Chapitre 1 : La selle qui a disparu
Dans l'Ouest, le matin sentait le foin chaud et le café. Le soleil se levait derrière les collines couleur miel, et le vent jouait avec la poussière comme avec un foulard.
Lila ajusta son chapeau de cow-girl et traversa la cour du ranch en sifflant. Elle aimait ce moment : les poules qui picoraient, les chevaux qui soufflaient doucement, et le grand ciel qui semblait dire : « Allez, on y va ! »
Elle entra dans l'écurie. Son cheval, Tornade, tourna la tête et renifla sa manche.
« Bonjour, mon grand ! » dit Lila en lui grattant l'encolure. « Aujourd'hui, on va vérifier les clôtures. Après, je te promets une pomme. »
Elle attrapa le crochet où devait être suspendue sa selle. Ses doigts rencontrèrent… du vide.
Lila cligna des yeux. Elle chercha à gauche, à droite, sous une couverture, derrière un seau.
« Hein ? Mais… ma selle ! »
Tornade souffla comme s'il disait : « Oups. »
Lila se redressa, les mains sur les hanches. « On ne perd pas une selle comme on perd un bouton, Tornade. Quelqu'un l'a prise. »
À ce moment-là, Milo, le garçon du ranch, passa la tête par la porte.
« Salut, Lila ! Tu as vu mon… » Il s'arrêta. « Pourquoi tu regardes le mur comme s'il t'avait volé ton goûter ? »
« Parce qu'il m'a volé ma selle, » répondit Lila. Elle montra le crochet vide. « Enfin… pas le mur. Quelqu'un. »
Milo siffla. « Ta selle en cuir brun, avec la petite étoile argentée ? Celle qui grince un peu quand tu tournes ? »
« Elle-même. Et elle a le droit de grincer, » dit Lila. « C'est sa façon de chanter. »
Milo entra et inspecta le sol. « Il y a des traces… Regarde ! Des empreintes de bottes, et… des sabots. Ça va vers le ruisseau. »
Lila s'accroupit. Les traces étaient nettes dans la poussière.
« Tu as de bons yeux, Milo. » Elle prit une grande inspiration. « Bon. On va la récupérer. »
Milo ouvrit grand la bouche. « On ? »
Lila lui tapota l'épaule. « Toi, tu vas prévenir Madame Rosa et rester au ranch. Moi, je suis responsable de Tornade et de cette selle. »
Milo fit une petite grimace. « Ce n'est pas juste. J'ai aussi des jambes courageuses. »
Lila sourit, mais son regard resta sérieux et doux. « Je sais. Mais le courage, c'est aussi savoir quand aider autrement. Tu seras mes yeux ici. D'accord ? »
Milo hésita, puis hocha la tête. « D'accord… Mais si tu vois un bandit, tu lui dis que je suis très impressionnant. »
« Promis, » dit Lila. « Je lui dirai même que tu fais des grimaces terribles. »
Elle enfila un petit sac avec une gourde, une pomme et un bout de corde. Puis elle siffla Tornade.
« Allez, mon grand. Sans selle, tu vas devoir être patient. On fera ça doucement. »
Tornade sembla d'accord. Lila le guida hors de l'écurie. Le vent souffla plus fort, comme pour pousser l'aventure en avant.
Chapitre 2 : Des traces dans la poussière
Lila avança à pied, tenant Tornade par la bride. Sans selle, elle ne pouvait pas monter, mais elle n'était pas pressée : mieux valait suivre les traces sans les perdre.
Le sol changeait : poussière fine, puis herbe sèche, puis cailloux près du ruisseau. L'eau glissait en murmurant, fraîche et claire. Une grenouille sauta, comme si elle faisait une course.
« Bonjour, madame la grenouille, » chuchota Lila. « Tu n'aurais pas vu une selle passer ? Non ? Dommage. »
Tornade renâcla, et Lila s'arrêta. Devant eux, une branche cassée pendait, et la boue du bord de l'eau gardait des empreintes.
« Bien vu, mon grand. » Lila suivit les marques. « On dirait qu'ils ont traversé ici. »
Elle prit son temps. Elle observait tout : les brins d'herbe pliés, une petite touffe de poils accrochée à un buisson, l'odeur de fumée très légère dans l'air.
