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Conte des Mille et Une Nuits 11 à 12 ans Lecture 33 min.

Le miroir des portes invisibles et l’astuce du cœur

Nadir, raccommodeur au grand cœur, rassemble les fragments d’un miroir qui révèle des portes invisibles et affronte convoitises et choix avec ruse et bonté, apprenant que les décisions comptent souvent plus que la possession.

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Nadir, homme d'âge moyen au visage buriné, porte une tunique en lin beige et un tablier taché ; il tient un grand miroir en rosace de verre coloré diffusant une lumière bleu-ambre, son expression déterminée et bienveillante. À sa droite, un garçon d'environ dix ans, joues poussiéreuses et yeux vifs, tient un plateau vide à la porte d'une échoppe, inquiet et plein d'espoir. À gauche, une conteuse âgée aux cheveux gris en chignon, vêtue d'une robe brodée et assise sur un petit marchepied avec un coussin coloré, sourit malicieusement. En face de Nadir, trois hommes en turbans noirs forment un groupe menaçant — l'un avec une grosse bague et une cape sombre, un autre au sourire mince et manteau usé, le troisième aux yeux perçants et aux doigts nerveux — prêts à franchir la porte lumineuse. La scène se déroule sur une place de marché nocturne à l'atmosphère Mille et Une Nuits : pavés anciens, tapis empilés, sacs de sel blancs, lanternes ciselées projetant ombres dorées, étals d'épices en pyramides. Le miroir magique est posé face à un mur : sa surface ouvre une porte de lumière qui projette sur des colonnes en pierre des silhouettes et souvenirs — images flottantes d'objets volés et de visages tristes — créant une tension morale et une révélation parmi les personnages. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Dans la ville de Zéphyrine, les ruelles avaient des doigts : elles vous attrapaient doucement par la manche pour vous mener là où vous deviez aller. Les lanternes, elles, ne se contentaient pas d'éclairer ; elles chuchotaient des conseils aux passants distraits. C'était un monde de contes qui prennent par la main, un monde où l'on pouvait perdre un trousseau de clés et retrouver, à la place, une question.

Cette nuit-là, un homme adulte marchait d'un pas calme, comme s'il comptait les battements du vent. Il s'appelait Nadir. Il avait le regard d'un artisan et la patience d'un jardinier. Il n'était ni prince ni guerrier, mais il possédait une richesse rare : une bonté têtue, qui ne se laissait pas décourager.

Nadir travaillait comme raccommodeur d'objets chez les gens du quartier. Il recollait les bols fêlés, redressait les serrures boudeuses, recousait les tapis qui avaient perdu leur sourire. Pourtant, depuis quelques jours, un autre travail l'appelait, plus étrange, plus urgent : rassembler des morceaux.

Dans une petite bourse de cuir, il gardait sept fragments de verre coloré, fins comme des pétales de lumière. Chaque morceau portait une teinte différente : safran, indigo, émeraude… Quand Nadir les approchait les uns des autres, ils vibraient comme des notes de musique qui se reconnaissent.

« Encore un, murmura-t-il. Il m'en manque un. »

Au coin du marché aux épices, une vieille conteuse, assise sur un coussin brodé, l'observait. Ses yeux étaient deux dattes brillantes, pleines d'histoires.

— Nadir le Raccommodeur, dit-elle, tu cherches la pièce qui complète la rosace.

Nadir s'arrêta, surpris.

— Vous connaissez ce puzzle ?

— Je connais les choses qui se cachent dans les poches du destin, répondit-elle. Ces fragments appartiennent au Miroir des Portes Invisibles. Quand il est entier, il n'ouvre pas des portes de bois, mais des portes de choix.

Nadir sentit un frisson, comme si une page se tournait dans l'air.

— Et où est le dernier morceau ?

La conteuse sourit, comme on cache une perle derrière la langue.

— Il se trouve là où l'on ne regarde jamais : au bout d'une ruse du cœur. Va au palais des Marchands du Sel. Demande à voir le coffre qui n'a pas de serrure. Et souviens-toi : la vraie astuce n'humilie pas, elle éclaire.

Puis elle ajouta, d'une voix plus douce :

— Et si tu doutes, écoute les ruelles. Elles savent.

