La crique soufflante
Lino le petit loup se réveillait tôt. Il ouvrait de grands yeux brillants. Il remuait la queue, tout heureux. Aujourd'hui encore, il avait un plan.
— Je veux recueillir des cartes portées par la mer, dit-il.
Il prit son petit panier en osier d'algues. Il traversa la plage douce et dorée. Il alla vers la crique soufflante. La crique soufflante soufflait comme un grand animal qui dort. Fchhhhhh… Boum… Fchhhhhh… Boum… L'eau montait. L'eau descendait. Dans la falaise, un trou soufflait de la brume salée.
Lino sourit. Il aimait ce souffle. Il disait que la crique racontait des histoires. Parfois, des papiers roulés, des cartes, arrivaient dans l'écume blanche. Elles flottaient comme de petites baleines de papier. Lino les ramassait avec soin. Il les étendait sur un rocher chaud. Il les lissait avec sa patte.
— Je veux recueillir des cartes portées par la mer, répéta Lino.
Ce matin-là, une carte brillait un peu. Elle était grise et bleue. Elle sentait la coquille et le sel. Sur la carte, il y avait un dessin de vagues. Il y avait une ligne argentée. Au bout, un petit coquillage dessiné. Lino cligna des yeux. Son cœur fit boum.
— Où mène cette ligne ? se demanda-t-il.
Il leva la tête. Il regarda le sable humide. Il y vit quelque chose d'étrange. Une empreinte. Une empreinte si grande que Lino y posa ses deux pattes dans le vide. L'empreinte n'était pas de mouette. Elle n'était pas de crabe. Elle n'était pas de loup. Elle avait des rayons comme une étoile et un bord rond. Lino frissonna un peu.
— Qui a laissé cette empreinte ? dit-il tout bas.
La crique soufflante fit Fchhhhhh… Boum… Un grain d'eau salée chatouilla le nez de Lino. Il eut un tout petit peur. Mais Lino était curieux. Lino était courageux. Il posa sa patte sur son cœur.
— Je respire, je regarde, j'y vais, murmura-t-il.
Il mit la carte brillante dans son panier. Il suça un peu son museau, pour se donner du courage. Puis il suivit l'empreinte jusqu'au bord noir du trou souffleur. Là, il vit quelque chose bouger dans l'ombre. Un lumignon vert, comme un œil gentil. Un poisson-lampe passa, avec son petit phare au bout du front. Il cligna de sa lumière.
— Coucou, petit loup, fit le poisson-lampe en clignotant. Tu cherches quelqu'un ?
— Je cherche des cartes. Je veux recueillir des cartes portées par la mer, dit Lino.
Le poisson fit un rond lumineux.
— Alors suis la ligne argentée de ta carte. Elle mène au cœur de la crique. Là-bas, un ami aime les cartes. Il peut t'aider.
Lino remercia d'un petit aboiement doux. Il glissa ses pattes sur la pierre humide. Il écouta le souffle. Fchhhhhh… Boum… Et il entra dans la grotte, tout doucement.
La bibliothèque des marées
La grotte était bleue et verte. Des algues pendaient comme des rideaux. Des méduses dansaient. Elles ressemblaient à de petites lanternes transparentes. Des crevettes chantaient tac-tac-tac sur des coquilles. Un hippocampe à pois tournait comme une toupie.
— Bonjour, dit Lino. Bonjour, bonjour.
— Chut, fit une voix douce et profonde. Ici, on lit la mer.
Un grand poulpe sortit de derrière un rocher-corail. Il portait une étoile de mer comme un chapeau. Ses bras dansaient comme huit rubans. Ses yeux étaient gentils.
— Je m'appelle Octave. Je suis bibliothécaire de la mer. Et toi ?
— Moi, je suis Lino le petit loup, dit Lino avec fierté. J'aime les cartes. Je veux recueillir des cartes portées par la mer.
Octave sourit. Il montra la grotte. Partout, des cartes étaient posées. Il y avait des cartes en écailles fines. Il y avait des cartes sur des peaux d'algues. Il y avait des cartes roulées dans des coquilles. Des marques, des lignes, des points, des flèches. Lino ouvrit grand la bouche. Son panier lui glissa presque des dents.
— C'est la Bibliothèque des Marées, dit Octave. La mer porte les cartes. Elle les porte loin. Elles racontent des chemins, des chansons, des secrets de vagues. Mais il faut les lire. Et il faut les ranger.
— Je peux aider, dit Lino.
Octave hocha sa tête de poulpe.
— Tu as des pattes fines. Tu as des yeux qui brillent. Tu as un cœur qui écoute. Alors, viens.
Pendant longtemps, Lino et Octave travaillèrent. Ils essuyèrent les cartes avec des feuilles d'algues souples. Ils les posèrent à plat sur de la pierre chaude. Octave montra les signes de courant.
