Chapitre 1 : La carte qui sentait le sel
Dans le terrier le plus propre du Pré-Des-Grandes-Herbes vivait un lapin nommé Lino. Lino aimait trois choses plus que tout : grignoter des carottes croquantes, faire des listes bien rangées, et résoudre des petits mystères.
Un matin, alors qu'il rangeait un vieux panier en osier, il trouva une bouteille en verre coincée derrière un tas de coquilles luisantes. La bouteille avait un bouchon bien serré, et à l'intérieur, roulée comme une feuille de salade, il y avait… une carte !
Lino plissa son nez.
« Oh là là… Ça sent la mer ! »
Il tira doucement sur le papier. La carte était un peu jaunie, avec des taches rondes comme des gouttes. Il y avait un dessin d'île, un gros X rouge, et des mots écrits en lettres dansantes :
« Trésor caché dans la Cache du Rocher-Trompeur. On y va seulement quand la mer se retire. Ne pas se presser, ne pas paniquer. Compter la marée. »
Lino sentit son cœur faire un petit bond.
« Un trésor ! Et… une cache qui dépend de la marée ? »
Il n'y avait pas d'humain sur la carte, seulement des animaux dessinés : un crabe souriant, une mouette portant une plume, et un petit lapin au chapeau. Lino ricana.
« Un lapin aventurier… comme moi ! Bon, sans le chapeau. »
Il posa la carte sur sa table et sortit son carnet de responsabilité. Oui, Lino avait un carnet pour tout.
Il écrivit :
1) Ne pas partir sans prévenir.
2) Prendre une collation.
3) Calculer la marée, sinon : plouf, ou bloqué. (À éviter.)
Lino passa la tête hors du terrier. Le ciel était bleu clair, et une brise faisait danser les pissenlits. Au loin, on entendait le chant des mouettes, et ça voulait dire une chose : la côte n'était pas si loin.
« D'accord, Lino, » se dit-il tout haut, parce que se parler à soi-même, c'est très utile quand on est un lapin organisé. « On va faire ça correctement. »
Il courut jusqu'au vieux saule où sa voisine, Mimina l'écureuil, triait des noisettes par taille.
« Mimina ! Regarde ce que j'ai trouvé ! »
Mimina leva la tête, ses oreilles frémissantes.
« Ouh ! Une carte ? Avec un X ? Ça veut dire… trésor ! »
Lino hocha la tête, sérieux comme un professeur.
« Oui. Mais il faut calculer la marée. Sinon, la cache est… sous l'eau. »
Mimina cligna des yeux.
« La marée, c'est quand la mer monte et descend, c'est ça ? Elle a un ascenseur ? »
« Exactement, » dit Lino. « Un ascenseur très mouillé. Et nous, on doit arriver quand l'ascenseur est tout en bas. »
Mimina sauta sur une branche.
« Alors, on y va tout de suite ? »
Lino leva une patte.
« D'abord, on se prépare. C'est une aventure responsable. »
Mimina fit semblant de soupirer très fort, puis sourit.
« D'accord, Monsieur Carnet. Je prends des noisettes. Et toi, tes carottes. »
Ils se donnèrent rendez-vous au bord du chemin, près du panneau en bois où une flèche indiquait : « Vers la Mer ». Lino rentra chez lui, prit une petite boussole, une ficelle, et son carnet. Puis il ajouta une chose importante : une serviette. On ne sait jamais quand un lapin doit s'essuyer les moustaches.
Quand il ressortit, une mouette tournait au-dessus du pré. Elle cria :
« Kraaa ! Mystère ! Mystère ! »
Lino leva le nez vers le ciel.
« Merci, je sais ! » dit-il, même si la mouette ne semblait pas demander.
Et ainsi commença leur chasse au trésor, avec un plan, des provisions… et beaucoup d'enthousiasme dans les pattes.
Chapitre 2 : L'horloge de la mer
Le chemin jusqu'à la côte traversait une petite forêt de pins, puis une dune de sable. Le sable chatouillait les pattes de Lino. Mimina, elle, sautillait comme si elle marchait sur des nuages.
Arrivés en haut de la dune, ils virent l'océan. Il brillait comme une immense feuille d'aluminium froissée. Des rochers noirs sortaient de l'eau, et au loin, on distinguait un grand rocher en forme de museau.
Lino pointa la carte.
« Le Rocher-Trompeur… Ça doit être celui-là. On dirait un museau de phoque. »
Mimina fit un clin d'œil.
« Ou un énorme nez de lapin ! »
Ils éclatèrent de rire, puis Lino redevint sérieux.
« Maintenant, la question la plus importante : quand la mer se retire. »
Sur la plage, près d'un amas d'algues, un crabe rouge faisait des petits pas de côté. Il tenait une coquille sur la tête comme un casque.