Nadir remercia. La nuit l'enveloppa comme un manteau tiqué d'étoiles, et il se mit en route vers le palais des Marchands du Sel, en tenant sa bourse contre son cœur, comme on protège une flamme.

Chapitre 2

Le palais des Marchands du Sel ne brillait pas comme un palais de sultan ; il étincelait autrement, par petites touches. Ses murs étaient clairs et rugueux, comme si des grains de sel avaient été collés dans la pierre. L'air, autour, avait un goût de mer lointaine.

À l'entrée, deux gardes surveillaient la grande porte, dont les clous dessinaient un soleil.

— Halte ! lança le premier, en gonflant le torse comme un pigeon qui se prend pour un aigle. Personne n'entre sans invitation.

— Et surtout pas les raccommodeurs, ajouta le second, en plissant le nez. Les raccommodeurs voient trop de fissures.

Nadir ne se vexa pas. Il savait que l'orgueil est une jarre fragile : si on la frappe, elle casse et éclabousse tout le monde.

Il posa calmement sa main sur sa bourse, comme s'il cherchait une idée, pas un objet.

— Messieurs, dit-il, je ne viens pas pour entrer. Je viens pour empêcher une catastrophe.

Les deux gardes échangèrent un regard. « Catastrophe » est un mot qui ouvre des oreilles.

— Quelle catastrophe ? demanda le premier.

Nadir se pencha, conspirateur bienveillant.

— Il paraît qu'un voleur rôde ici. Un voleur qui ne prend pas l'or… mais le sel.

— Le sel ? répéta le second, outré. Et pourquoi volerait-on du sel ? On en a des montagnes !

— Justement, répondit Nadir. Si quelqu'un vous vole une pincée chaque jour, vous ne le verrez pas. Et un jour, vos montagnes seront des collines. Le voleur ne veut pas votre richesse… il veut votre habitude.

Le premier garde fronça les sourcils. Il réfléchissait, ce qui, chez lui, semblait être un effort sportif.

— Et toi, tu peux… l'attraper ?

— Je peux repérer les fissures dans les habitudes, dit Nadir. Mais pour cela, j'ai besoin de parler au chef des Marchands.

Le second garde hésita. Puis il lança, presque à contrecœur :

— Si tu racontes des bêtises, on te fera manger une soupe sans sel pendant une semaine.

— Ce serait une punition cruelle, avoua Nadir. J'aime le goût de la vie.

On le conduisit dans une salle fraîche où des sacs de sel formaient des murs blancs. Au milieu, assis sur un tapis bleu, le chef des Marchands du Sel comptait des pierres de cristal, l'air sévère. Son nom était Maître Haroun, et sa moustache ressemblait à deux petits sabres qui se méfiaient de tout.

— Un raccommodeur ? gronda-t-il. Qu'est-ce qu'un raccommodeur peut réparer ici ? Nous ne sommes pas cassés.

Nadir inclina la tête.

— Personne n'est cassé, Maître Haroun. Mais parfois, on peut être… sur le point de se fissurer. On m'a parlé d'un coffre sans serrure.

La moustache de Haroun se raidit.

— Qui t'a parlé de cela ?

— Disons… les ruelles, répondit Nadir avec un sourire. Elles ont la langue longue.

Haroun se leva d'un bond.

— Ce coffre n'appartient qu'au Conseil des Marchands. Il n'existe pas, et tu n'en as jamais entendu parler. Compris ?

Nadir sentit qu'il touchait une pierre chaude. Il fallait une astuce, mais une astuce douce.

Il regarda autour de lui : les sacs de sel, alignés, semblaient des dunes domestiquées. Il sentit l'odeur sèche de la prudence.

— Je comprends, dit-il. Alors je ne parlerai pas du coffre. Je parlerai d'autre chose : de la poussière.

— La poussière ? répéta Haroun, confus.

— Oui. Le sel attire la poussière comme un conte attire les oreilles. Si vous ne la chassez pas, elle s'infiltre, elle ternit, elle cache. Et parfois, une chose cachée devient… dangereuse.

Haroun le dévisagea.

— Que veux-tu exactement ?

Nadir ouvrit sa bourse et fit briller, entre ses doigts, un des fragments de verre. La lumière du palais s'y accrocha comme une libellule.

