Sous la jetée aux lumières
Lila a cinq ans. Elle a un masque, un petit tuba, et un gilet qui flotte. Sa maman reste sur le bateau, tout près. Une corde douce relie Lila au bateau. Au bout, une bouée rouge danse dans les vaguelettes.
— Prends ton temps, dit Maman. Respire calmement. Et surtout, respecte tout le monde sous l'eau.
Lila sourit. Elle aime la mer. Elle aime dire bonjour aux poissons. Elle aime écouter les bulles. Aujourd'hui, elle a une mission. On lui a parlé d'une grotte. Dans cette grotte, il y a un dôme d'air. Un petit plafond où l'on peut sortir la tête. Lila veut le trouver.
Un garçon plus grand, Téo, met aussi son masque. Il tremble un peu.
— J'ai un peu peur, dit Téo.
Lila hoche la tête. Sa voix est douce.
— On y va lentement, dit-elle. On reste ensemble. Tu es digne et courageux. Moi aussi.
Ils glissent dans l'eau, tout près de la jetée. L'eau est claire. Des rayons dansent. Des poissons argentés tournent comme un ruban. Lila lève la main et salue.
— Bonjour, vous.
Un crabe marche fièrement, pince en l'air. Lila ralentit pour ne pas le déranger. Elle se tient droite dans l'eau. Elle respecte le royaume du crabe. Un herbier ondule. Lila approche et voit un petit hippocampe. Il porte ses œufs, collés à son ventre. Il est très concentré.
— Puis-je passer, Monsieur Hippocampe ? chuchote Lila.
L'hippocampe bat sa queue, comme un oui. Lila sourit. Elle sent son cœur battre fort, mais calmement. Elle pense à sa mission. Le dôme d'air. La grotte.
— Là-bas, dit Téo en montrant une voûte sombre.
Lila serre la petite lampe étanche que Maman lui a donnée. Elle l'allume. La lumière est douce et jaune. Elle fait un chaleureux rond sur la roche.
— On respire, dit Lila. On regarde. On avance.
La grotte aux bulles
L'entrée de la grotte est basse. L'eau est plus fraîche. Lila pose une main sur la pierre lisse. Elle avance avec des gestes calmes. Téo reste près d'elle. La corde vers le bateau glisse doucement contre leur poignet. Ils sont reliés. Ils sont ensemble.
Un courant léger vient. Lila sent la poussée. Elle plie les genoux. Elle s'arrête, elle compte jusqu'à trois. Elle reprend. Elle est patiente. Elle pense à un chat qui marche doucement. Elle sourit sous son masque.
Soudain, un rideau de petites méduses apparaît. Elles brillent comme des petites lunes. Elles dérivent, transparentes.
— On ne les touche pas, dit Lila. On passe à gauche, tout doucement.
Elle lève sa lampe vers la paroi. Une ligne claire se dessine. Un couloir. Lila réfléchit. À gauche, il y a des petites bulles qui montent. C'est un bon signe. Là où il y a des bulles, il peut y avoir de l'air.
— Par ici, chuchote-t-elle.
Ils avancent. Le plafond descend un peu. Téo heurte la roche du bout de son tuba. Toc. Il sursaute.
— Ça va, dit Lila. Ce n'est rien. Tu es fort. Redresse-toi un peu.
Téo se reprend. Il respire comme la mer, tranquille. Ils arrivent dans une petite salle d'eau. Au-dessus, la surface scintille comme un miroir noir.
— Tu vois ? murmure Lila. C'est peut-être le dôme.
Elle lève son doigt. Des gouttes tombent du plafond. Un parfum de pierre froide. Lila touche la surface avec un doigt. L'eau fait un petit “plop”. Elle remonte lentement son visage. Son front sort. Puis son nez. Puis sa bouche. Elle inspire. L'air est frais. Il sent la grotte et le sel.
— Oh, dit Lila. Bonjour, petit ciel de la grotte.
Téo sort aussi sa tête. Il rit doucement. Le son rebondit sur la roche. L'écho leur répond.
— Bonjour, bonjour, bonjour, répète l'écho.
Des petites chauves-souris de mer? Non, juste des gouttes qui tombent, comme un chœur discret. Lila allume sa lampe vers le plafond. On dirait le ventre d'une grand-mère baleine, moiré et doux. Au bord du dôme, un escargot de mer s'est arrêté. Il porte sa maison. Lila lui parle avec respect.
