Le matin tranquille
Nori est un petit dragon vert. Ses écailles brillent comme des feuilles au printemps. Ce matin, tout est très calme dans la maison. Le soleil entre par la fenêtre. On entend juste un oiseau qui chante, loin, très loin. Nori caresse son doudou avec une patte. Il sent son ventre un peu serré. Parfois, quand il a peur ou quand il est triste, une petite fumée s'échappe de son nez. Aujourd'hui, il souffle très doucement, presque rien.
Papa entre dans la chambre. Il parle avec une voix douce, comme une couverture chaude.
— Bonjour, mon Nori.
— Bonjour, Papa, dit Nori d'une petite voix.
Papa s'assoit au bord du lit. Il ne presse pas Nori. Il attend. Il pose sa grande patte sur la petite patte du dragon.
— On ira au cimetière tout à l'heure, dit Papa. Si tu veux, on pourra y aller lentement. On pourra nous arrêter quand tu en auras besoin.
Nori regarde le mur. Il y a un dessin de Mamie, avec un grand sourire. Mamie faisait des soupes qui sentaient la cannelle. Elle racontait des histoires en frottant le bout du nez de Nori avec le sien. Nori ferme les yeux un instant. Il se rappelle la chaleur des mains de Mamie. Il avale sa salive.
— Papa… Quand on dit que Mamie est morte… qu'est-ce que ça veut dire, exactement ?
Papa prend une petite inspiration. Sa voix reste douce.
— Ça veut dire que le corps de Mamie s'est arrêté. Son cœur ne bat plus. Elle ne respire plus. Elle ne mange plus, elle ne bouge plus. Elle ne sent plus rien, ni la douleur, ni le froid, ni la faim. Elle était très fatiguée. Son corps avait fait un long chemin. Maintenant, il se repose. Nous, on peut continuer à penser à elle, à dire son nom, à nous souvenir de ce qu'elle aimait.
Nori fronce un peu le museau.
— Et si j'oublie ? Si un jour je n'arrive plus à me rappeler sa voix ?
Papa serre un peu la patte de Nori.
— Nous allons garder des souvenirs. On peut faire une boîte avec des choses qui nous font penser à elle. On peut raconter ses histoires encore et encore. Les souvenirs aiment les mots, tu sais. Et l'amour, lui, reste dans le cœur.
Nori hoche la tête. Une petite larme roule, comme une petite perle. Il la laisse couler. Papa tend un mouchoir. Nori souffle le nez, puis il se lève doucement.
— Je veux lui apporter une fleur, dit-il.
— D'accord, répond Papa. On en choisira une jolie, simple, comme elle aimait.
Ils descendent à la cuisine. Il y a une odeur de tartines. Nori mord dans une pomme. Le jus est sucré. Ça fait du bien d'avoir un goût connu. Papa met la fleur dans un petit bocal d'eau. Nori prend aussi un dessin qu'il a fait hier soir. C'est un grand cœur jaune avec deux petits dragons qui rient.
Le chemin du cimetière
La porte se referme doucement derrière eux. L'air est frais. Le ciel est bleu pâle. Nori met sa petite écharpe. Papa lui donne la main. Ils avancent sans se presser. Le trottoir est tout propre, avec des feuilles qui craquent un peu sous les pas. Nori aime ce bruit. Il écoute. Il sent aussi une odeur de terre, et le parfum des buissons.
— Le cimetière, dit Papa, c'est comme un grand jardin. Les gens viennent pour se souvenir. Ils parlent doucement. Ils déposent des fleurs, des petites pierres, des mots. On marche lentement. On fait attention aux autres, à leur silence. C'est un endroit tranquille.
Nori hoche la tête. Il regarde ses pieds. Il pense à Mamie. Dans sa tête, il entend sa voix qui rit. Il sourit un peu. Puis son sourire glisse, comme une feuille qui tombe. C'est bizarre, ce va-et-vient dans son cœur. Parfois la joie. Parfois la tristesse. Papa, sans rien dire, serre un peu ses doigts.
