Chapitre 1 : La valise qui sent la crème solaire
Léa a huit ans et des sandales qui font clap-clap sur le carrelage. Dans la chambre, la valise est ouverte comme une grande bouche prête à avaler l'été. On entend dehors les oiseaux et, dans l'air, il y a déjà une odeur de crème solaire.
« Maman, on arrive bientôt ? » demande Léa, alors qu'elles ne sont même pas sorties de l'appartement.
Maman rit et ferme un petit sac avec la brosse à dents. « On n'est pas encore parties, ma puce. Mais j'aime bien quand tu as hâte. »
Léa attrape son chapeau de paille et le pose sur sa tête. Il glisse un peu sur ses cheveux. « Je suis prête, moi. »
Papa arrive avec un grand sac de plage. « Prête, oui… mais est-ce que tu as pris ton livre ? Et ton petit carnet pour dessiner ? »
Léa fouille, puis sort son carnet. « Là ! Et je peux prendre aussi ma gourde ? Comme ça, si quelqu'un a soif, je peux prêter. »
« Bonne idée, » dit Papa. « Prêter, c'est gentil, surtout quand on demande avant et qu'on fait attention. »
Léa se redresse. Elle aime quand on lui dit qu'elle est gentille. « Et mes lunettes de soleil, je peux les prêter aussi… mais doucement, parce que c'est fragile. »
Maman fait un clin d'œil. « On dirait une vraie cheffe des vacances. »
Dans le couloir, Léa vérifie encore. Doudou ? Oui. Mouchoirs ? Oui. Un paquet de biscuits ? Oui, et ça fait un bruit de papier qui promet déjà un petit goûter.
Ils descendent l'escalier. L'air dehors est chaud, comme une couverture douce. Le soleil brille mais pas trop fort, et tout le monde semble marcher un peu plus lentement.
Sur le chemin vers la voiture, Léa répète : « On arrive bientôt ? »
Papa ouvre le coffre. « Bientôt… mais d'abord, on conduit jusqu'à la ville, puis on prendra le petit train touristique. »
« Un petit train ? Comme un vrai train ? »
« Comme un petit train de vacances, » explique Maman. « Il roule doucement, il fait visiter, et il a une cloche. »
« Ding ding ! » fait Léa, déjà heureuse.
Elle s'installe à l'arrière. La ceinture clique. Léa colle son nez à la vitre. Les arbres passent. Les maisons aussi. Parfois, elle voit un jardin avec une piscine, et elle imagine l'eau fraîche.
« On arrive bientôt ? » dit-elle encore.
Maman se retourne un peu. « Tu peux me dire ce que tu ressens, plutôt que de compter les minutes ? »
Léa réfléchit. Elle regarde le ciel bleu. « Je me sens… pressée. Et aussi… contente. Et un tout petit peu… je ne sais pas… comme un papillon dans le ventre. »
« Ça s'appelle l'excitation, » dit Papa. « C'est normal avant les vacances. »
Léa sourit. Elle aime apprendre un mot qui correspond à ce qu'elle sent.
Quand ils se garent enfin, l'air sent la pierre chaude et les gaufres d'un stand pas loin. Léa saute presque de la voiture.
« On arrive bientôt ? »
Papa pointe du doigt une petite gare en bois avec un panneau coloré. « Là, on y est. »
Léa ouvre de grands yeux. Le petit train est là, avec ses wagons rouges et jaunes. Il brille au soleil, comme s'il avait été ciré exprès.
Chapitre 2 : Le petit train qui fait ding ding
Une dame avec un chapeau blanc vérifie les billets. « Bonjour ! Vous êtes prêts pour la balade ? »
« Oui ! » répond Léa plus vite que tout le monde.
Ils montent dans un wagon. Les bancs sont en bois, un peu tièdes. Léa pose sa main dessus et dit : « Ouh, c'est chaud, comme une tartine. »
Maman s'assoit près de la fenêtre. Papa s'installe en face, avec le sac de plage entre ses pieds. Léa se met au milieu, pour pouvoir regarder partout.
La locomotive fait un petit bruit, puis la cloche sonne. « Ding ding ! »
Léa rit. « Je l'avais dit ! »
Le train démarre doucement. Les roues font un son régulier. L'air entre par les fenêtres ouvertes et caresse les joues. Léa plisse les yeux, heureuse, et demande aussitôt :
« On arrive bientôt ? »
Papa lève un sourcil amusé. « On est déjà en route, ma championne. Mais on n'arrive pas tout de suite. On profite. »
Léa regarde devant. Il y a des touristes, des enfants, une mamie qui tient un éventail. À côté, un petit garçon serre un ballon.
