Chargement en cours...
Histoire zen pour dormir 11 à 12 ans Lecture 34 min.

Malo et la porte du souffle

Malo, un petit lapin, découvre l'importance du respect envers soi-même et les autres au cours d'une soirée magique où il explore un jardin secret, rencontre un hérisson et apprend à libérer ses pensées. Au fil de cette aventure, il se rapproche de ses émotions et de ses amis, tout en laissant les tracas s'envoler.

Télécharger cette histoire en PDF

Idéal pour partager ou imprimer cette histoire !

Télécharger l'e-book (.epub)

Lisez cette histoire sur votre liseuse électronique

Un jeune lapin aux grandes oreilles, au pelage brun clair, est assis sur un balcon en bois, regardant le ciel étoilé avec un léger sourire. À ses côtés, une petite noctuelle aux ailes bleu clair flotte doucement, l'observant avec bienveillance. Le balcon est décoré de pots de lavande aux fleurs violettes et des clochettes en métal tintent dans la brise. En arrière-plan, la vallée s'étend sous un ciel étoilé, créant une atmosphère de paix et de magie. signaler un problème avec cette image

Balcon au couchant

Malo n'aimait pas les fins de journée quand elles traînaient en pensée comme un fil accroché à un bouton. Il grimpait les marches de bois qui menaient au balcon, sa maison creusée dans la colline, et ses pas faisaient un son moelleux, régulier. Le balcon donnait sur la rivière aux reflets cuivrés. Un chapeau de nuages roses passait sur les pentes et, dans l'air, on entendait le tintement léger de petites clochettes suspendues à une ficelle. Les feuilles de thym caressaient la rambarde, et les pots de lavande gardaient le secret du jour.

Ce soir-là, ses oreilles restaient légèrement rabattues. Il repensait à la récréation de la classe de la Forêt des Pins. Il avait lancé une blague, croyant faire rire Épine-Douce, le jeune hérisson, mais le rire n'était pas venu. À la place, un silence pointu. Et puis cette sensation, pas méchante mais lourde, d'avoir visé à côté. Une autre petite piqûre se glissait aussi dans sa mémoire: il avait oublié de rendre un caillou-livre à la biblioterre, celui qui parlait des courants souterrains et des rivières invisibles. Rien de grave, pensait-il, pourtant ces riens s'accumulaient comme le sable au creux de la patte.

Le ciel devenait pêche et lilas. Les martinets dessinaient des parenthèses au-dessus de l'eau. Les grillons taquinaient doucement l'ombre. Malo posa ses pattes sur le bois tiède du balcon, près du pot de basilic, et renifla la douceur verte de la plante. Il aimait cet endroit. Rien ne pressait ici. Le monde coulait avec un bruit de drap humecté.

« Tu rentres tard, Malo », murmura Lune, sa sœur, qui avait sorti une tisane de feuilles d'ortie pour la laisser refroidir, juste au bord du balcon.

« Je me suis arrêté pour regarder la rivière », répondit Malo, en posant sa sacoche de toile.

« Il y avait du vent? », demanda Lune, les moustaches jouant avec le parfum du soir.

« Un vent qui chatouille », dit Malo en souriant, et ses yeux prirent la couleur du ciel.

« Tu viens sur le balcon? », proposa Lune, en désignant le petit coussin cousu d'étoffes.

Elle resta un moment auprès de lui, puis s'effaça dans la maison, comme un murmure qui se couche. Malo resta dehors, face à la vallée qui devenait une grande page qui s'assombrit. Il avait besoin de quelque chose, un fil pour guider son souffle, un mot qui lui ferait signe. Il ferma les yeux à demi, pour voir mieux l'intérieur de ses paupières, ce pays rouge et noir où la respiration va et vient.

Il choisit un mot simple, un mot qui avait la fraîcheur des haies à l'aube et la douceur d'une main qui pose une couverture sur les épaules. Brise. Ce mot faisait un bruit de feuille dans l'eau. Il se le dit à l'intérieur, tout bas, comme on dépose des graines sur la terre: brise. Le mot glissa dans sa gorge, descendit dans son ventre, se posa dans ses pattes. Brise. Une fois, deux fois, trois. Il n'y avait pas d'objectif, pas de course; seulement un rendez-vous avec ce souffle qu'il connaissait bien et qu'il oubliait parfois d'écouter.

