Le chemin de bruyère
Lina a dix ans. Elle a les pensées qui courent vite, comme des petits lapins dans l'herbe. Ce soir-là, elle marche seule mais tranquille, sur une lande douce. La bruyère est violette, le vent sent la terre tiède, et le ciel s'étire comme une couverture bleu-gris.
Ses chaussures font un bruit léger, pff pff, sur le sentier. Lina cherche le calme, comme on cherche une étoile discrète. Elle n'a pas besoin de loin. Juste d'un endroit où son cœur peut parler plus doucement.
Elle trouve une pierre plate, ronde comme une assiette oubliée par un géant. Elle s'assoit. Puis elle essaie une posture simple, celle de la montagne. Elle se met debout, pieds bien posés, jambes solides, dos droit sans se raidir. Les bras le long du corps, les épaules qui descendent. Son menton flotte, comme une feuille sur l'eau.
Le vent passe autour d'elle et, pendant un instant, Lina a l'impression d'être un petit phare. Pas pour les bateaux. Pour ses propres pensées.
Le lac qui respire
Un peu plus loin, la lande s'ouvre sur un petit lac. L'eau ne fait pas de bruit fort. Elle respire. Une ride, puis une autre, comme si le lac s'endormait lui aussi.
Lina s'assoit au bord, sur un tapis de mousse. Elle plie les jambes, croise les chevilles. Elle pose les mains sur ses genoux. Elle s'allonge ensuite doucement sur le dos, comme si le sol était une grande main.
Elle ramène ses genoux contre sa poitrine et les serre avec ses bras. Son dos s'arrondit. C'est la posture du petit rocher, celle qui fait un nid. Elle balance un peu, à droite, à gauche. Pas beaucoup. Juste assez pour sentir son souffle.
Dans le ciel, un nuage ressemble à une tartine. Lina sourit toute seule. Ses pensées lapins ralentissent, intriguées par ce nuage qui a l'air d'un goûter.
Quand elle relâche ses jambes, elle reste un moment immobile. Le lac garde son secret, mais il le garde gentiment.
L'arbre qui ne se presse pas
Lina reprend le chemin. Des touffes d'herbe dorée chatouillent ses mollets. Une odeur de genêt flotte, comme une tisane invisible.
Elle arrive près d'un vieux pin tordu par les vents. Il penche un peu, mais il tient. Il ne se presse pas. Il a le temps.
Lina se place à côté de lui. Elle tente la posture de l'arbre, pour apprendre sa patience. Elle met un pied au sol, bien ancré. Elle pose l'autre pied contre sa cheville ou son mollet, là où c'est facile, sans grimper trop haut. Elle joint les mains devant la poitrine, comme deux feuilles qui se touchent.
Elle vacille, bien sûr. Son corps fait un petit “oh là là”. Alors elle rit en silence, comme on rit dans une bibliothèque. Elle repose le pied, recommence. Cette fois, elle fixe un point devant elle, une pierre claire. Et son équilibre s'installe, timide mais réel.
Le pin semble approuver, avec ses aiguilles qui frissonnent. Lina comprend quelque chose: être autonome, ce n'est pas tout réussir. C'est recommencer sans se fâcher contre soi.
Le vent et le chat
Le vent change. Il devient plus frais, plus doux aussi, comme une main propre sur un front chaud. Au creux d'un petit talus, Lina aperçoit un chat gris. Il est là, tranquille, roulé en boule comme une virgule.
Le chat ouvre un œil, puis l'autre. Il ne miaule pas. Il a l'air de dire: “Je sais comment on fait, moi.”
Lina s'assoit à quelques pas, pour ne pas le déranger. Elle passe à quatre pattes et fait la posture du chat, justement. Elle arrondit le dos vers le ciel, comme un pont. Puis elle creuse doucement, en levant un peu la tête. Son souffle va et vient, comme une petite vague.
Le chat, vexé qu'on lui copie sa spécialité, bâille très fort. Son bâillement est si énorme qu'on pourrait y glisser une petite histoire. Lina retient un rire. Elle continue lentement: dos rond, dos creux, sans vitesse.
Les pensées lapins s'assoient enfin. Certaines se lèchent les pattes. D'autres ferment les yeux. Le vent aussi semble moins pressé.
Le silence-câlin
La lande devient plus sombre, mais pas inquiétante. Elle est comme une chambre quand on éteint la grande lampe et qu'il reste une petite veilleuse. Les étoiles apparaissent une par une, patientes.
Lina trouve un endroit où l'herbe est douce, presque comme un tapis. Elle s'allonge sur le dos. Elle écarte un peu les pieds, laisse les bras reposer loin du corps, paumes vers le ciel. C'est la posture du repos, celle où l'on ne fait plus semblant d'être fort: on l'est, autrement, en se laissant porter.
Elle sent le sol sous elle, large et stable. La bruyère autour fait une couronne violette. Le ciel au-dessus est un grand bol calme.
Lina n'a pas besoin qu'on lui dise quoi faire. Elle connaît maintenant son chemin vers la tranquillité. Quand une pensée arrive, elle la regarde passer, comme un petit nuage-tartine. Puis elle la laisse s'éloigner.
Le chat gris s'est rapproché sans bruit. Il s'installe près de ses pieds, comme un garde du sommeil. Le vent devient un murmure, puis presque rien.
Et le silence s'installe, doucement, sans frapper. Il se pose sur la lande, sur le lac, sur le pin, sur le chat, sur Lina. Il ne pèse pas. Il réchauffe.
Un silence qui ressemble à un câlin.