite. Je veux que tout soit prêt, bien aligné, bien sage.
Pompon posa une patte sur l'épaule de Loupiot.
— D'accord. Mais ne cours pas trop vite, sinon tu vas te transformer en boule de neige.
Loupiot fit un petit sourire. Il aimait que Pompon plaisante. Ça rendait les missions moins lourdes.
— Et moi ? demanda Picotin, d'une voix minuscule.
Loupiot s'accroupit pour être à sa hauteur.
— Toi, tu te réchauffes ici. Et Pompon reste avec toi. Après, on ira chercher ton nid ensemble.
Pompon hocha la tête, très sérieux, comme un lapin-chef.
— Je garde Picotin. Je suis un gardien de bougie et de paille. Personne ne passe.
Loupiot sortit dans la nuit. Le froid le pinça tout de suite le bout du nez. Il courut, mais pas trop vite. Ses pattes faisaient “pouf-pouf” sur la neige.
Sur le chemin, une branche basse lui fit “tap” sur le bonnet, comme une petite tape amicale. Un hibou le regarda passer avec un air de professeur. Et une famille de flocons tourbillonna autour de lui comme pour lui dire : “Allez, Loupiot !”
Arrivé à son terrier, Loupiot fouilla dans un panier. Il trouva les chaussons de Pompon : deux chaussons moelleux, avec des pompons blancs dessus, si ronds qu'on aurait dit deux mini-nuages.
— Parfait, dit Loupiot. Les nuages de pieds !
Il les prit délicatement, comme deux trésors. Et il repartit.
Mais à mi-chemin, une petite surprise arriva. Un bruit de “crac” se fit entendre, puis un autre.
Loupiot s'arrêta net.
Devant lui, un petit écureuil était debout, l'air paniqué. Ses joues étaient pleines… et sa réserve de noisettes s'était renversée. Des noisettes roulaient partout, comme des billes folles, et disparaissaient dans les trous de neige.
— Oh non ! gémit l'écureuil. C'est ma collection spéciale Noël ! Je les avais rangées par taille… et par sourire !
Loupiot regarda ses chaussons. Il regarda les noisettes. Son cœur de gardien fit “ding”.
— Je suis pressé, dit Loupiot, mais… on ne laisse pas les noisettes pleurer seules.
Il posa les chaussons sur une pierre bien sèche, à l'abri, et se mit à ramasser les noisettes avec l'écureuil. Le hérisson n'était pas là, mais Loupiot apprit vite à faire attention : il ne voulait pas écraser une noisette, ni la perdre, ni la faire rouler dans un endroit impossible.
L'écureuil sniffa.
— Tu es gentil. Comment tu t'appelles ?
— Loupiot.
— Moi, je suis Glandouille, dit l'écureuil. Je sais, c'est drôle. Mais je n'y peux rien, c'est mon nom.
Loupiot pouffa.
— Glandouille qui ramasse des noisettes… c'est parfait.
Ensemble, ils remplirent la petite besace de Glandouille. Quand la dernière noisette fut sauvée, l'écureuil fit une révérence.
— Si tu as besoin de moi, appelle. Je viens vite. Je cours très bien. Sauf quand je réfléchis.
Loupiot reprit ses chaussons et repartit, un peu plus chaud à l'intérieur.
3) Au pied du lit, et le vœu de la nuit
Quand Loupiot revint à la cabane, la bougie brillait encore. Pompon était assis près de Picotin. Picotin avait l'air mieux. Ses piquants ne faisaient plus “tic-tic-tic”. Ils semblaient même un peu fiers.
— Loupiot ! s'exclama Pompon, mais pas trop fort. Tu es revenu !
— Avec les nuages de pieds, annonça Loupiot en montrant les chaussons.
Il s'approcha du lit. Là, il prit son temps. Il posa le premier chausson à gauche, bien droit. Puis le second à droite, bien aligné. Il les tourna un peu, juste ce qu'il fallait, pour qu'ils regardent le lit comme deux petits chiens sages.
Loupiot recula d'un pas.
— Mission… accomplie.
Pompon applaudit en silence, en tapant ses pattes l'une contre l'autre sans faire de bruit. Picotin fit un petit “hmm” heureux, comme si son ventre disait merci.
