1) Le ballon ovale
Lina avait six ans et des couettes qui rebondissaient quand elle courait. Ce mercredi, elle serrait la main de sa maman en regardant un grand portail vert. Derrière, on entendait des rires, des pas sur l'herbe et un sifflet qui faisait « piiip ! ».
« C'est ici, le club débutant de rugby », dit maman.
Lina connaissait surtout le vélo et la corde à sauter. Le rugby, elle l'imaginait comme un gros câlin avec un ballon, mais elle n'était pas sûre. Son ventre faisait des petites bulles, comme quand on ouvre une bouteille de limonade.
Un monsieur avec un bonnet rouge s'approcha. Il souriait fort, avec des yeux qui plissaient.
« Bonjour, Lina ! Moi, c'est Coach Marc. Tu es prête à essayer ? Ici, on apprend doucement. Et surtout, on s'amuse. »
Lina hocha la tête, même si elle n'était pas complètement certaine. Elle entra sur le terrain. L'herbe était humide et brillante. Des enfants de son âge couraient en rond. Certains avaient déjà des chaussettes hautes et des chaussures avec des petits crampons. Lina, elle, avait ses baskets, bien serrées.
Une fille aux cheveux courts lui fit signe.
« Salut ! Moi, c'est Salomé. Tu viens pour la première fois ? »
« Oui », répondit Lina, en serrant les bretelles de son petit sac.
Salomé lui montra un ballon ovale posé sur un cône.
« Tu vas voir, il ne roule pas comme un ballon rond. Il fait des surprises ! »
Coach Marc tapa dans ses mains. « On se met en ligne, les champions. Aujourd'hui, on découvre : courir, se passer la balle, et se parler. »
Lina se plaça à côté de Salomé. Le coach fit rouler le ballon. Il partit de travers, changea de direction, et alla se cacher près d'un pied de poteau. Les enfants éclatèrent de rire.
« Vous voyez ? » dit Coach Marc. « Le ballon ovale aime faire sa vie. Mais nous, on apprend à l'apprivoiser. »
Lina sourit, un peu plus légère. Peut-être que si le ballon faisait des surprises, elle avait le droit, elle aussi, de ne pas tout réussir du premier coup.
2) Apprendre ensemble
Après un petit échauffement, Coach Marc donna un exercice simple.
« On fait la chenille des passes ! On se passe la balle à deux mains, à côté, sans la lancer trop haut. Et on dit le prénom du copain avant de donner. Comme ça, on joue ensemble. »
Lina reçut le ballon. Il était plus lourd qu'elle ne pensait, et sa peau rugueuse chatouillait les doigts. Elle voulut le donner à Salomé, mais ses mains glissèrent un peu. Le ballon tomba et fit « plouf » dans l'herbe mouillée.
Lina sentit ses joues devenir chaudes. Elle regarda ses chaussures, comme si elles pouvaient l'aider à disparaître.
Salomé ramassa le ballon et le posa doucement dans les mains de Lina.
« C'est pas grave », chuchota-t-elle. « Regarde : deux mains, comme si tu tenais un gros sandwich. Et tu pousses vers moi. »
Coach Marc s'approcha sans crier. « Lina, tu sais quoi ? Tomber, c'est une partie du rugby. On tombe, on se relève. On respire, et on recommence. »
Lina prit une grande respiration. Elle sentit l'air frais entrer dans son nez. Cette fois, elle fixa Salomé et dit d'une petite voix :
« Salomé ! »
Et elle poussa le ballon vers elle. Le ballon arriva dans les bras de Salomé. Pas parfait, un peu sur le côté, mais attrapé !
« Oui ! » dit Salomé. « Bien joué ! »
Le cœur de Lina fit un petit saut joyeux. Elle continua l'exercice. De temps en temps, le ballon partait trop fort, ou pas assez. Une fois, il rebondit sur un genou et s'enfuit encore. Les enfants coururent après, en riant. Coach Marc leur rappela : « On regarde devant, on fait attention aux autres. »
Puis vint un mini-parcours. Il fallait courir en zigzag entre des cônes, tenir le ballon contre soi, et s'arrêter derrière une ligne.
« Le secret, expliqua Coach Marc, c'est de serrer le ballon contre ton ventre, avec les deux bras. Comme un doudou. Et de regarder où tu vas. »
Lina essaya. Elle courut. Ses couettes volaient. Mais à mi-chemin, elle eut peur de tomber et ralentit trop. Derrière elle, un garçon nommé Yassine la dépassa. Lina se sentit petite, comme une fourmi.
À la fin, Coach Marc s'accroupit à sa hauteur.
« Lina, tu as vu ? Tu as tenu le ballon tout du long. C'est déjà une victoire. La vitesse, ça vient plus tard. Le plus important, c'est de progresser à ton rythme. »
Lina se répéta dans sa tête : « À mon rythme. » Ça faisait du bien, comme une couverture douce.