— Je cherche le dernier morceau d'un miroir ancien. Je ne veux pas votre sel. Je veux compléter un objet qui… pourrait servir à votre cité.

Il ne mentait pas. Il ne disait pas tout, mais il ne mentait pas. C'était là sa règle.

Maître Haroun fit claquer sa langue, partagé entre la méfiance et la curiosité.

— Montre-moi ces morceaux.

Nadir en sortit trois, puis quatre. Les fragments chantèrent presque, un petit tintement de couleur.

Haroun ne put s'empêcher de les regarder comme on regarde un feu d'artifice qui tient dans une main.

— J'ai entendu parler de ce miroir, murmura-t-il malgré lui. Il était censé… révéler des passages.

— Des passages invisibles, confirma Nadir.

Haroun soupira.

— Le coffre existe. Et il n'a pas de serrure parce qu'il s'ouvre autrement.

Nadir sentit son cœur bondir, comme un poisson dans une bassine.

— Comment ?

Haroun répondit d'une voix plus basse :

— Il s'ouvre quand quelqu'un prononce une promesse qu'il compte vraiment tenir.

Nadir resta silencieux. Il comprit : ce coffre n'était pas une épreuve de force, mais une épreuve de vérité.

— Alors, dit-il, conduisez-moi. Je saurai quelle promesse faire.

Haroun le fixa longuement, puis fit un geste sec.

— Suis-moi. Mais sache ceci : beaucoup ont voulu l'ouvrir. Certains ont juré de grandes choses… et le coffre est resté muet. Le bois n'écoute pas les lèvres. Il écoute le cœur.

Chapitre 3

On descendit des escaliers en colimaçon, qui donnaient l'impression d'entrer dans une coquille d'escargot géant. Plus ils descendaient, plus l'air devenait frais, et plus les bruits du palais s'éloignaient, comme un tambour qu'on recouvre d'un tissu.

Au fond, une porte étroite menait à une salle ronde. Au centre reposait un coffre simple, sans ornement, fait d'un bois sombre. Il n'avait ni serrure, ni charnière visible, ni même un trou de clé. On aurait dit une boîte à secrets qui n'avait pas confiance en les doigts.

Maître Haroun s'arrêta à distance, comme si le coffre pouvait mordre.

— Voilà. Parle.

Nadir s'approcha. Il ne posa pas tout de suite la main dessus. Il l'observa. Il y avait, sur le couvercle, une fine ligne, comme un sourire fermé.

Il pensa à ce que la conteuse avait dit : la vraie astuce n'humilie pas, elle éclaire.

Une promesse… Beaucoup auraient promis des montagnes. Nadir, lui, savait que les grandes promesses sont parfois des ballons : elles montent haut, puis éclatent. Il fallait une promesse solide, une promesse qui ressemble à un pont.

Il posa la main sur le bois. Il sentit une chaleur légère, comme si le coffre avait une respiration.

Alors il dit, clairement, sans effets :

— Je promets de rendre ce que je prends. Je promets aussi de ne pas utiliser le miroir pour voler, tromper ou blesser. Et si le miroir ouvre une porte, je la refermerai derrière moi, pour que personne ne s'y perde.

Le silence se fit, épais et doux.

Le coffre ne bougea pas.

Maître Haroun ricana, soulagé de retrouver sa méfiance.

— Je t'avais prévenu. Tes promesses sont jolies, mais—

Un petit clic le coupa net. La fine ligne du couvercle s'élargit comme une paupière qui s'ouvre. Le coffre s'entrouvrit, lentement, avec dignité, comme s'il disait : « Enfin, quelqu'un parle comme il marche. »

Haroun resta bouche bée. Sa moustache, pour la première fois, semblait ne plus savoir se battre.

À l'intérieur, il n'y avait pas d'or. Il y avait un morceau de verre, plus grand que les autres, taillé en forme de croissant. Et à côté, un petit sachet de toile portant une note.

Nadir prit le fragment, et aussitôt, ses sept autres morceaux frémirent dans la bourse. La pièce manquante était comme la dernière syllabe d'un mot.

Il déplia la note. L'écriture était fine, penchée comme une branche.

« Celui qui rassemble sans avidité verra les chemins. Mais qu'il se souvienne : un passage n'est pas une solution, c'est une question. »

Haroun s'approcha, inquiet.

