Les cailloux du matin
Or donc, il était une fois un garçon minuscule, léger comme un flocon et souple comme un brin d'herbe. On l'appelait le Petit Poucet. Quand il riait, on aurait dit une clochette. Quand il marchait, on voyait à peine ses pas. Chaque matin, il glissait des cailloux blancs dans sa poche, des cailloux polis par la rivière qui brillaient comme de petits lunes.
Son rêve secret, qu'il gardait tout au fond de son cœur comme on garde une graine au chaud, était d'apprendre l'art de dire non. Non aux tentations qui papillonnent, non aux choses qui brillent et qui appellent, non aux promesses trop grosses pour un si petit ventre. Il s'entraînait doucement, comme on apprend à faire ses lacets.
— Petit Poucet, veux-tu une troisième tartine ? demanda Mère un matin.
— Non, merci, répondit-il avec un sourire, mon ventre dit stop.
— Prenons le sentier interdit, dit un de ses frères en voyant une clôture.
— Non, dit Poucet, ce chemin abîme les nids. Allons par là.
Son père n'avait pas beaucoup d'ouvrage. L'hiver avait été maigre, et la forêt ressemblait à un grand chat gris qui se repose. Un jour, toute la famille partit chercher du bois sec. Le ciel sentait la violette et le froid. Petit Poucet, prudent, laissa tomber ses cailloux blancs derrière lui, l'un après l'autre, comme on sème des étoiles pour retrouver le ciel.
Il y eut des tentations partout. Des champignons rouges qui clignaillaient comme des sucres d'orge. Des baies noires et luisantes, comme de petits yeux qui disent “croque-moi”. Petit Poucet sentit son cœur faire le tambour dans sa poitrine.
— Non, non, non, se murmura-t-il, je ne suis pas un petit oiseau. Je ne mangerai pas ce que je ne connais pas.
La journée coula comme un ruisseau. Mais, au moment de rentrer, un brouillard doux comme du lait tomba entre les arbres. Les voix se perdirent, les ombres grandirent. Le père, inquiet, fit des appels. Les frères se serrèrent la main. Petit Poucet, lui, chercha avec ses yeux de luciole la trace des cailloux.
Hélas, un lièvre coquin les avait déplacés pour jouer. Le chemin s'était effacé. Alors, au bout d'une clairière, ils virent une maison avec une porte rouge et, devant la porte, des bottes immenses, hautes comme des girafes de cuir. La fenêtre laissait sortir une lumière de miel. Les frères tremblèrent.
— N'approchons pas, dit l'aîné, c'est peut-être chez l'Ogre.
Petit Poucet sentit la peur qui piquait comme une ortie. Et pourtant, il dit doucement:
— Nous demanderons avec politesse. La politesse, c'est une clé invisible.
Il frappa de son petit poing. Toc, toc, toc.
La maison aux bottes
La porte s'entrouvrit et une dame au tablier fleuri apparut. C'était l'ogresse, mais ses yeux avaient la couleur des noisettes. Elle regarda les petits garçons, surpris et attendrie.
— Entrez, mes petiots, dit-elle, mais chut, mon mari grogne quand il a faim. Nous n'aimons pas les cris, ici.
— Nous ne voulons pas voler, répondit Petit Poucet, seulement un coin pour dormir et une soupe pour réchauffer nos mains.
Ils s'installèrent près du feu. La soupe sentait le poireau et le pardon. On entendit bientôt, dehors, un bruit de tonnerre. Boum, boum, boum. Les bottes gigantesques revenaient.
— C'est lui, souffla l'ogresse. Cachez-vous derrière le rideau.
L'ogre entra, grand comme un lendemain, avec une moustache en nuage. Il renifla.
— Ça sent les enfants perdus, grogna-t-il.
— Cela sent surtout la soupe, dit Petit Poucet en sortant du rideau, car la vérité, c'est mieux que le mensonge.
L'ogre cligna ses grands yeux.
— Toi, si petit, tu oses me parler ?
— Oui, répondit Poucet. J'ai peur, mais je parle. Et j'ai un rêve: apprendre à dire non aux choses qui me tirent par la manche.
L'ogre posa ses poings comme deux miches de pain sur la table, et son visage se défroissa.
— On me dit ogre, dit-il, mais je ne voulais pas faire peur. Mes bottes de sept lieues cassent les chemins sans le vouloir. Mes pas font tomber les pommes trop tôt. Alors, je me fâche, et on se cache. Je voudrais… réparer.
Petit Poucet sentit une petite chaleur dans sa poitrine. Il fit un geste souple, un salut qui ressemblait à une feuille qui danse.
— Nous aussi, nous avons eu peur, dit-il. Quand on a peur, le cœur se froisse comme du papier. On peut le déplier ensemble. Parlons.
Ils s'assirent en rond: les frères, l'ogresse qui tenait sa louche comme un sceptre, l'ogre, et Petit Poucet au milieu, petit caillou de courage. Chacun dit ce qui faisait mal. Les enfants parlèrent de leurs frayeurs. L'ogre parla de ses gros pas. L'ogresse parla de ses soucis.
— Que pouvons-nous faire pour réparer ? demanda Poucet.