Dans le pot d'argile, le basilic se balançait. Les clochettes sur la ficelle répondaient à des touchers invisibles. L'air tiédissait. Les ombres s'approfondissaient comme une rivière qu'on traverse à gué, caillou après caillou. Malo eut envie de laisser partir les petites choses qui avaient gratté sa journée. Ce n'était pas renier ce qui s'était passé. C'était comme ouvrir une fenêtre.

Il observa son corps avec la délicatesse d'un ami. Ses pattes de devant, un peu tendues, se relâchaient, même si le mot paraissait trop grand pour ce que cela faisait réellement. Ses épaules s'arrondissaient, pas molles, juste reposées. Sa nuque, parfois crispée par les éclats du jour, sentait la chaleur souple de l'air du soir. Sa poitrine montait, descendait, montait, descendait, depuis toujours, comme les petites vagues contre la berge. Il n'avait rien à faire de spécial: seulement être là. Brise.

À la lisière du jardin, au-delà des pivoines, un merle lança quelques notes. Le son tinta dans le cœur de Malo, comme s'il frappait doucement à un carreau. Il pensa à Épine-Douce. Il revit son visage petit et pointu, ses yeux noirs qui avaient filé vers le sol. Une image se superposa: deux petits animaux qui se regardent sans se juger, et qui se parlent avec la pâte tendre qui sait réparer. Malo ne savait pas encore les mots. Il savait seulement l'écorce fine de la gêne, et la sève qui cherche.

Le soleil posa une dernière pagode de lumière sur le bout de la colline. L'air chanta dans les clochettes. Malo se dit que le balcon, ce soir, serait un canot. Le monde autour, une eau calme. Son souffle, la main légère sur la rame. Brise.

Il répéta encore: brise. Il aimait les mots quand ils deviennent presque transparents, quand ils ne pèsent plus rien et gardent pourtant un goût précis, comme le miel sur la langue. Son ventre vibrait doucement, son nez frémissait moins. Dans ce calme qui se tissait, un détail se déplia: il y avait, juste au coin de son souffle, quelque chose comme une porte. Pas une vraie porte. Plutôt l'idée d'une ouverture, d'un pli clair dans le tissu de l'air. Il ne savait pas où elle menait, mais elle lui faisait signe avec la patience des pierres chauffées par la journée.

Il l'écouta, sans se presser. Son mot passait et repassait dans la lumière du soir, comme un petit poisson d'argent. Brise. Le monde entier sembla attendre avec lui. Les grillons mirent plus doux leurs violons. La rivière posa sa paume sur sa bouche pour rire sans bruit. Et la porte respirait, presque au rythme de Malo.

La porte du souffle

La porte ne grinça pas. Elle n'existait pas vraiment, alors comment aurait-elle pu? Elle était une sensation précise: le moment où l'air qui entre devient l'air qui sort, et où quelque chose, dans cette bascule, s'éclaire. Malo se laissa approcher par ce passage, comme on s'approche d'une eau dont on connaît la température. Il n'avait pas peur; c'était doux. Son balcon sentait le bois chaud et la lavande. Son corps se souvenait qu'il était posé là, solide. Mais son souffle, lui, avait décidé de glisser dans un endroit plus vaste, un endroit qu'on atteint sans bouger, avec des images qui s'ouvrent comme des fleurs nocturnes.

Sur le bord du pot de basilic, un papillon de nuit venait d'arriver, ailes bleu de craie, son corps mince rayé comme l'écorce d'un jeune bouleau. Il battit trois fois des ailes, assez pour soulever un peu la poussière dorée du soir. Une fraîcheur coulissa contre l'oreille de Malo, et la porte se fit plus claire.

« Bonsoir, petit lapin », chuchota la noctuelle sans bouger la bouche, comme si la phrase avait été pensée ensemble.

« Bonsoir… Tu veilles sur ce monde du souffle? », demanda Malo, avec la prudence des pattes sur la première marche.

« Je veille et j'écoute », répondit-elle, ses yeux ronds reflétant une lune encore cachée.

« Alors j'écoute aussi », dit Malo, découvrant que son ton avait la gravité des choses simples.

