Partie 1 : Le secret de Nino
Nino avait cinq ans, et des yeux comme deux mares claires.
Il marchait souvent sur la pointe des pieds.
Il croyait que le monde parlait plus bas, quand on l'écoutait doucement.
Son meilleur trésor était un secret.
Il le gardait dans sa poche, avec une bille rouge et un morceau de ficelle.
Son secret disait en chuchotant: Je rêve de décider comment faire quand je me trompe.
Dans sa rue, il avait beaucoup d'amis.
Ce n'étaient pas toujours des enfants.
Il y avait le Chat des Pourquoi, noir avec une moustache blanche, qui ronronnait des questions.
Il y avait le Vent Qui Sait, qui se faufilait entre les feuilles et répondait en musique.
Il y avait la Flaque-Miroir, près du portail, qui montrait le ciel à l'envers.
Et aussi le Vieux Cerf-Volant, accroché au mur, qui gardait des souvenirs de nuages.
Nino leur parlait comme on parle à une petite lampe, sans crier.
— Chat des Pourquoi, demanda-t-il un matin, si on renverse un verre, est-ce qu'on se renverse aussi?
Le chat plissa les yeux.
— Et si on ne se renverse pas, que veut-on faire de la flaque? répondit-il.
Nino cligna des yeux.
— Peut-être la boire avec une éponge, dit-il en riant.
Le Vent Qui Sait fit danser les rideaux.
— Quand on se trompe, chanta le vent, est-ce qu'on se cache, ou est-ce qu'on se montre?
Nino tendit la main, pour attraper un bout de brise.
— Je ne sais pas encore, dit-il. C'est pour ça que je rêve.
La Flaque-Miroir trembla un peu, comme si elle avait des frissons.
— Regarde-moi, fit la flaque. Quand je garde la pluie, je ne suis pas sale.
Je tiens le ciel, et je deviens un miroir.
Est-ce que ta petite erreur pourrait aussi tenir quelque chose de joli?
Nino se pencha.
Il vit sa tête, les nuages, et une feuille qui flottait comme un bateau.
Il dit:
— Peut-être que mes erreurs peuvent devenir des barques. Mais comment?
Le Vieux Cerf-Volant répondit avec sa voix de papier:
— Un nœud bien fait, et la ficelle tient mieux qu'avant.
Mais quel nœud? Et où?
Nino serra son secret dans sa poche.
Il se sentait léger, comme une plume qui pense.
Il aimait quand ses amis répondaient avec des questions.
Ça faisait grandir ses idées, comme des bulles de savon.
Ce jour-là, il décida de marcher lentement.
Il voulait écouter ce que le monde lui chuchotait.
Il suivit un papillon jaune dans le jardin.
Le papillon se posait, repartait, se posait encore.
— Et si c'était pareil pour moi? murmura Nino.
Si je tombe, est-ce que je peux repartir?
Le Chat des Pourquoi les suivit sans bruit.
— Pourquoi veux-tu décider avant d'avoir essayé? dit-il.
— Parce que je veux être prêt, dit Nino.
Quand on se trompe, ça pique comme une ortie.
Je voudrais un baume dans ma poche.
La Flaque-Miroir cligna comme un œil.
— Peut-être que le baume, c'est une petit voix, dit-elle.
— Une petite voix? répéta Nino.
— Oui, dit le vent. Une voix qui ne gronde pas.
Une voix qui raconte la vérité, avec des caresses.
Nino ferma les yeux, juste un peu.
Il crut entendre une luciole chanter dans sa poitrine.
Ça disait: Je suis là quand tu as besoin.
Mais ce n'était qu'un souffle, fragile comme un fil.
— D'accord, dit Nino. J'attendrai ce soir.
On se parle mieux la nuit, quand les pensées portent des pyjamas.
Le Chat des Pourquoi fit un clin d'œil.
Le vent rit dans les feuilles.
Le Vieux Cerf-Volant remua son ruban, comme un salut.
Partie 2 : Le jour des petites bêtises
Le matin était doux, comme du pain chaud.
Nino sortit ses crayons et sa peinture.
Il voulait faire un soleil pour Lulu, sa voisine.
Il trempa le pinceau dans le jaune, puis dans l'eau, puis encore dans le jaune.
Le soleil devint grand, très grand, trop grand.
La tasse d'eau glissa, se renversa, et fit une rivière sur la table.
Nino resta immobile.
Son cœur fit des bulles, puis des glouglous.