Le ballon glisse et s'échappe. Le garçon tend la main, mais il n'ose pas se lever. Ses yeux deviennent ronds.
Léa attrape le ballon juste à temps. « Tiens ! » Elle le tend avec soin. « Tu l'avais presque perdu. »
Le garçon souffle. « Merci… moi, je m'appelle Sami. »
« Léa, » répond-elle. « Tu veux t'asseoir à côté de moi ? Comme ça, ton ballon, il reste là. »
Sami s'installe. Il regarde les maisons défiler. « C'est joli. Mais… ça secoue un peu. »
« C'est comme un massage de train, » plaisante Léa. « Un massage gratuit. »
Sami rit, un rire petit mais vrai.
Le guide du train parle dans un micro. Sa voix est gentille. « À gauche, vous voyez le marché couvert. Le matin, ça sent les fruits et le pain chaud… »
Léa ferme un instant les yeux. Elle imagine l'odeur du pain. Son ventre fait un petit « glou ».
« On arrive bientôt ? » murmure-t-elle, plus pour elle-même.
Maman pose une main sur son genou. « Tu peux écouter la voix du guide. Il raconte des choses intéressantes. »
Léa hoche la tête, mais ses yeux partent déjà vers une fontaine qui brille. L'eau saute et retombe en éclats. Des gouttes ressemblent à des perles.
Sami chuchote : « Tu vas à la plage ? »
« Oui ! Et toi ? »
« Moi aussi. Mais j'ai oublié mes lunettes de soleil… et le soleil me pique les yeux. »
Léa ouvre son petit sac. Elle en sort une paire de lunettes de soleil en plastique bleu. « Tu peux prendre les miennes un moment, si tu veux. Tu les mets, puis tu me les rends quand on descend. D'accord ? »
Sami hésite. « Mais… c'est à toi. »
« Je prête, » dit Léa, fière. « Je fais attention. Et toi aussi, tu fais attention. »
Sami prend les lunettes avec deux mains, comme un objet précieux. « Promis. Merci, Léa. »
Le train passe près d'un parc. Des enfants courent. Des adultes boivent des limonades. Léa entend un chien aboyer au loin, puis la cloche du train fait encore : « Ding ding ! »
« On arrive bientôt ? » demande Léa, parce que sa joie déborde et qu'elle ne sait pas comment la poser.
Papa montre une carte sur son téléphone. « Encore deux arrêts, et on descend près du port. »
« Deux arrêts, » répète Léa. Elle compte sur ses doigts. « Un… deux… D'accord, je peux tenir. »
Mais l'attente lui chatouille les jambes. Elle remue un peu, puis s'arrête. Elle se souvient de ce que Maman a dit : profiter.
Alors Léa se concentre. Elle décrit à voix basse ce qu'elle voit, comme un jeu. « Une maison blanche… un balcon avec des fleurs… une bicyclette rouge… »
Sami la regarde. « Tu fais quoi ? »
« Je collectionne des images dans ma tête, » répond Léa. « Comme des cartes. »
Sami essaie aussi. « Un monsieur avec un chapeau… une glace… un chat ! »
« Bien vu ! » dit Léa.
Le train ralentit. Le guide annonce : « Prochain arrêt : le port. »
Léa se redresse. « On arrive bientôt ? »
Maman rit tout doucement. « Oui, on arrive maintenant. »
Chapitre 3 : Le port, le sable et les petits services
Quand ils descendent, l'air change. Il sent le sel, les bateaux, et un peu le poisson. Les mouettes crient au-dessus des têtes. Le soleil fait briller l'eau comme des milliers de paillettes.
« Wahou… » souffle Léa.
Sami descend aussi avec sa famille, juste derrière. Il rend les lunettes de soleil à Léa, soigneusement. « Merci. Je n'ai presque pas plissé les yeux. »
Léa les remet dans son sac. « De rien. Bonnes vacances ! »
Sami sourit. « Toi aussi ! Peut-être qu'on se recroise. »
Léa rejoint Papa et Maman sur le trottoir. Papa dit : « On marche jusqu'à la plage. Ce n'est pas loin. »
« On arrive bientôt ? » demande Léa par habitude, mais cette fois elle rigole en même temps.