« Ton mot t'accompagne », rappela la noctuelle, et on aurait dit que la brise, pour lui faire écho, faisait vibrer la ficelle des clochettes.

Brise. Malo sentit comme un courant tiède qui passait du haut de sa tête jusqu'au bout de ses pattes arrière. Il était toujours sur le balcon, bien sûr. Mais il était aussi sur un chemin pâle, un ruban laiteux qui serpentait entre des herbes hautes qui ressemblaient à des plumes; chaque brin avait l'ombre d'un oiseau dedans. Le ciel là-bas n'était ni jour ni nuit. Un vaste bleu qui connaissait toutes les saisons. Il y avait des lucioles, mais elles ne clignotaient pas: elles respiraient.

Sur le chemin, la noctuelle volait à hauteur d'œil, comme un guide qui ne se prend pas pour un maître. À gauche, un lac dormait, si calme qu'on pouvait y voir le souffle quand on le déposait tout près; ça faisait des ondes, des anneaux successifs qui se diluaient, touchant légèrement la grève de sable fin. À droite, un mur de haies vivait. On y entendait des conversations de feuilles, un froissement continu, des « pardon », des « avant-toi », des « vas-y », des « merci », comme si la haie avait appris la politesse et qu'elle s'en servait sans y penser.

Malo marchait, ou quelque chose en lui marchait, et dans cet endroit-là chaque pas donnait la sensation d'être masse et nuage à la fois. Il repensait à son balcon, à sa tasse de tisane, à Lune qui pliait un torchon avec les dents pour faire un rectangle net. Rien ne s'éloignait; tout se liait.

Dans la peau du sentier, de petites pierres sages brillaient. Elles n'étaient pas précieuses au sens des vitrines, mais elles avaient une lueur qui venait de leur patience. Malo en toucha une de la patte: l'image d'Épine-Douce s'y refléta, avec ses piquants couchés comme la pluie d'août, et ce regard fuyant. Le lapin sentit une chaleur douce dans le ventre. Ce n'était pas une flamme qui brûle; juste celle du pain qu'on sort du four et qu'on pose sur le bois pour qu'il refroidisse.

La noctuelle fit un petit signe de tête. Elle n'avait rien à imposer, seulement la danse silencieuse de ses antennes. Long temps, il marcha comme on lit, lettre après lettre, ce qui vient, sans sauter de ligne. Le mot que Malo avait choisi se posait parfois sur sa langue intérieure, comme pour reprendre contact. Brise. À chaque brise intérieure, le chemin s'ouvrait un peu plus.

Bientôt, une arche faite de tiges flexibles apparut. On aurait dit une porte, mais faite de souffle. Elle ondulait quand on la regardait. Le lapin s'en approcha. Il sentit l'odeur de la menthe et de la terre mouillée, celle des premiers orages d'été. Au-delà, des silhouettes claires. On entendait un ruisseau qui ne sonnait pas comme les autres. Celui-là parlait bas et juste, avec des mots qui n'avaient pas de serrures.

Malo passa. Sa patte ne rencontra pas de résistance. Un frisson lui courut le long du dos, l'agréable frisson qu'on ressent quand on enlève un sac trop lourd. Là, de l'autre côté de l'arche de souffle, les voix de la haie se faisaient plus fines. On distinguait les « encore », les « c'est assez », les « là ça me va », les « là ça ne me va pas ». Les petites phrases qui dessinent les contours de chacun, qui évitent les bosses, qui respectent les bourgeons. Cela lui faisait comme une musique lente, une clarté dans l'oreille.

Il s'assit sur une pierre, sans l'écraser. Le lac à gauche ouvrit une petite brèche de lumière. Une carpe paisible s'approcha, la bouche ronde comme un O de surprise. Elle inspira, expira, et l'eau dessina autour d'elle de larges cercles qui se mêlèrent aux ondes de la brise. Malo eut l'impression de pouvoir poser dessus, en équilibre, comme sur un cerceau au cirque imaginaire. Il pensa à son balcon. À la ficelle qui tintinnabulait. À la tasse qui refroidissait. Tout était proche.