— Je peux prêter mes bottes, dit l'ogre, pour porter du pain vite, pour chercher de l'aide, pour reconstruire le pont que j'ai brisé par mégarde. Et je promets de marcher plus doucement, sur la pointe des pieds, comme un chat.
— Nous promettons de ne pas nous moquer de tes grands pas, dit l'aîné, car les moqueries piquent.
— Et moi, ajouta Poucet, je promets de ne pas voler ce qui brille, même si c'est tentant. Je demanderai, simplement.
L'ogre les regarda longtemps. Il poussa les bottes vers Petit Poucet.
— Prends-les pour trois jours. Elles se font à la taille de celui qui marche droit.
Les bottes se rapetissèrent, se rapetissèrent encore, jusqu'à la taille d'un pot de fleurs. Petit Poucet glissa ses pieds dedans. Elles lui serrèrent juste ce qu'il faut, comme une étreinte.
— N'oublie pas de revenir, dit l'ogresse. Une promesse est un fil d'or.
— Je reviendrai, dit Poucet. Non aux promesses creuses, oui aux promesses tenues.
Le grand pas et le petit non
Le lendemain, Petit Poucet fit un pas. En un clin d'œil, il franchit la colline. Il fit un autre pas. Il sauta par-dessus la rivière, qui lui fit un clin d'œil d'écume. Le monde devint une carte pliée. Il arriva au château du roi, tôt comme un rayon.
— Que viens-tu chercher, petit voyageur aux bottes immenses ? demanda le roi, étonné.
— Du travail pour mon père, répondit Poucet, et du pain pour les villages. Pas d'or inutile, pas de cadeaux trop lourds. Juste ce qu'il faut.
Le roi sourit. Il aimait les paroles droites.
— Tu parles comme un vieux sage.
— Je dis non quand c'est trop, dit Poucet. Et je dis oui quand c'est juste.
Il repartit avec des lettres scellées, des sacs de farine, et un plan pour réparer le pont. Sur la route, les tentations dansaient autour de lui. Un confiseur lui tendit un bâton de sucre long comme un dimanche.
— Non, merci, dit Poucet, mes dents préfèrent la pomme d'aujourd'hui et la tarte de demain.
Un seigneur lui proposa une bourse lourde.
— Non, merci, dit Poucet, la bourse pèse plus que ma conscience.
Des enfants l'acclamèrent et voulurent garder ses bottes pour jouer au géant.
— Non, dit-il en riant, celles-ci sont prêtées. Mais je vous apprends un jeu: le grand pas et le petit non. On avance, et on choisit.
À chaque village, il déposait du pain. À chaque pont cassé, il posait des pierres que les bottes transportaient comme des plumes. À chaque coin de forêt, il plantait un petit arbre, souvenir d'un pas donné au monde.
Le troisième jour, il revint vers la maison à la porte rouge. L'ogre et l'ogresse l'attendaient, des bancs dehors, une soupe fumante, et, sur la table, des pommes, des noix, du fromage.
— Te voilà, petit fil d'or, dit l'ogresse.
— Me voilà, dit Poucet, avec les bottes et des nouvelles. Le pont sera plus solide qu'avant. Mon père a un travail. Et j'ai appris beaucoup.
L'ogre posa sa main énorme près de la petite main de Poucet.
— Et moi, j'ai marché sur la pointe des pieds, dit-il. J'ai ramassé les branches après la tempête. J'ai porté un rocher pour empêcher le ruisseau de déborder. Je voudrais présenter mes excuses aux habitants.
Alors on dressa une grande table sous les arbres. Les villageois vinrent. On parla, on rit, on dit les torts et les peurs, sans crier. L'ogre demanda pardon avec des mots ronds et sincères. On lui proposa de devenir le Gardien des Chemins, avec des pas doux et un balai de bruyère. Les enfants promirent de prévenir au lieu de se moquer. Chacun offrit quelque chose: un poème, un panier, un dessin. La nuit posa ses étoiles comme du sel sur une nappe.
Avant de partir, Petit Poucet caressa les bottes une dernière fois.
— Il est temps de vous dire au revoir, dit-il. Non à garder, oui à rendre.
Les bottes retrouvèrent leur taille de girafes de cuir. L'ogre les rangea, fier comme un coq au lever du jour.
Plus tard, quand le soleil rosit la colline, le père de Poucet rentra des travaux, le dos moins lourd, le visage plus content. La maison sentait le pain chaud et la pomme cuite. Les frères racontèrent l'aventure par petites bouffées, comme on souffle des bulles.
Petit Poucet regarda le ciel devenir bleu. Dans son cœur, la graine avait germé. Il avait appris que dire non, c'était comme tenir une petite lanterne: on éclaire mieux le chemin. Il avait appris que, quand on abîme, on peut réparer ensemble, avec des mots, des gestes et du temps. Et que, si l'on marche souplement, comme une feuille qui danse, on peut faire des pas de géant sans écraser les fourmis.
Depuis ce jour, chaque fois qu'une tentation brillait, il posait sa main sur sa poitrine.
— Non quand il faut, oui quand c'est juste, murmurait-il.
Et le monde lui répondait, tout doucement: bravo, petit.