Lino s'approcha poliment.
« Bonjour, Monsieur le crabe ! Excusez-moi… est-ce que vous connaissez les horaires de la marée ? »
Le crabe leva une pince.
« Bonjour, Lapin-qui-parle-très-correctement ! La mer est haute maintenant. Elle sera basse… quand la grande ombre du rocher touchera le tas de galets ronds. »
Mimina chuchota à Lino :
« C'est… une horloge à ombre ! »
Lino hocha la tête.
« Une horloge de la mer. J'aime bien. »
Le crabe ajouta, en clignant d'un œil :
« Et attention, le Rocher-Trompeur trompe surtout les pressés. Les pressés glissent, les pressés se mouillent. Les patients trouvent des merveilles. »
Lino nota dans son carnet :
Règle n°4 : Ne pas être pressé. (Très important.)
Ils marchèrent jusqu'à une zone de galets. Lino repéra le « tas de galets ronds » : une petite colline de pierres lisses, comme des bonbons gris. Le grand rocher jetait une ombre longue sur le sable.
« On va attendre ici, » dit Lino. « Et on va observer l'ombre. »
Mimina s'assit, puis se releva, puis se rassit.
« Attendre, c'est difficile quand on cherche un trésor. »
Lino sortit des carottes et en donna une à Mimina.
« Pour patienter, on peut croquer. Croquer, ça aide. »
Pendant qu'ils attendaient, ils remarquèrent plein de choses : des coquillages en spirale, des algues qui ressemblaient à des rubans, et un petit poisson coincé dans une flaque entre deux rochers.
Le poisson faisait des bonds minuscules.
« Flop ! Flop ! »
Mimina s'inquiéta.
« Oh non ! Il est perdu ! »
Lino s'approcha doucement.
« Ne t'inquiète pas, petit poisson. On va t'aider. »
Il regarda autour de lui. Une autre flaque, plus grande, brillait à quelques pas.
« Mimina, tu peux faire une petite rigole avec une coquille ? Moi, je pousse doucement l'eau. »
Mimina prit une coquille et gratta le sable avec application. Lino fit glisser un peu d'eau vers la flaque plus grande. Le poisson suivit le courant et, hop, il se retrouva dans un bassin plus profond.
Le poisson tourna sur lui-même, heureux.
« Flop-flop ! Merci ! »
Mimina sourit.
« Ça, c'est une bonne action avant un trésor. »
Lino referma son carnet.
« La responsabilité, c'est aussi aider quand on peut. »
Ils levèrent tous les deux la tête au même moment. L'ombre du rocher avançait lentement, comme un grand doigt noir.
Enfin, l'ombre toucha le tas de galets ronds.
Le crabe, plus loin, cria :
« Maintenant ! Marée basse ! La mer descend ! »
Lino sentit son ventre faire un petit saut, mais il se parla tout bas :
« Courage, Lino. Et calme. On suit le plan. »
Ils descendirent vers les rochers. L'eau se retirait, dévoilant un chemin sombre et humide. Des flaques scintillaient comme des miroirs.
Mimina chanta :
« Trésor, nous voilààà ! »
Lino répondit en riant :
« Pas trop vite, sinon tu deviens une écureuil-éponge ! »
Chapitre 3 : Les énigmes du Rocher-Trompeur
Le Rocher-Trompeur était encore plus grand de près. On voyait des lignes blanches dessus, comme des moustaches dessinées par la mer.
Lino déplia la carte sur une pierre plate. Il la maintint avec un petit caillou pour qu'elle ne s'envole pas.
« Alors… » dit-il, « selon la carte, l'entrée de la cache est “là où le rocher a un œil et une bouche”. »
Mimina regarda le rocher, perplexe.
« Un œil ? Une bouche ? Il va nous parler ? »
Lino secoua la tête.
« Non, c'est une forme. Cherchons des trous. »
Ils tournèrent autour du rocher. D'un côté, il y avait un trou rond comme un œil. Plus bas, une fente longue ressemblait à un sourire.
Mimina fit une grimace au rocher.
« Bonjour, Monsieur Rocher. Avez-vous vu un trésor ? »
Le rocher ne répondit pas, ce qui était normal pour un rocher. Mais l'endroit était bien là. Devant la fente, sur le sol, des pierres étaient alignées : trois grandes, puis deux petites, puis une grande.
Lino observa.
« Ça ressemble à un code. Ou… une consigne. »
Sur la carte, un petit dessin montrait une patte de lapin qui tapotait : grande-grande-grande, petite-petite, grande.
Lino se redressa.