Ils passent devant la boulangerie. L'odeur du pain chaud les enveloppe. Nori se rappelle que Mamie lui achetait souvent un petit pain rond. Papa comprend son regard.
— Au retour, on pourra prendre un petit pain pour toi, propose-t-il.
— Et on en laissera un tout petit morceau pour les oiseaux, dit Nori.
— Comme Mamie le faisait, dit Papa en souriant.
Ils arrivent au grand portail. Il grince un peu, mais pas trop. À l'intérieur, le sol est en gravier. Ça fait cric-cric sous leurs pas. Les tombes sont comme des petites maisons de pierre. Il y a des noms gravés dessus. Des dates aussi. Nori lit doucement le nom de quelqu'un. Il s'applique. Papa l'aide pour un mot difficile. Ils avancent entre les allées. Des fleurs de toutes les couleurs s'ouvrent au soleil. Il y en a des blanches, des roses, des violettes. Un arrosoir bleu dort contre un robinet.
— Regarde, dit Papa. Voilà l'endroit de Mamie.
La pierre de Mamie est simple. Il y a son nom, et un petit motif de feuille, parce qu'elle aimait toucher les feuilles en parlant. Nori s'approche. La pierre est froide sous sa patte. Il pose doucement la fleur et le dessin. Il ne dit rien tout de suite. Sa gorge est serrée. Une petite fumée sort de son museau. Elle se dissipe dans l'air.
Un rouge-gorge se pose tout près. Il tourne la tête. Il sautille. Nori le regarde avec de grands yeux.
— Tu crois que c'est Mamie ? demande-t-il, tout bas.
Papa sourit, et ses yeux brillent un peu.
— Je crois que c'est un oiseau qui aime le calme. Mais c'est beau de penser à Mamie quand on voit quelque chose de doux. Ça fait du bien au cœur.
Nori respire lentement. Une larme tombe sur la pierre, ploc. Papa ne la chasse pas. Il laisse Nori être comme il est. Puis Nori chuchote :
— Mamie, c'est Nori. Je suis venu. J'ai apporté une fleur. Elle est simple, comme toi. J'ai aussi fait un dessin. Je t'aime, Mamie.
Il reste un moment. Le rouge-gorge bat des ailes et s'envole, comme un petit salut. Nori sourit un peu, malgré ses yeux mouillés.
— Papa, murmure-t-il, est-ce que Mamie a froid là-dessous ?
Papa s'accroupit, à sa hauteur.
— Non, mon Nori. Le corps de Mamie est dans un coffre sous la terre, bien fermé. Mais surtout, il ne sent plus rien du tout. Il n'a ni froid, ni chaud. Le corps se repose. Et nous, nous pouvons venir ici pour penser à elle, pour parler, pour écouter.
Nori souffle encore un peu. Il se tait. On entend un léger frottement de feuilles. Le vent passe et repart.
Sous la pluie, puis le soleil
Une petite goutte tombe sur la joue de Nori. Puis une autre. La pluie commence doucement, comme un chuchotement. Papa lève les yeux.
— On va se mettre sous l'arbre, d'accord ?
Ils se glissent sous un grand if. Les branches font un toit. On voit la pluie qui fait des ronds dans une flaque. Nori regarde ses chaussures. Elles brillent un peu d'eau.
— La pluie va mouiller Mamie ? demande-t-il encore, inquiet.
— Non, dit Papa. Le corps de Mamie est bien à l'abri. Et lui, tu sais, il ne sent plus rien. La pluie, ici, arrose les plantes. Elle fait grandir les fleurs. Elle nettoie la pierre. C'est comme si le jardin prenait soin de tout le monde.