Le jardin du respect

Le jardin s'ouvrait comme un livre qu'on connaît déjà, mais dont chaque page a une couleur nouvelle. Il y avait un sentier en copeaux de bois, bruns et dorés, qui sentait la sève. Des panneaux de pierres indiquaient des cabanes faites de branches où des idées pouvaient se reposer. Ici, ce monde du souffle avait sa propre saison, qui ressemblait à la fin de printemps. Les pommiers semblaient avoir des lanternes de fruits, encore petits, encore durs, mais déjà prometteurs.

Près d'un petit banc sculpté dans un tronc, Malo aperçut quelque chose qui ressemblait à un hérisson. Ou plutôt, il reconnut, dans son souffle, une forme donnée à sa pensée. Épine-Douce se tenait là, ses piquants couchés, pas pour attaquer, juste pour ne pas piquer. Ses yeux avaient le noir profond des graines de pavot. Il regardait le sol, puis le lapin, puis le sol à nouveau, avec un mouvement qui disait hésitation et courage.

Malo sentit que ses mots pouvaient flotter comme des feuilles. Il préféra les appuyer sur un galet.

« Je ne voulais pas te piquer le cœur », dit Malo, la voix mince mais claire.

« Ta taquinerie piquait un peu », reconnut le hérisson, relevant un œil vers lui, sans dureté.

« Je suis désolé », souffla Malo, et le mot, posé comme une plume sur l'eau, fit de grandes ondes qui mirent du bleu au vert du lac.

« Je t'entends. Merci », dit le hérisson, et ses piquants se mirent à ressembler à une prairie de blé sous un vent de collines.

« Demain, je viendrai te voir », promit Malo, avec une chaleur douce dans la poitrine.

Entre eux, une mince graine, invisible, alla toucher la terre. Le jardin, qui savait ces événements, lança une odeur de tilleul. Dans les arbres, un groupe de mésanges fit un ballet bref, comme pour marquer un tournant discret.

Malo ne chercha pas à effacer ce qui s'était passé. Il n'effaça rien. Il laissa au contraire leur petite histoire se déposer, avec ses bords pas parfaits, comme un pot qui a reçu un coup mais peut encore servir. Un lézard, qui passait par là, s'arrêta au soleil, et son dos fit une ligne sur la pierre. Le monde ne jugeait pas; il avançait.

Dans le jardin, il y avait aussi des tableaux de mousse, posés contre des pierres verticales, où des mots écrits par le vent prenaient forme. Un peu comme les traces dans la neige, mais en plus doux. Malo put lire: « Se respecter, c'est connaître la forme de ses joies et la forme de ses limites. Respecter l'autre, c'est apprendre sa carte et marcher sans écraser. » Le texte passait, s'effaçait, revenait, sans s'imposer. Le lapin pensa à ses oreilles qui prennent tant de place quand il se glisse dans une grotte étroite; il les replie alors, par nécessité, et tout le monde respire mieux.

Ils se posèrent, le hérisson et lui, sur le banc tourné vers les herbes. Les herbes, sensibles, s'écartèrent juste ce qu'il fallait pour ne pas chatouiller leurs chevilles. Une libellule vint, étira ses ailes d'un bleu que la lumière rendait transparent, puis repartit vers le ruisseau en faisant un V de silence dans l'air.

Dans ce calme, quelques souvenirs de la journée prirent la forme de petites bulles. L'instant où la blague était montée dans la bouche. Le regard d'Épine-Douce qui s'était détourné. Une voix d'autre, derrière, qui avait gloussé trop fort. Et celle de Malo, qui soudain avait senti le fil d'un rire qui fait mal. Il revit aussi sa course, après, quand il avait cru que le bruit du vent couvrirait la sensation de piqûre. Il n'y avait pas à se juger. Il y avait à voir. Alors il vit. Et en voyant, quelque chose de tendu en lui relâcha un nœud, pas complètement, mais assez pour que le souffle puisse passer sans heurter.

Dans un coin du jardin, une grande toile blanche était tendue entre deux troncs. On pouvait y déposer, d'un regard, des petits tracas. Ils arrivaient comme des fines brindilles et la toile, souple, les portait un moment. Puis, avec un léger mouvement de la brise, les brindilles glissaient et retombaient derrière, dans un panier de feuilles. De là, elles partaient, on ne savait pas où, peut-être vers un compost d'ombre où les tracas se gâtaient, se transformaient en quelque chose d'utile. Malo essaya, sans forcer. Il regarda sa bulle de « j'ai été maladroit » et la posa sur la toile. La bulle tint un instant puis roula, lentement, comme un soleil qui descend à l'horizon.

