Partie 1 : La carte qui chuchote
Dans l'Ouest, il y avait un ciel immense, bleu comme un jean neuf. Le vent courait sur les herbes jaunes, et les rochers rouges semblaient dormir au soleil.
Lina avançait doucement à cheval. Elle était jeune, avec un chapeau un peu trop grand et des bottes qui faisaient “toc toc” quand elle descendait de selle. Lina n'aimait pas parler fort. Elle aimait écouter. Le bruit des sabots, le “cric cric” des grillons, et même le silence.
Ce matin-là, elle arrivait au petit bureau du shérif de Cactus City. Une cloche tintait “ding ding” sur la porte.
Le shérif Barrow, grand et moustachu, leva les yeux.
— Lina ! J'ai besoin de toi.
Sur son bureau, il y avait une vieille carte. Très vieille. Le papier était jaunâtre, comme un biscuit sec. Les bords étaient froissés. Et des lignes brunes dessinaient des collines, des rivières, des cactus et des croix.
Lina prit la carte avec soin, comme un oisillon.
— Elle sent la poussière… et l'aventure, murmura-t-elle.
Le shérif poussa un petit coffre vers elle.
— On a trouvé ça derrière la prison. Un vieux bandit l'avait caché. Cette carte mène à un endroit important. Pas à de l'or pour devenir riche. Non. À quelque chose qui peut aider tout le monde.
Lina plissa les yeux.
— Quoi ?
Le shérif tapa du doigt sur un dessin : une fontaine, entourée d'un cercle.
— Le Puits de Lune. On dit qu'il y a de l'eau claire, même quand tout est sec. Les fermiers en ont besoin. Les chevaux aussi. Tout le monde.
Lina sentit son cœur faire “boum”.
— Alors il faut le trouver. Pour que ce soit juste, dit-elle.
Le shérif hocha la tête.
— Oui. Mais attention. Il y a des gens qui veulent prendre l'eau pour eux seuls.
Comme pour répondre, un bruit de pas pressés passa devant la fenêtre. Deux hommes, manteaux noirs, regard dur. Ils regardèrent la porte, puis repartirent.
Lina ne dit rien, mais elle comprit.
Le shérif lui donna une petite boussole et une gourde.
— Tu sais lire les signes. Tu sais garder ton calme. Et tu es courageuse, Lina.
Elle sourit, un peu.
— Je vais faire de mon mieux.
Dehors, son cheval, Poussière, secoua sa crinière. Lina monta en selle. Le cuir grinça. Elle rangea la carte dans sa veste.
Et elle partit, vers les grandes plaines.
Le soleil chauffait. Les herbes caressaient les jambes de Poussière. Lina ouvrit la carte et suivit les dessins.
D'abord, il fallait trouver “la Dent du Coyote”, un rocher pointu comme une dent. Puis suivre un ruisseau sec. Puis tourner quand on verrait “trois cactus en famille”.
Tout semblait simple. Mais dans l'Ouest, simple peut devenir difficile très vite.
Au loin, un nuage de poussière se leva. Des cavaliers.
Lina fit une petite grimace.
— Doucement, Poussière. On va rester malins.
Elle quitta le chemin principal et entra dans un champ de rochers. Les pierres étaient chaudes. L'air sentait le sable.
Les cavaliers passèrent plus loin, sans la voir. Lina attendit, sans bouger, comme une souris dans l'herbe.
Quand le bruit des sabots s'éloigna, elle souffla.
— Bien joué, chuchota-t-elle à son cheval.
Poussière souffla aussi, comme s'il répondait.
Lina reprit sa route. Le ciel devenait orange. Un oiseau cria “kriiik !” au-dessus d'elle. Elle trouva enfin le rocher : la Dent du Coyote. Il se dressait, fier, contre le ciel.
— D'accord, carte… parle-moi, dit Lina.