— Oh non, chuchota-t-il. J'ai fait une bêtise.
Le Chat des Pourquoi sauta sur la chaise.
— Est-ce que la table préfère rester mouillée, ou sécher? demanda-t-il.
Nino se réveilla de sa peur.
— Sécher, bien sûr, dit-il.
Il chercha une éponge, l'essorait doucement.
La rivière devint un petit étang, puis un nuage, puis rien.
Il leva les yeux vers sa maman.
— Je suis désolé, dit-il avec une voix qui tremblait un peu.
— Merci de me le dire, répondit maman, en lui donnant un sourire.
Elle montra une tache en forme d'étoile, sur un coin de la nappe.
— Celle-ci restera. Ce sera notre étoile de peinture.
Chaque fois qu'on la verra, on se souviendra qu'on peut réparer.
Nino sentit sa peur fondre comme du sucre.
Il colla son dessin sur le frigo.
— Lulu va aimer, pensa-t-il.
Puis il décida d'aller au parc avec son ballon.
Au parc, Paul et Mia faisaient un château de sable.
Il y avait des tours, des fenêtres, et un pont.
— On fait une rivière! cria Mia.
Nino courut pour voir, trop vite.
Son pied toucha une tour.
La tour s'écroula, lentement, comme un gâteau fatigué.
Paul fronça les sourcils.
Mia ouvrit la bouche, un peu triste.
Nino sentit la chaleur monter dans ses joues.
Il voulut dire: Ce n'est pas moi! Mais c'était lui.
Il voulut se cacher derrière le banc.
Mais il se souvint de la flaque.
Il se souvenait des barques, du nœud, et de la petite voix.
Il inspira par le nez, jusqu'à ce que son ventre devienne rond.
— J'ai cassé la tour, dit-il. Je suis désolé.
Comment je peux réparer?
Paul regarda le sable.
— On recommence, dit-il.
Mais je veux une tour encore plus haute.
Mia ajouta:
— Et un pont qui sait chanter.
Nino s'agenouilla.
Ses mains devinrent des pelles douces.
Il tapota, lissa, souffla sur les grains qui s'échappaient.
Un escargot passa, très lent, élégant comme un petit roi.
— Tu vois, dit-il en ne disant rien, on fait mieux quand on prend son temps.
Nino sourit à l'escargot.
La tour monta, droite et solide.
Le pont se fit large.
Et Mia posa un brin d'herbe au-dessus.
— Voilà, dit-elle. Le pont chante, maintenant.
Paul regarda Nino.
Son froncement de sourcils était parti se promener ailleurs.
— Merci, dit-il.
On fait la rivière ensemble?
Ils creusèrent une ligne sinueuse, qui brillait comme une idée.
Le Vent Qui Sait s'amusa à souffler dessus.
La rivière dansa.
— Je crois que réparer, c'est jouer en vrai, pensa Nino.
Sur le chemin du retour, Nino vit une bille rouge par terre.
Elle ressemblait à la sienne, celle de sa poche.
Il la ramassa.
— Elle est à qui? se demanda-t-il.
Il pensa à sa petite sœur, Zoé.
Zoé aimait les billes comme on aime les cerises.
À la maison, la bille n'était pas à lui.
C'était bien celle de Zoé, tombée derrière un coussin.
Nino la garda dans sa main.
Elle était lourde de rouge, lourde de question.
— Je la garde pour moi? dit une petite voix pressée.
Une autre voix, plus calme, souffla:
— Et si tu demandais?
Zoé entra, ses cheveux en bataille, ses joues en soleil.
— Tu as vu ma bille rouge? demanda-t-elle.
Nino regarda sa main.
Il sentit ses doigts bouger tout seuls.
— Oui, dit-il. Je l'ai trouvée.
Je l'ai gardée deux minutes dans ma poche.
Je te la rends.
Zoé prit la bille.
Ses yeux devinrent profonds comme deux puits.
— Merci, dit-elle.
Tu veux jouer avec moi?
Nino hocha la tête, surpris et content.
Ils firent rouler les billes dans un circuit de livres.
Les billes chantaient toc, toc, toc, comme des gouttes de pluie.
Puis Zoé rit:
— On met la tache-étoile de la nappe à la fin.
Ce sera la galaxie.
Nino trouva cette idée très bonne.
L'après-midi, Nino voulut faire voler le Vieux Cerf-Volant.
Il prit la ficelle, courut dans le jardin.
Le vent était là, avec son rire clair.
Le cerf-volant s'éleva, puis tourna un peu trop.