Nori écoute le bruit de la pluie. Plic, ploc. Plic, ploc. Ça fait comme une petite musique. Il pose sa tête contre le bras de Papa. Papa caresse doucement la crête de Nori, de haut en bas, très lentement. Dans le petit silence, Nori pense à une chose.
— J'ai peur d'oublier sa manière de rire, dit-il. Son “ha ha” qui sautait, comme un ballon.
— Tu veux que je t'aide à la retrouver ? propose Papa.
— Oui.
Papa ferme les yeux et fait “Ha ! Ha !” en tapant doucement dans ses mains, comme Mamie le faisait quand elle était contente. Nori rit malgré lui. Son rire sort comme un petit feu d'artifice, mais tout doux. La pluie ralentit, puis s'arrête. Un rayon de soleil glisse entre les branches.
— Regarde, dit Papa. On dirait un petit arc de lumière.
Au bout du chemin, un vase renvoie des reflets, comme un mini arc-en-ciel. Nori ouvre grand les yeux. Il prend une petite pierre, plate et douce, restée au pied de l'arbre.
— Je peux faire un cœur dans la terre ? demande-t-il.
— Bien sûr, répond Papa.
Nori dessine un cœur près de la pierre de Mamie. À côté, il fait deux petites ailes, parce que Mamie disait souvent : “C'est la joie qui me donne des ailes.” Il sourit, fier d'avoir trouvé ce souvenir. Papa sort une graine qu'il gardait dans sa poche.
— C'est une graine de pensée, dit-il. Mamie aimait ces fleurs-là. Tu veux qu'on la plante ici ?
— Oui, oui, dit Nori avec un petit enthousiasme.
Ils creusent un minuscule trou avec une cuillère que Papa avait prise. Ils posent la graine, ils recouvrent. Nori lisse la terre avec sa patte. Il parle à la graine, comme on parle à un petit secret.
— Tu peux pousser, petite graine. Nous viendrons te voir.
— Tu sais, dit Papa, quand on est triste, c'est normal. On peut pleurer, on peut se taire, on peut même rire. Tout cela a de la place. La tristesse fait des vagues. Parfois, elle vient fort. Puis elle s'en va un peu. Elle revient, puis elle repart. Quand ça vient, on respire ensemble. D'accord ?
Nori hoche la tête. Il inspire, il expire. Une, deux, trois fois. Le soleil chauffe un peu plus. Le jardin sent la pluie. L'air est clair.
— Avant de partir, propose Papa, on va chercher le banc où vous vous asseyiez tous les deux ? Tu m'en parlais souvent.
Le cœur de Nori fait un petit bond.
— Oui, le banc bleu ! Celui au soleil !
Ils avancent entre les allées. Nori cherche avec ses yeux. Il se rappelle la forme des accoudoirs. Il cherche un peu, tourne, revient, hésite. Il y a des bancs ici et là, mais pas le bon. Son cœur se serre. Et si le banc n'était plus là ?
— On continue, dit Papa. On a le temps.
Au détour d'une pierre avec un oiseau gravé, Nori voit enfin une tache bleue.
Le banc au soleil
— Le voilà ! s'écrie Nori, mais pas trop fort. Ses yeux brillent. Le banc est un peu vieilli, mais il est là, tout contre un mur clair, et le soleil le réchauffe. Un chat dort en boule sur l'un des coins. Il ouvre un œil, sans bouger. Nori s'approche doucement, pour ne pas le déranger. Le chat fait un petit ronron, puis se rendort.
Nori pose sa main sur l'assise. Le bois est tiède. C'est agréable. Papa s'assoit. Nori grimpe à côté de lui. Il sent la chaleur du banc dans son dos. C'est comme si le soleil faisait un câlin par le banc. Nori ferme les yeux un instant. Le vent bouge un peu les feuilles. Les oiseaux parlent entre eux, là-haut. On entend un bourdonnement d'abeille.