Le hérisson fit de même avec sa bulle de « je me suis senti piqué ». La bulle roula, trouva l'autre, et toutes deux se mêlèrent, se frottèrent, se souvenant de leur forme, puis acceptèrent de glisser. Cela ne changea pas ce qui s'était passé. Cela changea leur manière de le porter.

Des graines de pissenlit, celles qui se détachent facilement en boules, flottaient à hauteur de moustaches. Malo souffla, sans le décider, et les graines s'en allèrent, chacune avec sa petite carte du vent. Sa respiration avait un goût de tilleul et de lait chaud.

Dans le jardin, un espace rond était dédié aux promesses. On disait ici une promesse possible, et le vent, s'il la trouvait juste, la prenait. Si la promesse était trop lourde, elle restait là, jusqu'à se faire plus raisonnable. Malo parla tout bas, la noctuelle postée sur une branche immobile, attentive sans le fixer. Il parla de respect, de « je peux m'arrêter quand je vois que quelqu'un n'a plus envie », de « je peux me tromper et revenir ». Il parla aussi de lui-même, de son droit à être taquin quand l'autre rit avec lui, de sa peur de faire juste et de son droit, quand cela arrive, à se pardonner avec exigence mais douceur. Les mots s'alignaient et s'envolaient, pas tous, juste ceux qui avaient la bonne taille.

Lorsqu'il releva la tête, il reconnut ses sensations habituelles. Son balcon était là, derrière ses yeux, comme un dessin bien connu. Il n'avait pas quitté sa maison; il avait visité un endroit du souffle. Brise, pensa-t-il. Et le jardin répondit par une ondulation dans les herbes. Il remercia la noctuelle en la regardant, et savait que le remerciement venait aussi à lui-même, pour avoir pris le temps.

La marche des lumières

Le chemin par lequel on était venu venait maintenant à la rencontre du retour. Il avait changé, pourtant, à peine: une mouche d'eau traçait des cercles au-dessus du lac, des fleurs de trèfle blanc repeignaient la bordure, et le bruit de la haie s'était enrichi de quelques accords neufs, ceux des mots appris pendant cette parenthèse.

La nuit, douce, commençait à tendre sa voile. Des lucioles s'allumèrent. Elles ne faisaient pas une foule; plutôt un convoi, une marche lente, comme une rivière d'étoiles au ras du sol. Elles avançaient, chacune à son rythme, allumées par une intention simple: éclairer ce qu'elles étaient prêtes à éclairer, ni plus, ni moins. Malo se laissa accompagner. Les pas faisaient peu de bruit, comme s'il marchait pieds nus sur du velours.

« Ça bruisse », tintinnabulèrent les grelots du balcon, très loin et tout près, avec cette façon qu'ont les objets aimés de rester présents dans les ailleurs.

« Je vous entends », répondit Malo, et sa voix rebondit, douce, contre la pierre des talus.

« Dépose ici tes barques de papier d'air », suggéra la brise, qui avait pris la forme d'une rivière invisible passant entre les herbes.

« Elles partiront sans heurt », ajouta la brise, et ses mots étaient des rides délicieuses sur l'eau.

« Bonne traversée, petites pensées », chuchota Malo, en voyant, dans son esprit, de minuscules embarcations faites d'un rien, portant chacune un souci léger, qui prenaient le courant sans remous.

Les barques partaient vers un entre-deux où les choses se font mousse au lieu de caillou. Une d'elles portait l'oubli du caillou-livre. Une autre la blague ratée. Une troisième, toute petite, la trace d'une réponse qu'il aurait aimé donner plus posément. Elles s'éloignèrent, non pour disparaître, mais pour se rendre ailleurs utiles. Peut-être qu'elles deviendraient, plus tard, du bon terreau pour un geste attentionné.