Après une heure, elle aperçut une carriole au loin, près d'un gros rocher. À côté, un homme maigre et un petit âne grignotaient des chardons.
Lila s'approcha doucement, sans se cacher comme un bandit, mais sans faire trop de bruit non plus. L'homme leva les mains.
« Oh là, oh là ! Je n'ai rien fait ! » dit-il d'une voix pressée. « Je suis juste… un voyageur très innocent. »
Lila le regarda avec calme. Il avait un chapeau trop grand et une moustache qui semblait hésiter entre rire et trembler.
« Bonjour. Je m'appelle Lila. » Elle posa une main sur la crinière de Tornade. « On a volé ma selle. Tu as vu passer quelqu'un avec une selle brune et une étoile argentée ? »
L'homme cligna des yeux. « Une étoile ? Oh… euh… Je vois beaucoup d'étoiles. La nuit, surtout. Elles sont partout. »
Lila pencha la tête. « Je parle d'une étoile sur une selle. Pas dans le ciel. »
L'homme soupira. « Bon. Oui. J'ai vu un garçon. Un petit. Il tirait une selle derrière lui, comme si elle était trop lourde. Il est parti vers les canyons. »
« Un petit garçon ? » Lila fronça les sourcils, surprise. « Tu es sûr ? »
« Aussi sûr que mon âne s'appelle Patate, » dit l'homme. « Patate, dis bonjour ! »
L'âne fit « Hi-han » d'un air très fier.
Lila ne put s'empêcher de sourire. « Merci. Et… il avait l'air méchant ? »
L'homme gratta sa moustache. « Plutôt… fatigué. Et très pressé. Comme quelqu'un qui veut fuir, mais pas forcément faire du mal. »
Lila resta silencieuse un instant. Elle sentit une petite chaleur dans sa poitrine, comme quand on pense à quelqu'un qui a peur.
« Merci pour ton aide, voyageur innocent, » dit-elle.
« Je m'appelle Jules, » répondit l'homme, un peu vexé. « Et je suis innocent, oui. »
« Merci, Jules. » Lila ajusta son sac. « Tornade, on y va. Vers les canyons. »
Elle reprit la marche. Le paysage s'ouvrit : des roches rouges, des ombres fraîches, et des couloirs étroits où le vent faisait un bruit de flûte.
Au bout d'un moment, Tornade s'arrêta net et pointa les oreilles.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » murmura Lila.
Un petit bruit se fit entendre : un reniflement, puis un « Aïe » étouffé.
Lila leva les mains, comme pour dire « Je ne fais pas peur ».
« Hé ! Je suis Lila. Je ne veux pas te faire de mal. Je cherche juste ma selle. »
Derrière un rocher, une tête apparut : un garçon de l'âge de Milo, les joues pleines de poussière, les yeux grands comme des pièces.
Il tenait… la selle de Lila.
Chapitre 3 : Le voleur au grand cœur
Le garçon recula, prêt à courir. La selle glissa un peu et il faillit tomber.
Lila parla doucement. « Doucement. Tu vas te faire mal. Je ne vais pas te crier dessus. »
Le garçon avala sa salive. « Je… je ne suis pas un bandit. Enfin… pas comme dans les histoires. »
Lila s'accroupit pour être à sa hauteur. « Comment tu t'appelles ? »
« Toby, » souffla-t-il. « Et… je suis désolé. »
Lila regarda la selle. Son étoile argentée brillait au soleil, comme si elle voulait rentrer à la maison.
« Pourquoi tu l'as prise, Toby ? » demanda Lila. « Dis-moi la vérité. Je préfère une vérité qui tremble qu'un mensonge qui fait le malin. »
Toby baissa la tête. « Mon poney s'est blessé au dos. Mon grand frère dit qu'il lui faut une selle plus douce… Mais on n'a pas d'argent. Et… on doit partir vite. On a perdu notre campement dans une tempête de poussière. »
Il renifla. « J'ai vu ta selle. Elle avait l'air solide. Je me suis dit… juste pour un jour. Mais après, j'ai eu peur de revenir. »
Lila sentit sa colère s'éteindre, remplacée par autre chose : une tristesse légère et une envie d'aider.