— Qu'est-ce que c'est que ce miroir, au juste ?

Nadir hésita, puis répondit avec prudence :

— Un miroir qui montre des portes que l'on ne voit pas. Des portes vers des endroits… et parfois vers des idées.

— Des idées, grogna Haroun, comme si c'était un danger plus grand que des bandits.

Nadir glissa le fragment dans sa bourse. Mais avant de partir, il sortit une petite brosse de sa poche.

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Haroun.

— Je tiens ma promesse, répondit Nadir. J'ai pris quelque chose. Je rends quelque chose.

Il se mit à brosser doucement le coffre, retirant la poussière fine qui s'accrochait au bois.

Haroun le regarda, interloqué.

— Tu… nettoies ?

— Oui. La poussière cache. Et ce coffre… mérite de respirer.

Haroun, malgré lui, eut un petit rire. Un rire discret, comme une pièce qu'on retrouve au fond d'une poche.

— Tu es étrange, Nadir le Raccommodeur.

— Merci, répondit Nadir. J'essaie d'être utile.

En remontant, Nadir sentit que le monde s'était légèrement déplacé, comme quand on remet un livre droit sur une étagère. Il avait le dernier morceau. Il ne lui restait plus qu'à assembler le miroir.

Mais dans les escaliers, une ombre glissa derrière eux, silencieuse comme un chat dans un tapis. Quelqu'un avait entendu parler du coffre. Quelqu'un aimait les portes… surtout celles qui s'ouvrent sur ce qui n'appartient pas à tout le monde.

Chapitre 4

Nadir rentra chez lui, dans une petite maison serrée entre une boutique de tissus et un marchand de thé. Sur sa table, il posa un tissu propre, puis vida délicatement sa bourse. Les huit fragments scintillèrent comme des bonbons interdits aux doigts pressés.

Il sortit sa colle la plus précieuse : une résine transparente, offerte par un apiculteur qui jurait que ses abeilles butinaient les étoiles.

— Ne me trahis pas, murmura Nadir à la résine. Sois douce et solide.

Il assembla les morceaux avec soin. Chaque fragment trouvait sa place comme si le miroir se souvenait de lui-même. Quand la dernière jointure fut posée, la rosace de verre s'illumina. Ce n'était pas une lumière qui éblouit, mais une lumière qui rassure, comme un feu de camp.

Le miroir, enfin entier, avait la taille d'un grand plat. Son centre était clair, mais pas tout à fait : il ondulait, comme de l'eau qui hésite à devenir glace.

Nadir le leva. Son reflet y apparut, un peu différent : derrière lui, l'air semblait frémir, comme si un rideau invisible attendait qu'on le tire.

— Alors… c'est vrai, souffla-t-il.

À cet instant, on frappa à sa porte. Trois coups rapides, impolis.

Nadir posa le miroir sur la table et alla ouvrir, prudent.

Sur le seuil se tenait un garçon des rues, les joues poussiéreuses, les yeux vifs. Il portait un plateau vide.

— Monsieur Nadir ! haleta-t-il. On vous cherche !

— Qui ça, petit ?

— Des hommes au turban noir. Ils ont demandé où vit “celui qui recolle les secrets”. Ils ont dit qu'ils voulaient… acheter.

Nadir sentit un froid courir le long de sa colonne, comme une goutte d'eau qui tombe dans le dos.

— Merci de m'avoir prévenu, dit-il en glissant au garçon une brioche au miel. Tiens, pour ton courage.

Le garçon mordit dedans et sourit, la bouche pleine.

— On dit que vous réparez tout, monsieur. Même les disputes.

— J'essaie, répondit Nadir.

Quand le garçon partit, Nadir ferma la porte et resta un moment immobile. Les hommes au turban noir… L'ombre dans les escaliers. Les portes invisibles attiraient les mains avides comme une jarre de confiture attire les guêpes.

Il se tourna vers le miroir. Son reflet lui sembla plus sérieux, comme s'il lui faisait un signe : « C'est maintenant. »

Nadir eut une idée. Pas une idée brillante comme un diamant, mais une idée rusée comme une graine : petite, et capable de faire pousser une forêt.