« Bientôt, » répond Maman. « Et en attendant, tu peux sentir l'air. »
Léa inspire. L'air est humide, un peu frais malgré le soleil. Elle entend un mât taper contre un bateau : tac-tac, tac-tac. Ça fait une musique de port.
Sur le chemin, ils passent devant une petite boutique. Un ventilateur tourne. Léa voit une carte postale avec un phare.
« Je peux en acheter une ? Pour Mamie ? »
Papa hoche la tête. « Bonne idée. Mamie adore recevoir du courrier. »
Dans la boutique, Léa choisit une carte avec une plage et un château de sable. Elle prend aussi un timbre. La dame à la caisse dit : « Tu l'écriras toi-même ? »
« Oui, » répond Léa. « Je sais écrire. Pas parfait, mais j'essaie. »
Dehors, ils s'installent sur un banc à l'ombre. Léa sort son carnet, et écrit lentement, la langue un peu sortie, concentrée. Maman l'aide juste pour l'adresse.
Léa lit à voix haute : « Coucou Mamie. Je suis en vacances. Il fait chaud et ça sent la mer. Je t'écoute quand tu racontes tes souvenirs. Bisous. Léa. »
Maman la regarde avec douceur. « Tu as écrit “je t'écoute”. C'est joli. »
Léa hausse les épaules, un peu gênée. « Mamie dit souvent que je parle vite… alors je veux lui montrer que je peux aussi écouter. »
Ils marchent encore. Les pas de Léa font cric-cric sur un chemin de petits cailloux. Puis, enfin, le sable apparaît, doré et doux.
Léa s'écrie : « On arrive bientôt ?… Ah ! On est arrivés ! »
Papa plante le parasol. Maman étale la serviette. Léa enlève ses sandales et enfonce ses orteils dans le sable. C'est chaud au-dessus et un peu frais dessous.
« J'adore, » dit-elle. Elle court vers l'eau, puis s'arrête quand les vagues touchent ses pieds. « Ouh ! C'est froid ! »
Maman s'approche. « Tu veux qu'on y aille ensemble ? »
Léa prend la main de Maman. Elles avancent. L'eau monte sur les chevilles. Léa rit. « Ça chatouille ! »
Au bout d'un moment, Léa aperçoit un petit garçon qui cherche quelque chose près des serviettes. Il tourne en rond. Il a l'air perdu.
Léa revient vers lui. « Tu as perdu un truc ? »
Le garçon renifle. « Mon seau… il était bleu. Je voulais faire un château. »
Léa regarde autour. Un seau bleu est renversé près d'un rocher. « Là ! » Elle le ramasse. « C'est celui-là ? »
Le garçon sourit aussitôt. « Oui ! Merci ! »
Léa lui tend le seau. « Tu peux aussi prendre ma pelle si tu veux. J'en ai une. Mais tu me la rends après, d'accord ? »
« D'accord ! » dit le garçon. « Je m'appelle Hugo. »
« Léa. Et moi, j'aime les châteaux avec des douves. »
Ils construisent ensemble. Léa explique : « D'abord, on mouille le sable. Sinon, ça s'écroule. »
Hugo écoute et fait pareil. Ils tassent, ils retournent le seau, ils tapotent. Un château apparaît, un peu tordu mais fier.
Papa apporte une gourde. « Qui a soif ? »
Hugo lève la main timidement. « Moi… j'ai oublié la mienne. »
Léa ouvre sa gourde. « Je peux partager. Tu bois après moi, ou on verse dans ta main ? »
Hugo réfléchit. « Dans ma main ! Comme ça, c'est propre. »
Léa verse un petit peu. Hugo boit et dit : « Merci. Tu prêtes beaucoup, toi. »
Léa rougit de plaisir. « Oui, mais… faut demander. Et faut rendre. »
Plus tard, Maman sort les biscuits. Le papier fait crac-crac. Léa en donne un à Hugo, après avoir regardé Maman.
Maman hoche la tête. « Oui, tu peux partager. »
Le soleil monte. Les corps se reposent. Léa s'allonge sur la serviette. Elle écoute le bruit de la mer, comme un grand souffle qui va et qui vient.