Mais Loupiot n'avait pas oublié la suite.
— Maintenant, Picotin, on va te ramener chez toi.
Picotin hésita.
— Mon nid est près d'un grand rocher… mais je ne sais plus lequel. Ils se ressemblent tous, la nuit.
Pompon prit une grande inspiration.
— Alors on va chercher en équipe. Trois, c'est mieux que un. Et si on se perd… on demandera au vent. Il parle beaucoup.
Ils sortirent. La neige avait cessé. Le ciel était très clair. Des étoiles brillaient comme des petits clous d'argent.
Loupiot marchait devant, protecteur. Pompon sautillait à côté, en laissant des empreintes rondes. Picotin suivait, bien au chaud dans une petite écharpe que Pompon lui avait prêtée. L'écharpe traînait un peu, et Picotin ressemblait à une petite boule avec une queue de tissu.
Ils avancèrent jusqu'à une clairière où plusieurs rochers dormaient sous la neige, tous coiffés d'un bonnet blanc.
— Lequel ? demanda Pompon.
Picotin ferma les yeux, très fort, comme pour écouter sa mémoire.
— Je… je crois que c'est celui qui a une fissure en forme de sourire.
Loupiot regarda les rochers. L'un avait une marque. Une petite ligne courbée, comme un sourire discret.
— Celui-là, dit Loupiot.
Ils s'approchèrent. Sous le rocher, il y avait un petit trou, bien protégé du vent, avec des feuilles sèches et de la mousse. Une odeur de terre douce s'en échappait, comme une couverture.
Picotin poussa un soupir si grand qu'on aurait dit un ballon qui se dégonfle.
— C'est chez moi ! C'est mon nid !
Il se tourna vers Loupiot et Pompon.
— Merci. Je pensais que j'allais passer la nuit dehors… et que mes piquants allaient se transformer en glaçons.
Pompon frissonna.
— Beurk. Des piquants-glaces, ça ne doit pas être agréable.
Loupiot s'accroupit.
— À Noël, on s'aide. Et pas seulement à Noël. Tous les jours où quelqu'un a besoin.
Picotin hocha la tête.
— Je m'en souviendrai. Un jour, si vous vous perdez, je vous retrouverai. Je suis petit, mais je suis têtu.
Ils rirent doucement, pour ne pas déranger les étoiles.
Soudain, un petit bruit de branches se fit entendre. Glandouille l'écureuil apparut, essoufflé, avec une noisette dans chaque patte comme deux cadeaux.
— Je vous ai cherchés ! J'ai pensé : “Loupiot est un loup gentil. Il doit être en mission.” Alors j'ai apporté des noisettes pour la route. Des noisettes qui sourient, bien sûr.
Pompon prit une noisette.
— Merci, Glandouille. Tu es arrivé pile au bon moment.
Loupiot sentit son cœur devenir encore plus chaud. Ce n'était pas seulement une mission de chaussons. C'était une mission de solidarité. Une mission de “on est ensemble”.
Picotin entra dans son nid, puis ressortit juste la tête.
— Bonne nuit, les amis. Et… joyeux Noël.
— Joyeux Noël, répondirent Loupiot et Pompon.
Ils repartirent vers la cabane. La neige crissait un tout petit peu, comme un papier cadeau qu'on ouvre très doucement. Quand ils arrivèrent, tout était calme. Les chaussons étaient toujours au pied du lit, bien sages, bien alignés.
Pompon se glissa sous sa couverture de mousse.
— Loupiot, tu as été un super protecteur.
Loupiot secoua la tête, modeste.
— On a été une super équipe.
Il s'installa près de la porte, comme un petit gardien de nuit. La bougie se reflétait dans ses yeux. Dehors, le vent avait arrêté de se moquer. Il semblait content, lui aussi.
Loupiot pensa à Picotin dans son nid, à Glandouille et ses noisettes, à Pompon qui respirait doucement. Il pensa aux chaussons, prêts pour les surprises de Noël. Il pensa à l'amitié, qui ressemble à une écharpe : ça réchauffe, et ça se partage.
Alors, tout bas, tout près de son museau, il murmura un vœu, comme on dépose un flocon sur une joue :
« Que cette nuit apporte des cadeaux de joie… et que personne ne se sente seul, même un tout petit peu. »