Il prit le miroir, l'enveloppa dans un tissu, et sortit par la porte de derrière. Les ruelles, fidèles à leur réputation, lui prirent la main. Elles le guidèrent vers la vieille conteuse du marché, qui racontait encore des histoires à un cercle d'enfants.

Quand elle le vit, elle leva un sourcil.

— Tu as rassemblé les morceaux, dit-elle. Et maintenant, les morceaux vont te rassembler des ennuis.

Nadir s'assit près d'elle, comme un élève près de son maître.

— On me suit, murmura-t-il. Et je ne veux pas que ce miroir tombe entre de mauvaises mains.

— Alors utilise-le, dit la conteuse, comme si c'était évident. La magie n'aime pas rester emballée.

— Mais comment ? Je ne sais pas où sont les portes.

La conteuse tapota son propre cœur.

— Les portes sont là où l'on a besoin d'un passage. Et toi, Nadir… tu as besoin d'un passage qui n'abandonne personne.

Nadir inspira. Il avait peur, oui, mais sa peur n'était pas une chaîne : c'était une clochette qui l'empêchait de courir n'importe où.

— J'ai une ruse, dit-il. Une ruse du cœur.

— Raconte, dit la conteuse, amusée.

Nadir se pencha.

— Je vais faire croire aux hommes au turban noir que le miroir ouvre une porte vers une salle pleine d'or. Mais la porte mènera ailleurs… vers un endroit où ils devront choisir entre leur avidité et leur dignité. Et je leur laisserai une sortie.

La conteuse sourit.

— Voilà une astuce qui éclaire, en effet. Mais attention : il faut que ta ruse soit une main tendue, pas un piège à loups.

— Je le promets, dit Nadir.

La conteuse hocha la tête, puis se leva et fit un geste théâtral vers son public.

— Enfants, écoutez ! Voici l'histoire d'un homme qui rassemble des morceaux… et qui doit rassembler sa sagesse !

Les enfants rirent et se rapprochèrent. Pendant que la conteuse parlait, Nadir glissa derrière son tapis, déplia le miroir, et le posa face à un mur nu.

Le mur avait l'air banal. Mais dans le miroir, il frissonna, comme si un souffle passait sous une porte.

Une forme apparut : le contour fin d'une porte dessinée par la lumière, sans poignée, sans clou. Une porte qui attendait une idée pour s'ouvrir.

Nadir avala sa salive. Le moment était venu d'entrer dans l'invisible.

Chapitre 5

Nadir tendit la main vers le miroir. La surface n'était plus du verre : c'était une eau tiède, docile. Il la traversa, et le monde bascula doucement, comme une barque qui quitte le quai.

Il se retrouva dans une salle immense, dont le plafond était si haut qu'on aurait pu y accrocher des nuages. Des colonnes de pierre blanche se dressaient comme des arbres sages. Au sol, une mosaïque représentait un labyrinthe, et au centre du labyrinthe brillait une fontaine.

Ce n'était pas une fontaine d'eau. C'était une fontaine de lumière, qui coulait sans mouiller.

Autour, des coffres étaient posés, ouverts, remplis… non pas d'or, mais de morceaux : morceaux de poteries, morceaux de tissus, morceaux de jouets, morceaux de lettres déchirées. Comme si les choses cassées du monde venaient ici se reposer.

Nadir comprit : ce lieu était une chambre des fragments. Une salle où l'on rassemblait ce qui avait été perdu, non pour l'entasser, mais pour le comprendre.

Il posa le miroir derrière une colonne, bien caché, et prit une profonde inspiration.

— D'accord, murmura-t-il. Il me faut maintenant… des invités.

Il sortit de la salle en repassant le miroir, revint dans le marché, et attendit.

Les hommes au turban noir ne tardèrent pas. Trois silhouettes, longues comme des menaces. Le premier avait une bague énorme, le second un sourire maigre, le troisième des yeux qui regardaient comme des doigts : ils touchaient tout.

Ils s'approchèrent de la conteuse.

— Vieille femme, gronda la bague énorme, où est le raccommodeur ?

La conteuse continua son histoire, sans lever les yeux.

— Dans mon conte, dit-elle, il y a un homme qui marche plus vite que les mauvaises intentions.

Les hommes n'aimèrent pas la poésie.