« Mimina, je crois qu'il faut appuyer sur les pierres dans cet ordre. »
Mimina recula.
« Et si ça déclenche… une pluie de sardines ? »
Lino rit.
« Ce serait étonnant. Et puis, on reste prêts. Si quelque chose bouge, on s'éloigne doucement. Pas de panique. »
Il posa sa patte sur la première grande pierre et appuya. Puis la deuxième, puis la troisième. Ensuite les deux petites. Enfin la grande.
Rien.
Mimina chuchota :
« Peut-être que le rocher s'endort ? »
Lino recommença, plus fermement, mais sans brutalité. Cette fois, on entendit un petit « clic » très discret, comme un coquillage qui se ferme.
La fente du rocher s'ouvrit un peu, révélant une cavité sombre, mais pas effrayante : on voyait juste une ombre fraîche, comme l'intérieur d'un tronc d'arbre.
Mimina cligna des yeux.
« Ça marche ! Lino, tu es un génie des pierres ! »
Lino rougit sous sa fourrure.
« Je suis surtout un lapin qui lit bien les dessins. »
Ils se penchèrent. À l'intérieur, il y avait un petit tunnel assez large pour eux. Le sol était sec, ce qui était rassurant.
Lino montra sa serviette.
« Au cas où, je l'ai. Mais tout va bien. »
Ils avancèrent doucement. La lumière entrait par l'ouverture, et un peu plus loin, on vit des coquillages accrochés aux parois. Ils brillaient faiblement, comme des petites lampes naturelles.
Mimina chuchota :
« On dirait une grotte de fées… mais sans fées. Juste des coquillages. »
Lino répondit :
« Des coquillages, c'est déjà merveilleux. »
Au fond du tunnel, il y avait une grande pierre plate comme une table. Dessus, un message était gravé avec soin :
« Le trésor n'est pas pour celui qui prend tout. Le trésor sourit à celui qui partage. »
Mimina hocha la tête.
« J'aime bien ce genre de trésor. »
Sous le message, trois boîtes étaient posées : une en bois flotté, une en métal brillant, et une en coquillage géant. Chacune avait un petit symbole : une carotte, une noisette, et… une étoile de mer.
Lino se gratta l'oreille.
« Une étoile de mer ? Pour qui ? »
Une voix douce s'éleva derrière eux.
« Pour moi, si vous voulez bien. »
Ils se retournèrent d'un bond, puis se calmèrent tout de suite : ce n'était pas un monstre, juste une loutre au pelage mouillé, avec un sourire gentil. Elle tenait une pierre ronde comme un savon.
« Je m'appelle Néri, » dit la loutre. « Je suis la gardienne des mares. Je veille à ce que personne ne se perde quand l'eau remonte. Je ne fais pas peur, je fais attention. »
Lino souffla, rassuré.
« Bonjour, Néri. Nous… on suit une carte. Et on a calculé la marée. Enfin, on a regardé l'ombre. »
Néri applaudit doucement avec ses pattes.
« Très bonne idée. Beaucoup oublient de réfléchir. Et puis, vous avez aidé un poisson, je vous ai vus. »
Mimina gonfla un peu le torse.
« On est une équipe. Courageuse. Et parfois un peu affamée. »
Néri rit.
« Alors, ouvrons les boîtes ensemble. Mais avec une règle : on lit d'abord ce qu'il y a dedans, et ensuite on décide comment partager. D'accord ? »
Lino répondit aussitôt :
« D'accord. C'est responsable. »
Ils ouvrirent la boîte en bois flotté. À l'intérieur : des graines dorées, qui sentaient le soleil.
« Des graines de tournesol ! » s'exclama Mimina.
Ils ouvrirent la boîte en métal. À l'intérieur : des petites pierres brillantes, mais pas pour être riches. Non. Elles étaient gravées de motifs : des vagues, des feuilles, des étoiles.
Lino en prit une.
« Ce sont des pierres-souvenirs. On dirait des médailles. »
Enfin, ils ouvrirent la boîte en coquillage géant. Dedans, il y avait un petit sac en toile avec une étiquette :
« Pour aider la plage : ficelle, petits outils, et gants. »
Mimina écarquilla les yeux.
« C'est… un trésor utile ! »
Néri hocha la tête.
« Le meilleur trésor, c'est celui qui sert. Ces outils permettent de nettoyer les déchets sans se blesser. La mer aime quand on la respecte. »
Lino regarda la carte, puis le message gravé. Son museau frémissait d'émotion.
« Je comprends. Le trésor n'est pas seulement “pour moi”. Il est aussi pour… faire du bien. »
Mimina sourit.
« Et pour grignoter un peu, quand même ? »
Néri rigola.