Elle suivit la ligne brune. Et soudain, elle vit quelque chose briller par terre : un petit bouton d'argent. Comme un morceau de veste.
Quelqu'un était passé ici.
Lina se redressa. Son ventre fit un petit nœud, mais sa tête resta claire.
— On continue. Et on reste vigilants.
Partie 2 : Le canyon qui grogne
Le lendemain, l'air était plus frais. Lina mangea un morceau de pain sec, but une gorgée d'eau, et reprit la route.
La carte montrait une grande ligne noire : “Canyon du Tonnerre”.
Quand Lina arriva, elle s'arrêta net.
Le canyon était immense. Il avait des murs rouges, très hauts, comme des tours. En bas, une ombre froide. Le vent y faisait “woooou”, comme un grognement.
— Ça, c'est un endroit qui n'aime pas les bavards, dit Lina doucement.
Un pont de bois traversait le canyon. Les planches étaient vieilles. Certaines semblaient cassées.
Lina descendit de cheval et posa un pied sur une planche. “Crrr…”
Elle retira son pied.
— Hmm. On va réfléchir.
Elle regarda autour. À droite, un passage étroit descendait entre des pierres. Mais c'était glissant. À gauche, des buissons piquants.
Lina prit une longue branche. Elle testa les planches une par une, en tapant dessus.
— Toc. Toc. Toc.
Celles qui sonnaient “toc toc” étaient solides. Celles qui sonnaient “crac” étaient dangereuses.
Elle posa de petites pierres sur les planches fragiles, comme des marques.
— Comme ça, je ne me tromperai pas.
Puis elle parla à Poussière.
— Tu me fais confiance ? On va traverser doucement. Pas de course. Pas de panique.
Le cheval remua les oreilles.
Lina marcha devant, tenant la bride. Elle avançait lentement, pas par pas. Le pont grinçait. Le vent soufflait plus fort. “Woooou…”
Au milieu, une planche craqua sous son poids.
— Oh !
Lina se figea. Elle respira. Un grand souffle, comme le shérif lui avait appris.
— Je suis là. Je suis forte. Je pense.
Elle recula d'un demi-pas, posa le pied sur une planche solide, puis contourna la planche cassée en posant un pied sur la pierre-marque.
Poussière la suivit, prudent.
De l'autre côté, Lina posa la main sur l'encolure du cheval.
— Bravo. Tu as été courageux.
Elle allait remonter en selle quand un bruit éclata derrière elle : “Hé !”
Deux hommes arrivèrent, ceux aux manteaux noirs. L'un d'eux avait un foulard rouge.
— Donne la carte, petite. On sait ce que tu cherches.
Lina serra la veste contre elle. Son cœur tapait vite, mais ses yeux restaient calmes.
— Cette carte ne vous appartient pas.
L'homme au foulard cracha par terre.
— L'eau, c'est pour ceux qui la prennent !
Lina se redressa.
— Non. L'eau, c'est pour tous. C'est ça, la justice.
L'autre homme fit un pas.
— Alors on va te la prendre.
Lina regarda le canyon, le pont, le vent… et une idée arriva, rapide comme un éclair.
Elle leva la main, comme si elle allait donner la carte.
— D'accord… attendez.
Les deux hommes s'approchèrent, avides.
Lina fit semblant de chercher dans sa veste. Puis elle lança, de toutes ses forces, une poignée de poussière dans l'air, juste dans leurs yeux.
— Aïe ! Pff ! Quoi ?!
Lina sauta en selle.
— Poussière, maintenant !
Le cheval partit au galop. “Toum toum toum !”
Les bandits toussaient, se frottaient les yeux. Ils essayèrent de courir vers le pont, mais ils se stoppèrent en voyant les planches cassées et les pierres.
— Reviens ! cria l'homme au foulard.
Lina ne se retourna pas. Elle filait entre les rochers, le vent sur le visage.