La ficelle s'emmêla autour d'une branche.
— Oh là là, fit Nino. C'est la faute du vent.
Le Vent Qui Sait fit une pirouette.
— Est-ce que je peux t'aider si tu me disputes? demanda-t-il en fredonnant.
Nino s'arrêta.
Il posa sa main sur son cœur.
— Tu as raison, dit-il. J'ai tiré trop fort.
Je demande de l'aide.
Il appela papa.
Ils tirèrent ensemble, doucement, comme on coiffe un nuage.
La ficelle descendit, avec un petit nœud au milieu.
— On le coupe? proposa papa.
— Non, dit Nino. On fait un nœud qui tient, comme a dit le cerf-volant.
Ils firent un beau nœud plat.
Le cerf-volant repartit, plus sage, plus fier.
— Voilà, souffla le vent.
Un nœud d'amitié.
Il tient parce qu'il relie.
Nino sentit que sa journée devenait ronde.
Comme une orange que l'on pèle sans casser la peau.
Il avait eu des petites peurs, des petites bosses.
Mais aussi des ponts qui chantent, des nœuds solides, et des sourires revenus.
— Peut-être que quand on se trompe, on peut faire de la musique, pensa-t-il.
Une musique où tout s'entend.
Partie 3 : Le pacte de la petite lumière
Le soir, la maison mit son pyjama de silence.
La lampe fit un cercle chaud sur le tapis.
Zoé dormait déjà, serrant sa bille.
Nino se coucha, sa tête dans un nid d'oreiller.
Le Chat des Pourquoi installa sa moustache près du lit.
Le Vent Qui Sait passa sous la fenêtre, très doucement.
Nino ferma les yeux.
Il appela son secret.
— Petit secret, tu te souviens?
Je rêve de décider comment faire quand je me trompe.
Est-ce que c'est ce soir qu'on trouve?
Une lumière très petite s'alluma dans la pièce.
Pas plus grande qu'une étoile qui aurait froid.
Elle flottait au-dessus du drap, et clignotait comme une pensée.
— Bonjour, dit la lumière.
Sa voix était ronde et claire, comme une goutte de miel.
— Tu es qui? demanda Nino, en chuchotant pour ne pas effrayer le silence.
— Je suis ta conscience, dit la lumière.
Je suis la petite voix qui ne gronde pas.
Je suis celle qui aime la vérité, même quand elle tremble.
Quand tu m'écoutes, je brille.
Quand tu m'oublies, je ne te boude pas.
J'attends, c'est tout.
Nino se redressa, les yeux pleins d'étoiles.
— Est-ce que tu peux m'aider à décider?
Quand je renverse l'eau.
Quand je casse un château.
Quand je prends sans demander.
Quand je dis que ce n'est pas moi.
La petite lumière se posa au bord de sa couverture.
— Oui, dit-elle. Mais je ne t'ordonne pas.
Je te propose un chemin.
Un chemin avec des cailloux blancs, pour ne pas se perdre.
Nino s'assit bien comme il faut.
— Dis-moi, dit-il. Je suis prêt.
La lumière cligna trois fois.
— Premier caillou: tu t'arrêtes.
Tu arrêtes tes pieds, tes mains, tes mots qui courent.
Tu respires comme le vent qui passe dans l'herbe.
Tu fais de la place dans ton ventre.
— Je peux faire comme ça, dit Nino.
Il inspira, expira.
Son ventre devint un petit ballon calme.
— Deuxième caillou, continua la lumière: tu regardes avec ton cœur.
Tu regardes toi, l'autre, la chose.
Tu te demandes: qu'est-ce qui fait mal, qu'est-ce qui pleure?
Et aussi: qu'est-ce qui peut sourire?
Nino pensa à la tour de sable, à la tasse d'eau, à la bille.
Il sentit leur petite voix.
Ça faisait un chœur tout doux.
— Troisième caillou: tu dis la vérité.
Avec des mots simples, sans t'abriter derrière le banc.
Tu dis: J'ai fait. Je suis désolé.
Et tu demandes: comment je peux réparer?
Tu ne forces pas la réponse.
Tu l'écoutes, comme on écoute la pluie.
Nino hocha la tête, très sérieux.
— Et après? demanda-t-il.
— Après, dit la lumière, tu fais un geste de réparation.
Il peut être petit.
Essuyer une table, modeler une tour, rendre une bille, nouer une ficelle.
Tu fais un geste qui relie ce qui a été coupé.