Elle posa une main sur la selle. « Tu sais, Toby, voler, ça fait mal aux autres. Cette selle, c'est mon outil de travail. Sans elle, je ne peux pas m'occuper du ranch comme il faut. »
Toby hocha la tête, les yeux humides. « Je sais… Je suis bête. Je pensais juste à mon poney. Il s'appelle Biscuit. Il est gentil. Il fait même des petites danses quand on chante. »
Lila laissa échapper un rire. « Un poney danseur ? Voilà qui mérite une enquête. »
Toby releva un peu la tête. « Tu n'es pas fâchée ? »
« Je suis fâchée contre le vol, » répondit Lila. « Mais je peux comprendre la peur et la faim. Ça arrive à des gens. Et ça n'en fait pas des monstres. »
Elle se redressa. « Écoute. On va faire quelque chose d'intelligent et de juste. Tu vas me rendre ma selle maintenant. Ensuite, tu me conduis à Biscuit et à ton frère. On va voir comment aider sans voler. D'accord ? »
Toby hésita, puis tendit la selle de ses deux bras, comme s'il rendait un trésor.
« Merci, » dit Lila.
Elle l'accrocha tant bien que mal sur Tornade pour la porter. Puis elle regarda Toby.
« Tu viens ? »
« Oui, madame, » dit Toby, très vite. Puis il rougit. « Enfin… Lila. »
Ils marchèrent dans un passage étroit entre deux rochers. Toby montrait le chemin. Il parlait beaucoup, comme si les mots l'aidaient à respirer.
« Mon frère, Sam, il est brave. Mais il fait semblant d'être dur. Il dit : “Dans l'Ouest, faut pas pleurer.” Mais moi, je l'ai déjà vu pleurer quand il croit que je dors. »
Lila hocha la tête. « Même les plus forts ont le droit de pleurer. Sinon, les larmes deviennent des cailloux dans le ventre. »
Toby s'arrêta, impressionné. « Des cailloux ? Beurk. »
« Exactement. Beurk, » dit Lila en riant.
Ils arrivèrent à un petit creux abrité du vent. Là, un poney gris était attaché à un piquet. Il avait une couverture sur le dos et un regard triste. Un jeune homme se leva d'un coup, la main sur sa ceinture… puis il vit Lila, et il se figea.
« Toby ! » lança-t-il. « Qu'est-ce que tu as fait ? »
Toby se plaça devant Lila, tremblant. « Sam… J'ai pris une selle. Mais je l'ai rendue. Elle veut juste aider. »
Sam fixa Lila, méfiant.
Lila leva les paumes. « Je m'appelle Lila. Ta selle ne va pas à ton poney, c'est ça ? »
Sam serra les dents. « Biscuit a une plaie. Je… je ne savais pas quoi faire. »
Lila s'approcha doucement du poney. Biscuit renifla ses doigts, puis souffla un petit nuage chaud.
« Salut, Biscuit. » Lila observa son dos. « Ce n'est pas grave-grave, mais il faut laisser reposer. Et il faut une sangle plus large, plus douce. »
Sam baissa les yeux. « On n'a rien. »
Lila réfléchit vite. Courage, intelligence, et un cœur qui écoute : c'était sa façon à elle d'être cow-girl.
« J'ai de la corde et un morceau de tissu dans mon sac, » dit-elle. « On peut bricoler une protection. Et au ranch, Madame Rosa sait soigner les animaux. Si vous acceptez, vous venez avec moi. On discutera. Pas de menottes, pas de cris. Juste des solutions. »
Sam sembla surpris, comme s'il n'avait jamais entendu un adulte parler ainsi.
« Pourquoi tu ferais ça ? » demanda-t-il.
Lila regarda Toby, puis Sam. « Parce que je préfère réparer une erreur que casser une famille. Et parce que… j'ai déjà eu besoin d'aide, moi aussi. »
Le vent passa, plus doux. Biscuit remua les oreilles, comme s'il approuvait.