— Je ne suis pas la plus forte… mais je peux être la plus maligne, souffla-t-elle.
Quand elle fut loin, elle ralentit. Elle caressa la carte dans sa veste.
— On avance. On ne lâche rien.
Partie 3 : La piste des trois cactus
Le paysage changea. Il y eut des collines rondes, des buissons verts, et des fleurs violettes qui sentaient le miel.
La carte disait : “Trois cactus en famille”.
Lina chercha longtemps. Le soleil montait. L'air vibrait. Poussière soufflait fort.
Enfin, elle les vit : trois cactus collés, un grand, un moyen, un petit, comme une famille qui se tient la main.
— Bonjour, la famille cactus, dit Lina.
À leurs pieds, un petit signe était gravé dans la pierre : une lune.
Lina se pencha.
— Donc… on est sur le bon chemin.
La carte montrait ensuite une ligne vers “les Collines qui Chantent”. Mais Lina n'entendait rien.
Elle ferma les yeux. Elle écouta.
Au début, seulement le vent. Puis, très léger : “fiiiii… fiiiii…”
— Ça chante ! Le vent passe dans des trous !
Elle suivit le son. Derrière une colline, il y avait des rochers percés, comme des flûtes géantes. Le vent faisait une musique douce.
Et là, au milieu des rochers, une petite porte en bois, presque cachée.
— Oh…
Lina descendit, posa la main sur la porte. Elle n'était pas fermée. Elle grinça : “gnnnii…”
Derrière, un passage frais descendait. Lina alluma une petite lampe à huile qu'elle gardait dans sa sacoche. La lumière dansa sur les murs.
Elle avança, un pas, puis un autre. L'air sentait la pierre mouillée. Elle entendit “ploc… ploc…” au loin.
Son cœur se calma.
— De l'eau.
Soudain, une ombre bougea derrière elle.
— Tu croyais nous semer ? dit une voix.
Les deux bandits étaient là. Ils avaient pris un autre chemin.
Lina recula, surprise.
— Comment…?
L'homme au foulard sourit.
— On suit les traces. Et on a faim de victoire.
Ils s'approchèrent. Le passage était étroit. Lina ne pouvait pas courir avec Poussière. Le cheval était resté dehors, attaché.
Lina avala sa salive. Elle pensa vite. Elle regarda sa lampe. Elle regarda le sol : il y avait de petites flaques.
Elle parla, claire et forte.
— Si vous me faites du mal, vous ne trouverez pas le puits. Et si vous prenez l'eau, la ville souffrira. Des enfants auront soif. Des animaux aussi.
L'autre bandit haussa les épaules.
— Ce n'est pas notre problème.
Lina sentit une chaleur monter dans sa poitrine. Pas de colère méchante. Une colère juste, qui donne du courage.
— Alors moi, je vais en faire mon problème.
Elle leva la lampe et la posa sur une pierre, plus haut, pour éclairer bien fort. Puis elle prit sa gourde et versa un peu d'eau sur le sol, juste devant les bandits.
— Hé ! Tu gâches l'eau ?!
Lina répondit vite :
— Non. Je fais un piège.
Elle prit une poignée de sable fin et le lança sur l'eau. Le sol devint glissant, comme une peau de banane.
Les bandits foncèrent quand même. Et… “WOUF !”
Ils glissèrent et tombèrent l'un sur l'autre.
— Aïe ! Mes genoux !
— Attrape-la !
Lina passa sur le côté, rapide. Elle courut vers le fond du passage, vers le “ploc ploc”. Le tunnel déboucha sur une petite grotte ronde.
Au milieu, il y avait un bassin d'eau claire. Elle brillait comme de l'argent. Au-dessus, un trou dans la roche montrait un petit bout de ciel. Et une lumière blanche, douce, comme un sourire de lune, tombait sur l'eau.
— Le Puits de Lune… souffla Lina.
Les bandits arrivèrent en boitant.
