Le rĂŞve d'Elian
Le matin se levait sur le royaume des Plaines Blanches. La neige brillait comme du sucre, et l'herbe gelée craquait sous les bottes. Elian avançait près des écuries du château, une cape trop grande sur les épaules. Il était écuyer. Il portait des seaux, brossait les chevaux, et nettoyait les boucliers jusqu'à y voir son nez.
Mais, dans son cœur, Elian n'était pas seulement un garçon qui travaille. Il rêvait d'être chevalier. Un vrai. Un chevalier qui aide, qui protège, qui reste droit même quand le vent hurle.
Chaque soir, il montait sur la petite tour de pierre, là où la vue s'ouvre loin, très loin. Il regardait le ciel. Il écoutait les souffles invisibles. Le vieux maître de la tour, un homme aux cheveux gris, lui avait appris un secret.
— Les vents ont une carte, disait-il. Elle ne se lit pas avec les yeux seulement. On la lit avec les oreilles, la peau, et le courage.
Elian aimait ces mots. Il les gardait comme un trésor.
Ce jour-là , une caravane devait traverser les Plaines Blanches. Des charrettes pleines de farine, de tissus, de miel. Des marchands joyeux. Et, avec eux, une lettre scellée pour la ville de Brume-Pont. Le seigneur du château demanda un écuyer pour accompagner le voyage.
Elian leva la main si vite que sa manche glissa.
— Moi, dit-il.
On lui donna un petit bouclier rond et une épée d'entraînement. Rien de grand, mais son cœur, lui, faisait un grand bruit de tambour.
La caravane partit. Les roues crissaient sur la glace. Les chevaux soufflaient de la vapeur. Elian marchait près du premier chariot, fier, très fier, et un peu inquiet aussi.
La plaine qui chante
Au milieu du jour, le ciel changea. Un nuage sombre passa comme une couverture. Le vent devint froid, plus froid que d'habitude. Il siffla entre les piquets des charrettes et fit danser les rubans des paquets.
Elian ferma les yeux un instant. Il essaya de “lire” le vent, comme le maître de la tour. Le souffle venait de l'est, puis tournait, puis revenait. Comme un animal qui cherche une entrée.
— Ça va souffler fort, murmura-t-il.
Le chef de caravane, une femme large d'épaules, rit doucement.
— Ici, ça souffle toujours.
Mais la plaine n'était pas tranquille. La neige se mit à voler en petites griffes blanches. La route disparut par endroits. Un cheval renâcla et tira sur sa longe.
Puis un bruit sourd arriva, comme un tambour caché sous la terre. Les marchands se regardèrent.
Derrière une dune de neige, quelque chose bougea. Deux silhouettes basses apparurent. Des gobelins des gelées, petits et rapides, avec des capuchons sombres et des yeux qui brillent. Ils n'étaient pas très grands, mais ils étaient nombreux. Ils tenaient des bâtons et des sacs, prêts à voler.
— Protégez les chariots ! cria la cheffe.
Les gardes levèrent leurs lances. Les chevaux piaffèrent. Elian sentit son ventre se serrer. Son épée d'entraînement lui sembla soudain minuscule.
Un gobelin bondit vers le chariot du miel. Un autre visa les rênes d'un cheval. La caravane commença à se disperser, comme des feuilles dans un souffle.
Elian regarda le vent. Il n'attaquait pas seulement. Il tournait autour d'eux, comme s'il attendait une main pour le guider. Le maître de la tour avait dit : “La carte des vents est vivante.”
Elian prit une grande inspiration.
— Si tu m'entends… aide-nous, pensa-t-il très fort.
Il leva son petit bouclier, non pas vers les gobelins, mais vers le ciel. Et il fit un pas en avant, plantant ses pieds dans la neige.
— Vent des Plaines Blanches, souffle pour protéger ! dit-il, d'une voix qui tremblait un peu.
Au début, rien. Juste du froid.
Puis le souffle changea. Il devint plus rond, plus puissant, comme une grande respiration. La neige se mit à tourner devant Elian, en cercle. Un cercle clair, comme une barrière de farine.
Les gobelins hésitèrent. Ils clignèrent des yeux, aveuglés par la neige qui tourbillonnait. Un d'eux glissa et tomba sur les fesses. Un autre lâcha son bâton.
— Par les étoiles… souffla la cheffe de caravane.
Elian sentit ses bras vibrer. Ce n'était pas sa force. C'était le vent, guidé comme un cheval qu'on calme.
Les gardes profitèrent de la surprise. Ils frappèrent le sol avec leurs lances et crièrent d'une seule voix. Ce cri résonna dans la plaine, fort et net. Les gobelins reculèrent, puis détalèrent, emportés par leur peur plus vite que par leurs jambes.
La neige retomba doucement. Le cercle se défaisait, comme une ronde qui s'arrête.
Elian resta immobile, les joues rouges, le cœur battant très fort.
Le chevalier des vents
La cheffe de caravane s'approcha. Elle posa une main chaude sur l'épaule d'Elian.
— Tu as sauvé les chariots. Tu as sauvé les chevaux. Et tu nous as sauvés, nous.
Un garde hocha la tĂŞte.
— Je n'ai jamais vu ça. Un écuyer qui parle au vent.
Elian baissa les yeux, gêné.
— Je… je ne suis pas chevalier.
— Pas encore, dit la cheffe. Mais tu as agi comme un protecteur. C'est ça, un chevalier.
Ils repartirent. Le ciel s'éclaircit. La route redevint visible. Elian marchait au milieu de la caravane, et il sentait le vent autrement. Il n'était plus un bruit lointain. Il était comme un ami qui marche à côté.
Le soir, ils atteignirent Brume-Pont. Des lanternes luisaient sur le pont de bois, et la rivière brillait comme une longue écharpe noire. Les marchands ouvrirent leurs sacs et donnèrent à Elian un petit pain au miel, tout tiède.
Dans l'auberge, près du feu, Elian raconta ce qui s'était passé. Il ne gonfla pas l'histoire. Il dit juste la vérité : il avait eu peur, et il avait choisi d'avancer quand même.
Quand il rentra au château, quelques jours plus tard, le vieux maître de la tour l'attendait. Il avait l'air de déjà savoir.
— Alors, dit-il, as-tu lu un bout de la carte ?
Elian sourit.
— Oui. Et j'ai compris quelque chose. Le vent ne veut pas commander. Il veut aider. Il faut être doux, et ferme.
Le maître hocha la tête, très content.
— Tu as appris vite. Et tu as appris juste.
Le seigneur du château fit appeler Elian dans la grande salle. Devant les torches, il posa une main sur l'épaule du jeune écuyer.
— Elian, tu as protégé le peuple sur la route. À partir de ce jour, tu seras formé comme écuyer d'honneur. Et un jour, si tu continues ainsi, tu porteras l'épée vraie.
Elian sentit ses yeux piquer un peu. Pas de tristesse. De fierté.
Dehors, la nuit soufflait doucement sur les Plaines Blanches. Le vent passait près des fenêtres comme une chanson.
Elian leva le visage. Il chuchota, comme on parle Ă un compagnon.
— Merci. Nous veillerons ensemble.
Et le vent, très léger, répondit en faisant frissonner les bannières, comme un salut.