Sam inspira profondément. « D'accord. Mais je veux travailler pour rembourser. »
Lila hocha la tête. « Ça, c'est honorable. On rentre. »
Chapitre 4 : Retour au ranch et clin d'œil sous les étoiles
Le chemin du retour fut plus animé. Lila monta enfin Tornade, bien installée sur sa selle retrouvée. Toby marchait à côté, fier d'avoir un rôle utile. Sam menait Biscuit doucement.
Quand le ranch apparut, Milo courut vers eux, les bras agités.
« Lila ! Tu es vivante ! Et Tornade aussi ! Et… c'est qui, eux ? »
Lila descendit et sourit. « Milo, je te présente Toby et Sam. Ils ont eu une mauvaise idée, mais ils veulent la réparer. Et Biscuit a besoin d'un soin. »
Milo ouvrit de grands yeux. « Oh. Alors… je dois faire ma grimace terrible ? »
Toby gloussa. « Oui, s'il te plaît. Pour l'ambiance. »
Milo fit une grimace si tordue que même Tornade sembla rire en soufflant.
Madame Rosa arriva, les mains sur son tablier. Elle avait un regard ferme, mais chaud.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » demanda-t-elle.
Sam commença : « Madame, je… »
Lila l'interrompit doucement. « Rosa, leur poney est blessé. Ils ont pris ma selle, mais ils l'ont rendue. Ils sont prêts à travailler pour se rattraper. Je te demande de les écouter. »
Madame Rosa regarda Toby, puis Sam, puis Biscuit. Son visage s'adoucit.
« Ici, on soigne d'abord les animaux, » dit-elle. « Et ensuite, on parle. Venez. »
Dans l'écurie, l'odeur de foin rassurait tout le monde. Madame Rosa nettoya la petite plaie de Biscuit. Toby tenait la couverture, très concentré.
« Ça pique un peu, » dit Madame Rosa.
Biscuit fit une tête boudeuse.
Milo chuchota : « Il fait la même tête que moi quand on me donne des légumes. »
Toby rit, et même Sam eut un petit sourire.
Plus tard, près de la barrière, Sam prit la parole d'une voix basse.
« Je suis désolé, Lila. Je ne voulais pas que Toby fasse ça. Mais… j'étais perdu. »
Lila posa une main sur son épaule. « Être perdu, ça arrive. La prochaine fois, demande. On a le droit de demander. »
Sam hocha la tête. « Je travaillerai. Je peux réparer des clôtures. Et Toby… il peut… »
Toby leva la main. « Je peux donner de l'eau aux chevaux ! Et… je peux aussi apprendre à faire des grimaces. »
Milo répondit aussitôt : « Ça, c'est un art très sérieux. »
Le soir tomba. Le ciel devint violet, puis noir, rempli d'étoiles. Lila s'assit sur la marche de la maison, avec une tasse de café… enfin, pour elle, une tasse de lait tiède, parce que Madame Rosa disait : « Le courage, c'est bien, mais dormir, c'est mieux. »
Tornade broutait tranquillement. Biscuit, un peu plus loin, semblait déjà plus heureux.
Milo vint s'asseoir à côté d'elle.
« Alors, » dit-il, « tu as retrouvé ta selle et tu as ramené des gens en plus. C'est une journée très… pleine. »
Lila sourit. « Oui. Mais je suis contente. Toby n'est pas un bandit. Sam non plus. Ils avaient juste besoin d'un coup de main. »
Milo regarda les étoiles. « Et si quelqu'un vole encore quelque chose ? »
Lila pencha la tête, malicieuse. « Alors je le poursuivrai… mais d'abord, je lui demanderai s'il n'a pas simplement oublié de demander. »
Milo pouffa. « Ça, c'est une menace très polie. »
Lila fit un clin d'œil. « Dans ce ranch, même les poursuites ont de bonnes manières. »
Tornade releva la tête, comme s'il avait compris, et souffla un petit « prrr » content.
Milo chuchota : « Je crois que Tornade te fait un clin d'œil aussi. »
Lila regarda son cheval. « Oh non… Si même mon cheval devient complice, je vais devoir surveiller mes pommes. »
Et, sous les étoiles du Far West, tout le monde rit doucement, comme si l'aventure avait laissé une lumière chaude dans la nuit.