— Donne-nous ça !
Mais Lina avait déjà vu autre chose : près du bassin, une corde et une cloche rouillée. Une cloche d'alerte.
Elle tira la corde.
— DIIING ! DIIING !
Le son monta dans la colline, sortit par les trous des rochers, et se répandit dehors, loin, très loin. Comme un appel.
Les bandits pâlirent.
— Qu'est-ce que tu fais ?!
Lina se plaça devant l'eau, comme un petit mur solide.
— J'appelle la loi. Et j'appelle l'aide.
Partie 4 : L'eau pour tous, et le silence heureux
Peu après, des voix résonnèrent dehors. Des pas. Des chevaux. Et une voix connue :
— Lina ! Où es-tu ?
C'était le shérif Barrow, avec deux adjoints. La cloche les avait guidés.
Les bandits essayèrent de fuir, mais le passage étroit et glissant les ralentit. Les adjoints les attrapèrent.
— Pas si vite, les amis.
Le shérif entra dans la grotte. Il vit Lina devant le bassin.
— Lina… tu l'as trouvé.
Lina hocha la tête. Elle tremblait un peu, mais elle souriait.
— L'eau est là. Et elle doit rester pour tous.
Le shérif regarda les bandits, puis Lina.
— Tu as choisi ce qui est juste. Tu as été brave et intelligente.
Les bandits furent emmenés dehors. Le shérif revint vers Lina.
— On va protéger cet endroit. On fera un chemin sûr. Et l'eau ira à la ville et aux fermes. Personne ne prendra tout.
Lina s'agenouilla. Elle trempa ses doigts dans l'eau. Elle était fraîche, très fraîche. Elle en but une petite gorgée. Son corps se détendit, comme après une longue course.
Dehors, le soleil descendait. La lumière devenait dorée.
Le shérif posa une main sur son épaule.
— Tu peux être fière.
Lina regarda l'eau, puis le petit bout de ciel au-dessus.
— Je ne voulais pas être une héroïne bruyante, dit-elle. Je voulais juste que ce soit juste.
Ils sortirent de la grotte. Poussière attendait, calme. Lina lui caressa le front.
— On rentre, mon grand.
Sur le chemin du retour, ils ne parlèrent pas beaucoup. Les sabots faisaient un rythme doux sur la terre. Le vent était moins fort. La musique des Collines qui Chantent s'éloignait derrière eux.
Cactus City apparut au loin, avec ses petites maisons et sa rue poussiéreuse. Des gens sortirent, inquiets. Quand ils virent le shérif et Lina, leurs visages s'illuminèrent.
— Elle a trouvé de l'eau !
— Lina a réussi !
Lina rougit un peu. Elle leva la main pour saluer, sans faire de grand geste. Elle n'aimait pas trop être au centre. Mais elle aimait sentir la joie autour d'elle.
Le shérif expliqua :
— On partagera. On fera des tours. Chacun aura sa part. C'est la règle.
Les gens approuvèrent.
— Oui !
— C'est juste !
Le soir, la ville s'apaisa. Les lanternes s'allumèrent une à une. L'air sentait la soupe et le bois chaud. Lina s'éloigna un peu, jusqu'à une petite colline derrière l'écurie.
Elle s'assit près de Poussière, qui mâchait tranquillement du foin. Le ciel était grand, rempli d'étoiles. La lune montait, ronde et douce.
Lina sortit la vieille carte. Elle la regarda une dernière fois.
— Merci, carte, murmura-t-elle. Tu n'étais pas juste un papier. Tu étais un chemin.
Elle replia la carte et la posa contre son cœur. Elle respira. Elle écouta.
Il y avait le froissement des herbes, le souffle de son cheval, et le calme de la nuit.
Puis, peu à peu, même ces petits bruits semblaient s'éloigner.
Et Lina resta là, dans un silence heureux, comme une couverture chaude sur l'Ouest immense.