Nadir sortit de l'ombre, calme.

— Je suis là, dit-il. Vous me cherchez ?

Le sourire maigre s'élargit.

— On dit que tu as un miroir. Un miroir qui ouvre des portes. Nous voulons l'acheter.

— L'acheter ? répéta Nadir, comme si l'idée était drôle. Avec quoi ?

— Avec ceci, dit la bague énorme, en montrant une bourse lourde.

Nadir secoua la tête.

— Il y a des choses que l'argent ne sait pas faire. Il sait compter, mais il ne sait pas convaincre.

Le troisième, aux yeux-doigts, s'approcha.

— Alors on te le prendra.

Nadir soupira, comme un maître qui voit un élève oublier sa leçon.

— Si vous le prenez, vous ne saurez pas l'utiliser. Le miroir ne s'ouvre que si on connaît la phrase.

— Quelle phrase ? cracha la bague énorme.

Nadir fit mine d'hésiter, puis dit :

“Que la porte me mène à ma plus grande richesse.”

Les hommes se regardèrent, excités.

— Montre-nous, dit le sourire maigre.

Nadir les conduisit derrière le tapis de la conteuse. Les enfants, eux, avaient les yeux ronds comme des pièces neuves.

— Vous allez voir un passage, dit Nadir aux enfants, sans les effrayer. Mais restez ici. Les passages sont comme les épices : on ne les goûte pas sans demander.

La conteuse lui lança un regard fier, comme une lanterne qui approuve.

Nadir déplia le miroir face au mur. La porte de lumière apparut, fine et silencieuse.

Les hommes au turban noir retinrent leur souffle.

— La phrase, ordonna la bague énorme.

Nadir se recula, leur laissant la place.

— Allez-y, dit-il. Dites-la, et entrez.

La bague énorme posa sa main sur la surface, prononça la phrase avec gourmandise. Le miroir s'ouvrit, et il disparut dans l'eau lumineuse. Les deux autres suivirent, comme des chiens qui sentent un os.

Nadir entra à son tour, juste derrière eux. Il ne voulait pas les abandonner à l'inconnu. Sa ruse devait garder un fil de bonté.

Dans la salle aux fragments, les trois hommes s'arrêtèrent, déçus.

— Où est l'or ? gronda la bague énorme.

Le sourire maigre fouilla du regard, nerveux.

— C'est une salle de déchets !

Nadir s'avança.

— Non, dit-il. C'est une salle de morceaux. Et parfois, les morceaux valent plus que les lingots. Regardez.

Il montra un petit tas de papiers déchirés.

— Ici, il y a une lettre que quelqu'un n'a jamais finie. Là, un jouet cassé qui appartenait à un enfant. Là-bas, un bol fendu que personne n'a voulu réparer. Ce lieu garde ce que le monde abandonne.

Le troisième, aux yeux-doigts, frissonna.

— Pourquoi nous amener ici ?

Nadir répondit sans dureté :

— Parce que votre plus grande richesse n'est pas ce que vous pouvez prendre. C'est ce que vous pouvez rendre.

Les hommes éclatèrent de rire, un rire sec.

— Rendre ? Moi ? dit la bague énorme. Je ne rends jamais rien.

À ce moment, la fontaine de lumière changea. Elle projeta sur les colonnes des images, comme un théâtre d'ombres : on vit la bague énorme arracher un collier à une vieille femme ; on vit le sourire maigre tricher au jeu ; on vit les yeux-doigts fouiller une maison endormie.

Les hommes pâlirent. Leur passé les regardait.

— C'est de la sorcellerie ! cria le sourire maigre.

Nadir leva les mains.

— Ce n'est pas un piège. C'est un miroir qui montre les morceaux que vous avez cassés chez les autres. Vous cherchez des portes… mais vous laissez derrière vous des trous.

Les yeux-doigts recula, tremblant.

— Fais arrêter ça !

— Je ne peux pas, répondit Nadir. Ce lieu ne m'obéit pas. Il obéit aux choix. Mais je peux vous montrer une sortie.

Il pointa un couloir, au fond, où une petite porte de lumière était apparue. Elle était plus étroite, moins brillante, mais elle semblait solide.

Sur la porte, une phrase s'écrivait en lettres de lumière :

« Pour sortir, rends un morceau. »

La bague énorme serra les poings.