Ensuite, ils jouèrent à un petit jeu : « Les trésors ». Il fallait amener le ballon jusqu'à une zone, mais sans pousser, sans faire mal, et en touchant doucement l'épaule de celui qui avait la balle pour dire « stop ».
Coach Marc expliqua bien : « Ici, on apprend à se respecter. Le rugby, c'est fort, mais c'est surtout contrôlé. On est une équipe. »
Lina aimait ce mot : équipe. Ça sonnait comme « ensemble ».
Dans une équipe, on a le droit d'être nouveau. On a le droit de demander. On a le droit de se tromper. Et on a le droit d'essayer encore.
3) Le petit match du samedi
Le samedi suivant, Lina revint au club. Cette fois, elle avait un short confortable et des chaussettes hautes. Maman lui fit un clin d'œil.
« Tu es courageuse, ma puce. Tu vas t'amuser. »
Lina avait encore un peu de trac, mais elle connaissait maintenant les prénoms de plusieurs enfants. Salomé lui fit un signe de la main, Yassine lui donna un « check ».
Coach Marc annonça : « Aujourd'hui, on fait un petit match d'entraînement. Pas de score qui fait peur. On compte surtout les bonnes passes et les “bravo”. »
Les équipes furent choisies. Lina se retrouva ailier, sur le côté. Coach Marc lui montra sa place avec un geste simple.
« Toi, tu restes un peu large. Comme ça, si la balle arrive, tu as de la place pour courir. Et tu regardes ton équipe. Tu les aides en parlant. »
Le match commença. Lina courait, mais parfois elle ne savait pas où aller. La balle passait, les enfants criaient des prénoms, et le ballon ovale continuait ses surprises.
À un moment, Salomé eut le ballon et se retrouva bloquée. Elle chercha une solution. Lina sentit son ventre se serrer. Et si elle demandait la balle et qu'elle la faisait tomber ? Et si elle se trompait devant tout le monde ?
Elle entendit la voix du coach dans sa tête : « On respire, et on recommence. »
Lina leva la main.
« Salomé ! Ici ! »
Salomé la vit. Elle fit une passe. Le ballon arriva vers Lina, un peu vite. Lina tendit les bras… et le ballon rebondit contre ses doigts.
« Oh non », pensa Lina.
Mais au lieu de tomber, le ballon glissa contre son avant-bras, roula vers son ventre, et Lina le serra fort, très fort, comme un doudou. Ses bras tremblaient un peu, mais le ballon resta avec elle.
« Je l'ai ! » cria Lina, surprise et fière.
Elle fit deux pas, puis trois. Elle regarda devant, comme Coach Marc l'avait dit. Un enfant de l'autre équipe s'approcha. Lina se rappela : on ne fonce pas dans les autres, on joue malin.
Elle entendit Yassine appeler : « Lina ! Par ici ! »
Lina tourna la tête, vit Yassine libre, et hésita. Son cœur battait vite. Elle avait peur de lancer n'importe comment.
Elle ralentit, posa ses pieds bien stables, et dit fort :
« Yassine ! »
Puis elle fit une passe à deux mains, pas trop haute, pas trop forte. Le ballon partit… droit vers lui. Yassine l'attrapa, et courut jusqu'à la zone de trésor. Les enfants de son équipe crièrent :
« Bravo ! »
Lina resta un instant immobile, comme si le temps s'était arrêté juste pour elle. Ses joues chauffaient, mais cette fois, ce n'était pas de la honte. C'était une chaleur joyeuse.
Le match continua. Lina fit encore une passe, puis une autre. Une fois, elle se trompa et le ballon partit un peu derrière. Personne ne se moqua. Salomé courut le récupérer et dit :
« C'est pas grave, on y va ! »
Et Lina y alla aussi.
À la fin, Coach Marc rassembla tout le monde.
« Je suis fier de vous. Vous avez parlé, vous avez aidé, vous avez essayé. Et Lina, tu as fait une belle passe. Tu as vu comme c'était plus facile qu'au premier jour ? »
Lina hocha la tête. Elle se souvenait du ballon tombé dans l'herbe mouillée, de ses joues brûlantes, de son envie de se cacher. Et maintenant, elle se souvenait aussi de ses mains qui avaient réussi à garder le ballon, et de sa voix qui avait osé appeler.
Sur le chemin du retour, Lina marchait en sautillant. Le ciel était rose, comme un bonbon. Maman lui demanda :
« Alors, qu'est-ce que tu as préféré ? »
Lina réfléchit, puis répondit :
« J'ai aimé quand j'ai eu peur… et que j'ai quand même essayé. Et après, c'était plus facile. »
Maman serra sa main.
Le soir, dans son lit, Lina ferma les yeux. Elle imagina le ballon ovale, ses surprises, et ses amis qui l'appelaient. Elle sourit dans l'oreiller.
Elle savait qu'elle n'était pas obligée d'être parfaite pour être courageuse. Il suffisait d'essayer, encore et encore, avec son équipe. Et petit à petit, les gestes devenaient plus simples, comme une chanson qu'on apprend par cœur.