Dans l'air, des mots se posaient et se redéposaient, comme une neige de pollen. Des « doucement », des « à sa juste place », des « sans s'écraser », des « en regardant ». Ce n'étaient pas des ordres, plutôt des invitations, des notes de musique à glisser dans son souffle. Malo sentait son corps qui répondait à cette partition murmurée. Ses pattes se faisaient lourdes et tranquilles à la fois, comme les racines d'une plante potagère qui sait qu'elle aura la pluie. Ses épaules coulaient en douceur, ses oreilles se rabattaient un peu plus, faisant un toit contre le vent qui parfois s'acharne et demande qu'on attende un peu.

L'odeur de lavande lui revint, plus forte, comme lorsqu'on froisse une tige. Le balcon, là-bas, devenait un rocher amical. Lune devait ranger les miettes du pain, en pensant à rien de précis. La tisane, tiède, attendait. Malo se dit que la nuit ressemblait à la poche d'une veste où on glisse la main pour retrouver un objet qui réconforte. L'objet était son mot. Brise. Il le retrouvait, intact, encore plus familier.

Un rire discret obtenu d'on ne sait qui glissa sur la surface du lac. Puis un second. Rien de moqueur: un rire d'accord, comme quand on comprend la même chose au même moment. Les lucioles le reflétèrent. Elles prirent une teinte plus chaude, dorée, de blé sous soleil bas. Malo, sans s'arrêter, sentit le liseré de fatigue qui arrivait dans le coin de ses yeux. Pas une fatigue de bataille; la fatigue bonne d'une journée vivante. Il l'accueillit comme un plaid qu'on pose sur ses genoux pendant le film du soir.

Au passage, il salua un saule dont la chevelure pendante touchait l'eau. Dans le monde du souffle, les arbres n'avaient pas qu'une voix. Le saule en avait plusieurs: des graves de tronc, des médiums de branches, des aigus de feuilles. Ce soir-là, c'était le médium qui parlait, avec des harmoniques de ruisseau. Il disait des phrases qui n'étaient pas des phrases: « ici », « maintenant », « comme c'est ». Malo sentit que ces mots-là ne demandent pas d'effort à porter. Ils se posent sur l'épaule de l'instant, et l'instant s'apaise.

En revenant vers l'arche, il observa la manière dont la haie maintenant disait « on peut, ensemble, faire mieux ». Elle avait la voix de ceux qui ne se fâchent pas en vain. Il se promit d'aller voir Épine-Douce tôt. Pas comme pour se débarrasser, mais parce que l'envie et la juste mesure s'étaient retrouvées.

La noctuelle suivait encore, en notes légères derrière lui. Son vol n'insistait pas. Il donnait la sensation des mains qui s'écartent pour laisser le chemin libre. Le lapin goûta une dernière fois l'eau du lac, avec les yeux seulement: la surface avait un goût de pierre tiède. Les cercles n'avaient plus besoin de lui; ils avaient pris leur taille parfaite, et s'en allaient, chacun à sa dimension.

Il se retrouva sous l'arche de souffle, celle qui ne résiste pas. Il la traversa comme on traverse une odeur. Et l'odeur de bois chaud du balcon envahit, doucement, la place. Les clochettes le saluèrent. Il se retourna une dernière fois: le chemin était toujours là, comme un pli d'eau qu'on peut retrouver. Brise, pensa-t-il, et le balcon répondit par une caresse du vent contre sa joue.

Retour et plume

La nuit maintenant prenait forme, avec des étoiles égrainées sur la vallée comme du sel fin sur une herbe encore humide. Malo s'assit à nouveau. La tisane avait gardé une tiédeur agréable. Il la goûta, et la douceur verte du soir rebondit sous sa langue. Lune, de l'intérieur, remuait des objets avec précaution. Il n'y avait pas d'empressement. Rien ne pressait. La maison respirait avec eux, avec la colline.

Le pot de basilic se balançait. Dans ses feuilles, une petite goutte, restée d'un arrosage oublié, reflétait à l'envers un morceau de ciel. Le lapin s'aperçut que son cœur s'était posé. Plus de galop, juste un trot doux, régulier. Il pensa au lendemain, à la biblioterre où il rapporterait le caillou-livre. Il pensa à Épine-Douce, au banc sous les pins. Il ne parlait pas encore. Il laissait simplement venir sa promesse, comme on tend une main sans tirer.