— Jamais !

Mais les images sur les colonnes s'intensifièrent. Les visages des victimes semblaient plus proches, plus vrais. Le rire des hommes s'éteignit, remplacé par un malaise lourd.

Le troisième, aux yeux-doigts, chuchota :

— Et si… on rendait… juste un peu ?

La bague énorme le foudroya du regard.

Nadir sentit que sa ruse avait ouvert un espace. Il fallait maintenant y déposer de la douceur, sinon l'espace se refermerait en colère.

— Rendre un morceau ne vous efface pas, dit-il. Ça vous répare. Personne ne vous demande d'être parfait. On vous demande d'être… capable.

Le sourire maigre baissa les yeux. Il sortit de sa poche une petite bague en cuivre.

— J'ai pris ça à un garçon, murmura-t-il. Il pleurait… et j'ai dit que c'était rien.

Il s'avança vers la fontaine, posa la bague dans la lumière. La bague se dissout comme du sucre, et une petite étincelle s'envola vers le plafond.

La porte étroite s'élargit un peu.

Les yeux-doigts, bouleversé, sortit une broche.

— À une mère. Elle m'avait supplié.

Il la posa. Une nouvelle étincelle. La porte s'ouvrit davantage.

La bague énorme resta figé. Son orgueil était un mur.

Nadir s'approcha de lui, sans défi.

— Tu peux faire une astuce, toi aussi, dit-il doucement. L'astuce, ce n'est pas seulement tromper. C'est trouver un chemin quand on est coincé dans soi-même.

La bague énorme trembla. Puis, d'un geste brusque, il sortit de sa bourse une pièce d'or.

— Ça, au moins, c'est à moi !

Nadir posa sa main sur la sienne.

— Essaie autre chose. Une chose que tu dois rendre.

Le grand homme ferma les yeux, comme s'il plongeait dans un endroit où il n'allait jamais. Enfin, il sortit un petit pendentif en verre bleu, cassé sur un bord.

— Je l'ai arraché… à ma sœur, dit-il, la voix étranglée. Elle disait que ça lui portait chance. Je voulais être… le seul chanceux.

Il posa le pendentif dans la fontaine. L'étincelle fut plus grande, plus claire. La porte de sortie s'ouvrit complètement.

Les trois hommes restèrent un instant immobiles, honteux et soulagés, comme des voyageurs qui viennent de quitter un désert intérieur.

Nadir désigna la porte.

— Passez. Et dehors, faites un pas différent. Un seul pas, pour commencer.

Ils partirent, sans fanfaronnade. Avant de disparaître, le sourire maigre se retourna.

— Ton miroir… tu l'as utilisé contre nous.

Nadir secoua la tête.

— Je l'ai utilisé pour vous montrer une porte. C'est vous qui avez choisi de la franchir.

Quand ils furent sortis, la salle aux fragments retrouva son calme. La fontaine de lumière chanta doucement, comme si elle approuvait.

Nadir respira. Sa ruse avait fonctionné sans écraser personne. Elle avait plié l'avidité, comme on plie une feuille, pour en faire un oiseau.

Il restait à fermer la porte et à décider quoi faire du miroir.

Chapitre 6

De retour au marché, la vieille conteuse termina son récit au moment exact où Nadir ressortit derrière le tapis, comme si le monde aimait les sorties bien synchronisées.

Les enfants applaudirent. L'un d'eux demanda :

— Et il a gagné, l'homme des morceaux ?

La conteuse sourit.

— Il a gagné mieux qu'une victoire. Il a gagné une leçon.

Nadir rangea le miroir dans son tissu. Il se sentait fatigué, mais léger, comme après avoir porté un seau d'eau jusqu'à une plante assoiffée.

Maître Haroun arriva en courant, essoufflé, la moustache de travers.

— Nadir ! J'ai entendu des rumeurs. Des hommes au turban noir… des portes… Qu'as-tu fait ?

Nadir le regarda, droit.

— J'ai tenu ma promesse. J'ai utilisé le miroir sans voler, sans blesser. Et j'ai refermé la porte derrière eux.

Haroun déglutit.

— Et le miroir ? Où est-il ?