— Regarde, dit-il. Cette ligne bouge, donc c'est un courant fort. Ce point qui danse, c'est un tourbillon. Et là, la petite spirale signifie un endroit qui respire.
— Comme la crique soufflante ! s'écria Lino.
Octave sourit.
— Oui. La crique soufflante protège la bibliothèque. Mais parfois, elle joue. Elle souffle très fort. Et elle mélange tout.
Lino regarda la carte argentée qu'il avait trouvée. La ligne brillait, comme si elle tirait doucement.
— Cette carte veut aller où ? demanda-t-il.
— Suis-la, dit Octave. Et écoute.
Lino posa sa patte. La ligne argentée vibra. Elle montra un passage étroit derrière un rideau d'algues. Lino passa. Octave le suivit. Ils arrivèrent dans une salle ronde. Au centre, il y avait un grand coquillage ouvert, comme un livre géant. À l'intérieur, des cartes fines tremblaient dans une eau claire. Elles chuchotaient.
— Chhh… Chhh… Crique… Souffle… Ami…
— Oh, fit Lino. Les cartes parlent doucement.
— Oui, dit Octave. Elles cherchent une patte pour les porter et un cœur pour les garder. Tu as cela.
Lino sentit sa poitrine se remplir de chaleur. Il pensa très fort : Je veux recueillir des cartes portées par la mer. Il regarda autour de lui. Sur le sable humide, près du bord de la salle, il vit encore une chose.
Une autre empreinte. La même empreinte étrange, grande, en forme d'étoile arrondie.
Lino leva les oreilles.
— Octave, vois-tu ? Qui vient ici ?
Octave approcha ses tentacules. Il toucha le dessin dans le sable.
— Je ne sais pas. Ce n'est pas une tortue. Ce n'est pas un phoque normal. L'empreinte n'a pas de griffes. Elle a des rayons doux, comme une étoile de mer. Et elle est grande.
La crique souffla, un peu plus fort. Fchhhhhhhhhh… BOUM. Des bulles se mirent à courir. Les méduses frissonnèrent. Les cartes tremblèrent.
— Reste près de moi, dit Octave. Si ça souffle, nous garderons les cartes.
Lino serra les dents. Il était petit. Mais il voulait aider. Il roula des galets pour caler les coins des cartes. Il inventa de petits poids avec des coquilles pleines de sable humide. Il pensa vite et bien. Octave l'aida, avec ses bras doux.
— Tu es intelligent, dit le poulpe. Tu aides très bien.
Lino rougit sous sa fourrure. Il entendit, très loin, un son. Pas un boum. Pas un fchhh. Un son comme un doux « hou ». Comme un chant triste et timide.
L'empreinte inconnue
La nuit, la crique soufflante devint argentée. La lune regardait l'eau. Lino et Octave restèrent près des cartes. Ils dormaient d'un œil. Ils montaient la garde. Les méduses faisaient une petite lumière. Le poisson-lampe clignotait tout bas.
Tout à coup, le « hou » revint. Houuuuu… La crique inspira. Fchhhhh… Puis elle souffla d'un coup. BOUM ! Le grand coquillage eut un soubresaut. L'eau se souleva. Des cartes s'envolèrent, comme des papillons mouillés.
— Oh non ! cria Lino.
— Retiens-les ! dit Octave.
Lino n'eut pas peur. Il posa sa patte sur son cœur.
— Je respire, je regarde, j'y vais, dit-il, très clair.
Il courut, de rocher en rocher. Il sauta par-dessus un filet d'eau. Il attrapa une carte avec ses dents. Une autre avec sa patte. Il utilisa ses petits poids de coquilles pour bloquer un tas. Octave fit un mur de tentacules doux. Il ramena les cartes vers le grand coquillage.
Mais un paquet de cartes glissa dans une fissure. Lino regarda la fissure. Elle menait vers une chambre sombre. Des bulles s'échappaient. Et dans la boue fine, il y avait des empreintes… les grandes empreintes en étoile.
— L'inconnu est là, dit Lino. Je vais le suivre.
— Je viens avec toi, dit Octave.
— Non, répondit Lino doucement. Tu dois garder la bibliothèque. Je suis petit, mais je suis rapide. Et je suis courageux.
Octave hésita. Ses yeux brillaient de souci. Puis il hocha la tête.
— D'accord, Lino le petit loup. Sois prudent.
Le poisson-lampe se mit à clignoter.
— Je t'éclaire, dit-il.
— Et moi, je fais des bulles, fit une tortue musicienne en soufflant par son nez. Tu pourras respirer un peu plus longtemps.
Lino sourit. Il prit une grande inspiration. Il suivit le poisson-lampe dans la fissure. La tortue fit des bulles rondes qui venaient lui chatouiller le museau. L'eau était fraîche. La lumière dansait.