— Je n'abîme rien, dit-elle. Je regarde seulement. Ta maison est belle.
L'escargot ne dit rien, mais on dirait qu'il sourit. Lila sent la joie verser dans sa poitrine. Mission accomplie. Elle a trouvé le dôme d'air. Elle pense à tous ceux qui viendront plus tard. Ils auront besoin d'un signe. D'un chemin claire.
Elle regarde sa petite bobine de fil jaune. Au bout, il y a une mini-bouée qui peut monter à la surface. Lila réfléchit. Elle ne veut pas gêner les poissons. Elle cherche un rocher lisse, sans corail, sans algue fragile. Elle en trouve un, rond et nu. Elle attache le fil avec un nœud simple. Elle tire doucement. Le fil file. La mini-bouée s'éloigne, happée par l'eau qui respire. Elle va vers la lumière.
— Voilà, dit Lila. Un fil de miel pour revenir.
Soudain, un petit remous. Téo glisse un peu et se cogne le genou.
— Aïe, dit-il. J'ai mal.
Lila se tourne. Elle ne rit pas. Elle ne parle pas fort. Elle plonge ses yeux dans les siens.
— Tu es digne. Tu peux dire “aïe”. On attend. On souffle. Quand tu es prêt, on sort ensemble.
Téo hoche la tête. Il respire. Son visage se détend. Lila lui tend la main. Ils repartent. Les méduses sont passées plus haut. Le courant est plus doux. Lila suit le fil jaune. Il brille comme une route de soleil.
La bouée rouge
La sortie de la grotte est là. La mer s'ouvre comme une porte claire. Des bancs de sardines dessinent des flèches d'argent. Une tortue passe. Elle a une feuille coincée sur sa nageoire.
— Attends, dit Lila.
Elle approche lentement. Elle murmure.
— Je peux t'aider ?
La tortue reste calme. Lila tire la feuille. Doucement. La feuille glisse. La tortue bat sa nageoire. Elle s'éloigne en paix. Lila la salue. Elle sent quelque chose grandir en elle. Elle se sent utile. Elle se sent fière, mais elle reste humble. La mer est grande. Elle dit merci à la mer, dans sa tête.
Plus loin, la mini-bouée jaune a rejoint la grande bouée rouge du bateau. Les deux dansent ensemble. Le soleil se penche. Lila et Téo remontent en surface. Ils lèvent la tête. La lumière chauffe leurs joues. La bouée rouge est là, bien visible, comme un point joyeux dans la grande nappe bleue.
— Vous avez réussi ! crie Maman, souriante.
Lila lève le pouce. Elle rit. Elle tient la corde. Elle regarde Téo.
— On l'a fait ensemble, dit-elle.
— Oui, dit Téo. Merci d'avoir attendu.
— Merci d'avoir continué, répond Lila.
Ils nagent vers le bateau. Autour d'eux, la mer chuchote. Les goélands rient dans le ciel. Lila pense au dôme d'air. Elle pense à la grotte, au rocher lisse, au fil de miel, à l'escargot, aux méduses qui flottent sans se presser. Elle pense au crabe qui marche fier. Elle pense à Monsieur Hippocampe et à sa grande attention.
Sur l'échelle, Maman les aide, avec des gestes doux. Elle enveloppe Lila dans une grande serviette. Lila respire l'odeur du coton et du sel. Maman touche son front.
— Tu as été courageuse, dit-elle. Tu as été intelligente. Tu as été patiente. Et tu as respecté chacun.
Lila hoche la tête. Elle garde en elle ce trésor calme. Elle regarde une dernière fois la mer. Là-bas, très net, la bouée de surface est visible. Elle balance encore, rouge et fière, comme un salut. Lila lui répond d'un signe de la main.
— À bientôt, dit-elle. Demain, peut-être, on écoutera encore les bulles.
Le bateau glisse vers le port. La lumière devient douce. Le cœur de Lila aussi. Elle ferme un instant les yeux. Elle entend l'écho de la grotte. Bonjour, bonjour, bonjour. Et la mer murmure: Courage, douceur, dignité. Toujours. Toujours. Toujours.