Et, sans y penser, elle murmure encore : « On arrive bientôt ? »
Papa rit doucement. « À quoi, cette fois ? »
Léa réfléchit. « À… je sais pas. À tout ce qui est chouette. »
« Alors, » dit Maman, « tu es déjà dedans. »
Chapitre 4 : Le retour et la leçon qui se glisse dans l'oreille
En fin d'après-midi, le soleil devient plus orange. L'air est moins chaud. La peau de Léa sent la mer et la crème solaire. Elle a du sable dans les cheveux, et ça la fait rire.
Ils replient la serviette. Papa secoue le parasol. Maman vérifie le sac. Léa cherche ses sandales.
Hugo arrive en courant. Il tient la pelle de Léa. « Tiens ! Je te la rends. Merci pour le château. »
Léa prend la pelle. « Merci de me l'avoir rendue. Et merci d'avoir écouté mes idées. »
Hugo fait un signe de la main et repart vers sa famille.
Sur le chemin du retour, ils passent par le port. Les bateaux bougent doucement. Léa regarde les cordes, les bouées, les reflets. Elle se sent un peu fatiguée, mais une fatigue douce, comme après un bon jeu.
Ils retrouvent le petit train touristique pour rentrer. La locomotive les attend. « Ding ding ! » fait la cloche, comme pour dire bonsoir.
Léa monte et s'assoit. Ses jambes ne sautillent plus. Elles se reposent.
Sami est là, dans un autre wagon. Il les voit et fait un petit coucou. Léa répond avec la main, contente.
Le train démarre. Le guide parle encore, mais sa voix est plus calme, comme si elle aussi avait chaud.
Léa ouvre la bouche. « On arrive bientôt ? »
Puis elle s'arrête. Elle regarde Maman. Maman ne se fâche pas. Elle sourit, mais elle a l'air un peu fatiguée aussi.
Léa se souvient de la carte postale pour Mamie. « Je t'écoute », elle avait écrit. Et si elle essayait maintenant ?
Elle se tourne vers Papa. « Papa… tu préfères quoi, toi, dans l'été ? »
Papa semble surpris, puis ses yeux brillent. « Bonne question. J'aime quand le soir arrive et que tout devient doré. J'aime aussi entendre la mer sans parler. Et toi ? »
Léa réfléchit. « Moi, j'aime… quand l'eau est froide au début, puis après on s'habitue. Et j'aime quand on partage. Et quand le train fait ding ding. »
Maman ajoute : « Moi, j'aime les petits moments simples. Comme écrire une carte. Ou regarder Léa prêter ses affaires avec attention. »
Léa écoute vraiment. Elle ne pense pas à la durée, ni aux arrêts. Elle regarde les lèvres de Maman bouger, elle entend sa voix, elle sent la chaleur encore sur ses épaules. C'est comme si le monde ralentissait juste pour elle.
Le guide dit au micro : « À droite, vous voyez la grande place. Le soir, on y mange des glaces et on écoute des musiciens. »
Léa chuchote : « Maman, tu crois qu'on pourra écouter des musiciens un jour ? »
« Oui, » répond Maman. « Et on écoutera ensemble. Sans se presser. »
Le train passe devant la place. Léa voit des enfants avec des ballons, des parents assis, et un monsieur qui accorde une guitare. Elle entend une note qui flotte, légère.
Léa ne demande pas « on arrive bientôt ? » cette fois. Elle garde la question au fond d'elle, comme un petit oiseau qui se repose.
Le train ralentit. Papa dit : « Notre arrêt arrive. »
Léa hoche la tête. « D'accord. »
En descendant, elle prend la main de Maman. La rue est tiède. Une brise passe, douce comme un secret.
Dans la voiture, sur le chemin vers la maison de vacances, Léa bâille. Ses yeux piquent un peu.
Maman chuchote : « Tu as été courageuse aujourd'hui. Tu as partagé, tu as demandé, tu as rendu… et tu as écouté. »
Léa murmure, la voix presque endormie : « J'aime bien écouter. On entend des choses qu'on ne voit pas. »
Papa sourit dans le rétroviseur. « C'est une grande découverte. »
Léa ferme les yeux. Elle entend encore la mer. Elle entend le « ding ding » du train. Elle entend la voix de ses parents, douce et proche.
Et, juste avant de s'endormir, elle pense : parfois, la meilleure arrivée, c'est quand on prend le temps d'écouter le chemin.