Ils arrivèrent dans une chambre où la crique soufflait plus fort. L'air y entrait et sortait, comme une bouche qui dit bonjour. Les murs étaient couverts de mousse douce. Au sol, il y avait des pierres plates. Et là, dans un coin, une pile de cartes mouillées. Juste à côté, une ombre roulée sur elle-même.
— Houuuu… fit l'ombre.
Le poisson-lampe cligna. La tortue joua un petit do sur sa carapace. L'ombre trembla. Elle se déplia.
C'était un grand phoque. Mais pas un phoque comme les autres. Ses nageoires avaient des petites étoiles de mer collées, comme des gants. Ses yeux étaient très doux. Son museau tremblait.
— Bonjour, dit Lino, d'une voix calme. Je m'appelle Lino. Je cherche des cartes. Je veux recueillir des cartes portées par la mer. Et toi ?
Le phoque recula un peu. Il posa sa nageoire sur le sable. Une belle empreinte en étoile apparut.
— Je… je m'appelle Étoile, souffla-t-il. Je suis timide. Je n'ose pas entrer quand vous êtes là. J'aime regarder les cartes. Elles scintillent. Mais je ne sais pas les lire. Je ne voulais pas les casser. La crique a soufflé. Tout a bougé. J'ai voulu réparer. Mais j'ai fait tomber des cartes dans la fissure. Houuu… Pardon.
Lino s'approcha tout doucement. Il pencha la tête.
— Tu n'es pas méchant. Tu es curieux, comme moi. Et tu es désolé. Alors, nous allons réparer ensemble.
Étoile leva ses grands yeux humides.
— Tu… tu n'as pas peur de moi ?
Lino secoua la tête.
— Tu as laissé une empreinte inconnue. Ça m'a étonné. Mais maintenant, je te connais. Et j'aime connaître.
La tortue souffla des bulles en forme de cœur. Le poisson-lampe fit trois clignements joyeux. Lino regarda les cartes mouillées. Il pensa. Il chercha des pierres plates. Il fit une petite table. Il y posa les cartes, une par une. Il demanda à Étoile de souffler doucement avec son nez, pour sécher. Étoile souffla comme un petit ventilateur. Les cartes frémirent. Lino les lissa avec sa patte. Il fit un nœud avec des algues pour les tenir ensemble.
— Tu vois, dit-il. Petit pas par petit pas, on y arrivera.
Étoile sourit, un peu fier. Il montra sa nageoire.
— Mes étoiles me gênent. Mais elles m'aident à ne pas glisser, dit-il. Je peux tenir les cartes, si tu veux.
— Oui, dit Lino. Tu seras fort utile.
Ils rapportèrent la pile vers la bibliothèque. Octave, inquiet, attendait. Quand il vit Lino, il se détendit. Ses bras dansèrent.
— Tu es revenu ! Et tu n'es pas seul.
— Voici Étoile, dit Lino. C'est lui qui a laissé l'empreinte inconnue. Il veut apprendre à lire les cartes. Il veut aider.
Octave regarda Étoile. Il cligna doucement des yeux.
— La mer fait des amis, dit-il. Bienvenue, Étoile.
Alors, la nuit entière, ils travaillèrent ensemble. Octave montra les signes. Étoile écouta. Lino expliqua, avec ses mots simples. Ils rangèrent les cartes sur des étagères de corail. Ils firent des petites étiquettes de perles. Ils dessinèrent un atlas. Ils l'appelèrent l'Atlas de la Crique Soufflante. Il brillait, avec des filets d'argent et des points bleus.
Au matin, la crique souffla plus doux. Fchhh… boum… fchhh… boum. Elle avait l'air contente. Lino bâilla. Il était fatigué. Mais son cœur était chaud. Il s'allongea sur un tapis d'algues et de mousse. Il posa la tête contre le grand coquillage comme contre un coussin. Octave ferma ses yeux, heureux. Étoile flotta dans l'eau claire, paisible.
— Lino le petit loup, dit doucement Octave, tu as été courageux. Tu as été intelligent. Tu as été patient. Tu as suivi ta curiosité. Et tu as trouvé un ami.
Lino remua la queue.
— Et j'ai recueilli des cartes portées par la mer, dit-il.
Il posa sa patte sur son cœur une dernière fois.
— Je respire, je regarde, j'y vais, murmura-t-il, mais cette fois, pour aller dormir.
La mer fit un petit bruit de rire. Les méduses firent des ronds de lumière. Le poisson-lampe baissa son phare, très doux. La crique soufflante raconta, très bas, une histoire apaisée. Et là, au creux de la bibliothèque, Lino s'endormit, bien au chaud, fier et content, entouré de cartes, d'amis, de vagues et de rêves.