« Je te verrai demain, Épine-Douce », murmura-t-il, pas tout haut, mais pas tout à fait tout bas non plus.

« Sois doux avec toi », tint la voix du souvenir, ou peut-être celle du vent, ou bien celle d'une feuille qui avait entendu et qui répondait.

« Je le serai », promit Malo, et cette promesse-là n'était pas lourde: elle tenait dans sa patte sans l'alourdir.

« Brise », répéta-t-il, juste le mot, à peine plus qu'un souffle d'air dans une flûte.

« Brise », répéta encore, comme une aile qui s'essaye au silence.

Le balcon le connaissait. Il savait où s'arrondissait la hanche de Malo lorsqu'il s'asseyait, où se posaient ses pattes de derrière, où la rambarde laissait un creux pour son cou. Le bois gardait la chaleur du jour, mais une fraîcheur se glissait, qui donnait envie de se rapprocher d'un tissu, d'une pelisse, d'une couverture. Lune passa la tête par la porte, silencieuse. Elle le regarda, un sourire qui n'était pas un sourire aux lèvres, un sourire dans les yeux. Puis elle repartit, sans briser le fil.

Les étoiles faisaient leur travail discret. Une, très légère, se refléta dans la tasse, qui avait gardé un demi-centimètre de tisane. Les grillons avaient un peu ralenti leur jeu. Le merle se taisait enfin, cédant la place aux petites bêtes qui savent les heures où l'on écoute plus qu'on parle.

Le corps de Malo devenait un paysage. Ses pattes offraient des collines, arrondies et sûres. Son ventre était une vallée chaude, où un ruisseau passait, régulier, sans éclat, comme un ruban sonore. Son dos, une pente douce, couverte d'herbes qui dorment, chaque brin avec à son sommet une goutte de nuit. Et sa tête, un promontoire d'où l'on voit loin, même quand on ne regarde pas. Il n'y avait rien à faire avec ce paysage. Il existait. Il respirait. Les petites nervures de ses oreilles palpitaient à peine. Son nez avait cessé de chercher à comprendre les secrets du parfum. Il avait, ce soir, tout compris.

Il pensa à la journée, et la journée répondit par une image tendre: lui, plus jeune, apprenant à nouer une ficelle autour d'un paquet; à force de se tromper, la ficelle finit par tenir; les choses tiennent, même quand on a tâtonné longtemps. Ce souvenir-là venait dire que le respect se noue un peu de la même manière: on essaye, on rate, on refait, on serre, sans serrer trop. Il sourit, spécialement pour cette pensée. Le balcon vibra, imperceptiblement, peut-être à cause d'un souffle venu du fond de la vallée.

Il leva la tête une dernière fois. Sur l'arête de la colline, une chauve-souris inscrivait des signes avec ses ailes, comme les étranges lettres des messages qu'on écrit dans l'air lorsqu'on bouge les mains dans le noir. Ces signes ne signifiaient rien d'autre que: je suis là. C'était bien assez. Malo sentit la bonté simple de ce « là ». Les phrases de la haie, le lac de l'autre côté de la porte, la noctuelle, le saule aux voix multiples: ils n'étaient pas loin. Ils tenaient compagnie exactement comme il le fallait.

Malo sentit son poids sur le bois. Et en même temps, ce poids devenait un oreiller posé au bord d'un ruisseau. La fatigue, celle qui ne mord pas, vint s'asseoir avec lui et posa sa main sur sa tête. Il n'y avait pas de hâte à plier cette journée. Elle se pliait seule, comme une couette qui connaît sa housse.

Dans la maison, Lune tira un rideau. Le bruit du tissu sur la tringle glissa jusqu'au balcon comme un serpent de soie. Un peu de cire d'abeille fondue sur une bougie donna au monde un arrondi supplémentaire. Le lapin aimait ce moment où tout, autour, devient doux, comme si le dehors mettait des chaussons.

Il laissa ses pensées, rondes, libres, se poser l'une dans l'autre, comme des poupées gigognes qui trouvent leur place. La plus grande contenait leur époque de terriers et de balcons. Une autre parlait d'amitié. Une autre encore de respect, celui qu'il se devait d'abord à lui-même: ne pas se cogner dans le miroir du regret, ne pas se creuser un trou pour se cacher, mais se regarder, avec précision et chaleur, et faire mieux, sans se taper sur les doigts. Enfin la plus petite, qui n'avait plus de place pour des phrases, contenait un seul mot. Brise.