Et tu ajoutes un grain d'amour.
Un merci, un sourire, un dessin, une chanson.
Le Chat des Pourquoi ronronna.
— Et si l'autre dit non? demanda-t-il.
— Alors, dit la lumière, tu gardes tes mains ouvertes.
Tu peux réessayer plus tard.
Tu gardes la paix dedans, comme un nid qui attend.
Réparer, c'est parfois attendre la bonne saison.
Nino regarda la fenêtre.
La nuit avait mis des diamants sur le ciel.
— Et si je me sens encore tout froissé? murmura-t-il.
— Alors, dit la lumière, tu te pardonnes.
Tu te dis: j'apprends.
Tu poses ta main sur ton cœur, et tu lisses les plis.
Tu sais, ta main est un fer à repasser pour les chagrins.
C'est un secret de grand.
Nino sourit dans l'ombre.
— J'aime bien tes cailloux, dit-il.
Mais j'ai peur d'oublier.
La lumière se posa sur son front, comme un bisou.
— On peut faire un pacte, proposa-t-elle.
Un pacte doux, comme un drap propre.
— Un pacte? répéta Nino, les yeux ronds.
— Oui, dit la lumière.
Quand tu sentiras une piqûre de bêtise, je clignoterai.
Tu t'arrêteras, tu respireras, tu regarderas, tu diras la vérité, tu réparereras, tu te pardonneras.
Et moi, je te promets de ne pas crier.
Je te promets de toujours être là.
Même si tu t'endors au milieu.
Tu veux?
Nino pensa à ses mains, à ses pieds parfois trop pressés.
Il pensa aux ponts qui chantent, au nœud d'amitié, à Zoé.
Il mit sa main sur son cœur.
— Je veux, dit-il doucement.
Je te promets de t'écouter.
Même si j'ai peur.
Même si mes joues deviennent des pommes.
La lumière cligna.
— C'est notre pacte, dit-elle.
On peut le dire ensemble?
Nino ferma les yeux.
Ils dirent ensemble:
— Quand je me trompe, je m'arrête, je respire, je regarde avec mon cœur, je dis la vérité, je répare en douceur, et je me pardonne.
Je choisis l'harmonie.
Le Vent Qui Sait entra par la fenêtre, pour les applaudir en chuchotant.
— Harmonie, c'est quand tout chante ensemble, souffla-t-il.
Le dehors et le dedans.
Le toi et le moi.
Le Chat des Pourquoi étira ses moustaches.
— Alors, demanda-t-il, qu'est-ce que tu feras demain si la tasse d'eau te joue encore un tour?
Nino rit dans son oreiller.
— Je m'arrêterai.
Je respirerai.
Je dirai: la tasse a dansé.
Et je danserai avec l'éponge.
La lumière sourit, si une lumière peut sourire.
— Tu sais, dit-elle, l'harmonie, ce n'est pas que tout soit parfait.
C'est quand on s'accorde, après un couac.
Comme une guitare qu'on accorde doucement.
Tu tournes un peu, tu écoutes, tu ajustes.
Et puis, la musique repart.
Nino sentit un sommeil tiède venir sur ses épaules.
Il avait l'impression d'être un petit bateau, amarré dans un port doux.
Il pensa une dernière chose:
— Mon secret n'est plus tout seul dans ma poche.
Il a trouvé sa petite voix amie.
La maison respira avec eux.
On entendait le tic-tac de l'horloge, comme un cœur qui sait le chemin.
Zoé fit un petit bruit de rêve.
Le Vieux Cerf-Volant remua, tout content.
Dans la chambre, on voyait encore un point doré, minuscule.
La conscience de Nino montait la garde, sans faire peur.
Le lendemain, il y aurait d'autres pas, d'autres jeux, d'autres petites bosses.
C'était la vie, avec ses grains et ses perles.
Mais Nino avait une carte dans la poche, et une lumière dans le cœur.
Il savait qu'il pouvait choisir la douceur, même quand ça pique.
Il savait aussi que dire pardon fait pousser des ponts au milieu des rivières.
Et que les nœuds d'amitié tiennent, quand on les noue avec des mains ouvertes.
Avant de s'endormir tout à fait, il murmura:
— Merci, petite lumière.
À demain.
La lumière cligna doucement, comme on ferme une porte de rêve.
Dans le silence, un chant très bas passait, comme une balançoire au clair de lune.
C'était l'harmonie qui veillait.
Et Nino, le cœur chaud, glissa dans la nuit, léger comme une plume.