« Oui, on peut aussi grignoter. La mer n'est pas contre une noisette bien partagée. »
Chapitre 4 : Le partage et la promesse
Ils s'assirent autour de la pierre-table. Lino sortit son carnet.
« Alors, on organise le partage. »
Mimina leva la patte comme à l'école.
« Moi, je propose : les graines dorées, on les partage en trois. Les pierres-souvenirs, une chacun. Et le sac d'outils… on le garde en commun, et on le prête quand on en a besoin. »
Néri approuva.
« Excellent. Et on l'utilise aujourd'hui, pendant que la marée est encore basse. »
Lino nota soigneusement, puis ajouta :
Règle n°5 : Le trésor se partage.
Règle n°6 : Le matériel commun se range et se respecte.
Ils prirent chacun une poignée de graines. Mimina les croqua en souriant.
« Ça goûte la fête ! »
Lino choisit une pierre-souvenir avec une vague gravée.
« Je la mettrai près de mon carnet. Pour me rappeler de réfléchir avant d'agir. »
Néri prit une pierre avec une étoile.
« Pour me rappeler que même sous l'eau, on peut briller. »
Puis ils ouvrirent le sac d'outils. Il y avait des gants, une petite pince, et une bobine de ficelle solide. Ils sortirent de la cache et se mirent à ramasser, sur les rochers, les petits déchets oubliés : un bout de filet, une ficelle emmêlée, un morceau de plastique.
Mimina tira sur une ficelle et tomba sur les fesses.
« Oups ! Je suis officiellement attaquée par un spaghetti de mer ! »
Lino éclata de rire.
« Attention, le spaghetti est sournois ! Il se cache dans les algues ! »
Néri aida à démêler, calmement.
« Voilà. On coupe ici, on ramasse là… et on met tout dans un tas loin de l'eau. Ensuite, les goélands curieux ne s'emmêleront pas. »
Lino se sentit fier. Il n'était pas seulement un lapin de trésor. Il était un lapin utile.
Tout à coup, un bruit léger de vagues plus proches se fit entendre. Néri leva la tête.
« La marée va remonter. Doucement, mais sûrement. Il est temps de sortir, tranquillement. »
Mimina regarda l'eau, puis Lino.
« On a encore le temps ? »
Lino consulta la plage, l'ombre, et surtout son bon sens.
« Oui, mais on ne traîne pas. On garde notre calme, et on suit le chemin sec. »
Ils rangèrent les outils dans le sac, bien proprement. Lino vérifia deux fois que rien n'était oublié dans la cache.
Avant de partir, il se tourna vers l'entrée du rocher.
« Merci, Rocher-Trompeur. Tu ne m'as pas trompé. Tu m'as appris à être patient. »
Mimina ajouta :
« Et à ne pas courir comme une noisette roulante. »
Néri sourit.
« Vous reviendrez peut-être. Les caches à trésor aiment les amis qui respectent les règles. »
Ils marchèrent sur le chemin de rochers, puis sur le sable. Derrière eux, l'eau revenait et recouvrait les flaques une par une, comme si la mer rangeait ses jouets.
Arrivés sur la dune, ils s'arrêtèrent pour reprendre leur souffle. Le soleil était encore haut, et l'air sentait le sel et la joie.
Mimina regarda ses parts de graines.
« Ce trésor est parfait. Il brille, il se mange, et il aide. »
Lino hocha la tête.
« Et surtout, on l'a partagé. C'est ça qui le rend grand. »
Néri posa une patte sur le sac d'outils.
« Promesse ? On s'en servira pour prendre soin de la plage, et on le prêtera aux animaux qui en ont besoin. »
Lino leva sa patte.
« Promesse de lapin responsable. »
Mimina leva la sienne aussi.
« Promesse d'écureuil… un peu impatient, mais très motivé ! »
Ils redescendirent vers le pré. En chemin, la mouette repassa au-dessus d'eux et cria :
« Kraaa ! Trésor ! Trésor ! »
Lino lui répondit en riant :
« Oui, mais pas seulement dans une boîte ! »
Quand ils arrivèrent au vieux saule, Lino divisa encore quelques graines pour les offrir aux oiseaux du coin, et Mimina en garda pour planter plus tard, « pour faire pousser une future colline de soleil », disait-elle.
Le soir, dans son terrier, Lino posa sa pierre-souvenir près de son carnet. Il écrivit une dernière ligne :
« Aujourd'hui, j'ai trouvé un trésor caché. Mais le plus beau, c'est d'avoir réfléchi, aidé, et partagé. »
Puis il souffla la bougie, la moustache tranquille.
Dehors, au loin, la mer montait et descendait, comme une grande horloge qui n'oublie jamais l'heure des aventures.