Le vent, cette nuit-là, avait choisi d'être un ami silencieux. Il glissa contre le poil de Malo sans le déranger. Les clochettes s'endormirent une à une, comme si l'on soufflait doucement sur des braises pour qu'elles se transforment en cendre tiède. La lune montra son bord, juste un ongle, puis attendit.

Au milieu de tout cela, le lapin sentit une douceur particulière, comme lorsqu'on se souvient d'une voix qui nous a appris à parler bas pour ne pas réveiller. Sa respiration s'éclaircit. Elle passait de lui au monde, du monde à lui, en clignotant à peine. Les images du jardin se posèrent sur sa poitrine, un bouquet de choses fragiles qui résistent.

Il ne lutta pas contre le sommeil. Il n'eut pas à décider. La nuit le prit, avec gentillesse. Sa tête s'inclina un peu, juste ce qu'il faut pour mieux respirer. Son mot accompagna la glissade, plus discret encore, presque fondu avec la musique du balcon. Brise, brise, brise. Et ses pensées, celles qui agacent parfois comme des moustiques, s'éloignèrent, comme si elles avaient trouvé une autre mare, loin, pour jouer.

Malo sut, juste avant de passer tout à fait de l'autre côté, qu'il n'était ni parfait ni perdu. Il était vivant. Et la vie, pour lui, ce soir, avait décidé de se tenir tranquille. Les valeurs qu'il avait caressées, celles du respect pour l'autre et pour soi, avaient trouvé un siège moelleux au bord de son cœur. Elles s'assirent, prirent une couverture, et s'endormirent avec lui, retournant de temps en temps le coussin pour y chercher le côté frais.

La vallée, en bas, tissa des fils d'eau. Les étoiles envoyèrent des clins d'œil que les feuilles captèrent, une à une, pour les garder jusqu'au matin. Le balcon devint un nuage posé sur la colline. Les clochettes cédèrent leur tintement aux rêveurs. Malo, avec cette sagesse qui vient plus facilement quand on ne force rien, se laissa porter. Et, tout doucement, son corps devint léger comme une plume endormie.

Sans publicité 3 € par mois

Envie d’une lecture sans interruption ? Soutenez Mes Histoires du Soir, retirez toutes les publicités et profitez d’autres avantages inclus dès 3 € par mois.

Voir les forfaits & tarifs
Partager

signaler un problème avec cette histoire

Qu'avez-vous pensé de cette histoire ?

Donnez votre avis en attribuant une note à cette histoire en fonction de ce que vous et/ou votre enfant en avez pensé. Merci par avance !

Merci ! Votre note a été prise en compte !

Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Noctuelle
Insecte de nuit, semblable à un papillon, qui vole souvent en silence.
Récréation
Temps de pause entre les cours à l'école, où les enfants peuvent jouer.
Moustaches
Poils longs qui poussent sur le visage de certains animaux, comme les chats ou les rongeurs.
émerveille
Ressentir de l'admiration ou de l'étonnement devant quelque chose de beau ou de surprenant.
Murmure
Un son très doux et faible, comme un chuchotement.
Souffle
L'air que l'on respire ou que l'on expire.

Créez une histoire magique et unique pour votre enfant !

Créez en quelques minutes une aventure personnalisée où votre enfant devient le héros. Avec notre outil exclusif, c'est facile, gratuit et divertissant !

Créer une histoire

Téléchargez cette histoire :

Télécharger cette histoire en PDF Télécharger l'e-book (.epub)

À lire ensuite dans Histoires pour dormir : zen et bien‑être pour 11 à 12 ans

Recevez de nouvelles histoires chaque dimanche soir !

Recevez 7 histoires passionnantes et captivantes, adaptées à l'âge et aux goûts de votre enfant, chaque dimanche à 17h*. C'est gratuit et garanti sans spam !
*E-mail envoyé à 17h, heure de Paris.
Nous n'aimons pas non plus le spam. Ainsi, nous ne vous enverrons que des histoires. Vous pourrez vous désinscrire quand vous le souhaiterez.