— Ici, dit Nori, Mamie me racontait des histoires. La fois où elle a glissé dans la boue et elle avait ri, tellement ri, qu'elle n'arrivait plus à se relever. Et puis, ici, on partageait un petit pain. Elle coupait une miette pour les moineaux, tu te souviens ?
— Je m'en souviens, dit Papa. Et toi, tu attrapais les miettes pour faire semblant d'être un dragon très sérieux.
Nori rit doucement. Il sort de sa poche un ruban jaune. C'était un ruban de Mamie. Il l'avait mis là hier, sans oser le regarder. Maintenant, il ose. Il le pose sur ses genoux et il le lisse. Il le sent. Ça sent un peu comme l'armoire de Mamie, avec de la lavande.
— On peut accrocher le ruban au banc ? demande-t-il.
— On peut, dit Papa, si on le met bien et si on le laisse discret. Il restera tant qu'il pourra. Et quand le vent l'emportera, on saura qu'il aura voyagé.
Ils font un petit nœud, discret, au bout du banc. Le ruban danse un peu dans la brise. Il fait des petits signes. Nori sourit. Son cœur est encore triste, mais il y a un coin chaud maintenant, comme une couverture.
Papa sort une petite gourde d'eau et un biscuit.
— On partage ? propose-t-il.
Nori croque un morceau. Le biscuit est croquant et sucré. Papa en croque un autre. Ils boivent une gorgée. Le soleil glisse sur leurs joues.
— Papa, dit Nori, est-ce que je peux jouer cet après-midi ?
— Bien sûr, répond Papa. On peut jouer, on peut rire, même si on est encore un peu triste. Les deux peuvent vivre ensemble. La tristesse n'interdit pas la joie. Elle s'assoit à côté. Elle se repose quand on rit. Et elle revient parfois. Nous, on l'accueille, on la connaît, et on continue.
Nori regarde le jardin calme. Il sent son ventre qui se détend. Il se rappelle la graine de pensée. Il imagine la petite tige qui poussera, doucement. Il imagine revenir ici, avec Papa, avec peut-être une nouvelle histoire à raconter à Mamie. Il pose sa tête sur l'épaule de Papa.
— On reviendra, chuchote-t-il.
— Oui, répond Papa. Autant de fois que tu voudras.
Ils restent encore un moment, à ne rien faire d'autre que respirer, écouter, sentir la chaleur du banc. Nori se dit que ce banc est un peu un pont. Entre avant et maintenant. Entre Mamie et lui. Entre un jour triste et un jour un peu plus doux. Il ferme les yeux. Dans le noir de ses paupières, il voit des couleurs, très légères, comme des pétales.
Puis Nori rouvre les yeux. Il regarde le ruban jaune qui danse. Il sourit. Il sent que quelque chose en lui est solide, même si c'est encore fragile. Il se sent petit, mais aussi grand. Il a envie de prendre soin de la graine. Il a envie de raconter une histoire de Mamie à son doudou ce soir.
— On va à la boulangerie ? propose Papa en se levant.
— Oui ! Et on laissera des miettes pour les oiseaux, dit Nori, avec un petit clin d'œil.
Ils se lèvent du banc. Nori pose une dernière fois sa patte sur le bois tiède. Il dit “À bientôt” au banc, au ruban, au chat qui dorlote. Le soleil caresse leur dos pendant qu'ils repartent, main dans la patte, pas pressés. Le portail grince doucement, comme un au revoir.
Sur le chemin, Nori respire l'air frais. Il sent quelque chose de léger en lui. Il sait que parfois, il pleurera encore. Peut-être ce soir. Peut-être demain. Mais maintenant, il sait aussi qu'il y a des chemins pour marcher avec la tristesse. Il y a un jardin calme. Il y a une graine qui pousse. Il y a un banc au soleil, qu'il a retrouvé. Et il y a ses pas, lents et sûrs, qui le ramènent à la maison, avec Papa, et avec l'amour de Mamie, bien posé dans son cœur.