Nadir hésita. Il pouvait le garder. Il pouvait le cacher. Il pouvait le rendre au coffre. Chacune de ces options était une porte, invisible et lourde.

La conteuse s'approcha.

— Le miroir n'est pas un jouet, dit-elle. Dans de mauvaises mains, il devient une clé pour enfermer les autres.

Nadir hocha la tête. Puis il prit une décision, simple comme un bon nœud.

— Maître Haroun, dit-il, ce miroir ne doit pas rester un trésor secret. Les trésors secrets attirent les voleurs, comme le miel attire les mouches. Mais il ne doit pas non plus devenir un objet de pouvoir.

Haroun plissa les yeux.

— Que proposes-tu ?

Nadir regarda les enfants, puis la conteuse, puis les ruelles qui semblaient écouter.

— Je propose que le miroir soit confié à quelqu'un qui raconte, pas à quelqu'un qui possède.

Haroun comprit. Il regarda la conteuse, surpris.

— Une conteuse ?

— Oui, répondit Nadir. Parce que les histoires apprennent à choisir. Et ce miroir n'ouvre que des portes de choix.

La conteuse eut un petit rire.

— Moi ? Oh, je suis vieille, je risque de le perdre dans mes coussins.

— Justement, dit Nadir avec humour. Personne ne fouille les coussins d'une vieille conteuse. Ils ont peur d'y trouver des moralités.

Les enfants rirent.

Haroun hésita encore, puis soupira.

— Très bien. Mais à une condition : si la cité est menacée, tu viendras. Tu es celui qui sait rassembler les morceaux.

Nadir inclina la tête.

— Je viendrai.

Il tendit le miroir à la conteuse. Quand ses doigts le touchèrent, la rosace brilla doucement, comme une lune qui approuve un pacte.

La conteuse le glissa dans un sac rempli de rouleaux d'histoires.

— Il dormira parmi les mots, dit-elle. Les mots sont des gardiens plus fidèles que les chaînes.

Le soir tomba comme une couverture fraîche. Les ruelles reprirent la main de Nadir pour le ramener chez lui.

Sur le chemin, Nadir croisa le petit garçon au plateau vide, qui courait en sautillant.

— Monsieur Nadir ! cria-t-il. Les hommes au turban noir… ils ont rendu des choses ! Un collier à ma tante, une broche à la voisine… et même un pendentif à une femme qui pleurait. C'est vous, hein ?

Nadir sourit, sans se vanter.

— Ce n'est pas moi. C'est leur choix. Parfois, il suffit d'une porte pour que quelqu'un se voie autrement.

— Vous êtes un magicien ? demanda le garçon.

Nadir réfléchit, puis répondit :

— Non. Je suis un raccommodeur. Et j'ai appris ceci : l'astuce la plus forte n'est pas celle qui piège. C'est celle qui ouvre une solution pour tout le monde.

Le garçon hocha la tête, comme s'il rangeait cette phrase dans sa poche.

Cette nuit-là, Nadir s'endormit paisiblement. Il n'avait plus de fragments dans sa bourse, mais il avait rassemblé autre chose : des morceaux de courage, des morceaux de vérité, des morceaux de bonté.

Et dans la ville de Zéphyrine, les ruelles, satisfaites, continuèrent de prendre les gens par la main, en leur murmurant à l'oreille : « Cherche la bonne porte. Elle est souvent cachée derrière une astuce du cœur. »

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Ruelles
Petites rues étroites d'une ville, souvent pleines de choses et de passages.
Raccommodeur
Personne qui répare des objets cassés ou abîmés, comme des bols ou des tissus.
Fragments
Petits morceaux cassés ou séparés d'un objet plus grand.
Rosace
Ornement rond ou en forme de fleur, souvent fait de verre ou de pierre.
Résine transparente
Substance collante et claire utilisée pour fixer ou réparer des objets.
Charnière
Pièce qui relie une porte ou un couvercle et permet de l'ouvrir.
Mosaïque
Image faite de petits morceaux colorés assemblés sur un sol ou un mur.
Avidité
Envie très forte de posséder quelque chose, souvent de façon excessive.
Dignité
Respect de soi, comportement noble et sérieux face aux autres.
Fontaine de lumière
Source lumineuse qui coule ou brille comme une fontaine, image magique.

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