Chapitre 1
Dans le Nord où la neige chante sous les pas, Aila avançait avec douceur. Elle était jeune, et pourtant on disait qu'elle avait le regard des veilles lunes : calme, attentif, indulgent. Quand un enfant renversait son seau de poissons, elle aidait sans gronder. Quand un vieux chasseur se trompait de chemin, elle riait avec lui, pas de lui.
Ce soir-là, le ciel était vert pâle, comme une aurore qui aurait oublié d'être pressée. Au bord du village, le sol avait une blessure. Une vraie. Une fente longue et sombre, qu'on appelait la cicatrice de terre. Elle n'était pas là hier. Elle respirait comme une bouche, soufflant un vent glacé qui sentait la pierre mouillée.
La chamane, Anaana Sila, posa une main sur l'épaule d'Aila. Sa paume était chaude, comme une pierre restée près du feu.
“Tu n'es pas la plus forte,” dit-elle. “Tu n'es pas la plus rapide. Mais tu es celle qui tient bon.”
Aila avala sa peur, comme on avale une gorgée d'air froid.
“Je dois la fermer ?”
“Oui. Pas en frappant. Pas en criant. En cousant le monde, fil après fil.”
On lui confia un petit tambour de peau, un couteau d'os pour couper la corde, et une lampe de pierre où brûlait une flamme bleue. “Cette flamme,” murmura Anaana Sila, “vient d'une étoile tombée. Elle ne te brûlera pas. Elle te guidera.”
Aila s'inclina. Devant elle, la cicatrice de terre s'étirait vers la banquise, comme si le monde avait été griffé par un géant invisible. Elle fit un pas, puis un autre. La neige craqua. Le vent murmura. Et au fond de la fente, quelque chose répondit, très bas, comme un soupir qui n'en finissait pas.
Chapitre 2
La nuit tomba sans bruit. Aila suivit la cicatrice, car il faut suivre une blessure pour la comprendre. Parfois, elle s'élargissait et avalait la lumière. Parfois, elle se resserrait, comme si la terre regrettait.
Sur la glace, Aila vit des traces. Pas celles d'un renard. Pas celles d'un lièvre. Des traces rondes, profondes, comme si quelqu'un marchait avec des bols sous les pieds. Elle eut envie de faire demi-tour. Alors elle posa la main sur son tambour.
Un coup. Puis un autre.
Boum. Boum.
Le son était simple, mais il remplissait l'air, comme une petite promesse.
Une silhouette apparut près d'un bloc de neige. Un garçon ? Non. Un esprit ? Peut-être. Il portait une capuche faite d'ombre et de givre, et ses yeux brillaient comme deux morceaux de lune.
“Tu vas recoudre la terre ?” demanda-t-il.
Aila se redressa. “Je vais essayer.”
Il gloussa, un rire léger, comme une plume qui chatouille.
“Tout le monde essaie. Et la cicatrice se moque.”
Aila ne se fâcha pas. Elle avait appris que la colère glisse sur la glace et qu'on y tombe vite.
“Tu peux te moquer,” dit-elle. “Mais tu peux aussi m'aider.”
L'esprit la fixa, surpris, comme si personne ne l'avait jamais invité à être utile.
“On m'appelle Ukaliq. Je garde les secrets qui se cachent sous les pierres.”
“Alors montre-moi le secret de cette cicatrice.”
Ukaliq fit un geste. La neige autour d'eux se souleva en spirales, puis retomba doucement.
“La terre a été tirée,” chuchota-t-il, “comme une peau trop sèche. Il lui manque une chose : un reflet. Sans reflet, elle se fend. Sans reflet, elle oublie qu'elle est entière.”
Aila cligna des yeux. “Un reflet ?”
“Pas un miroir en métal. Un miroir d'eau. Une mare qui sait regarder le ciel.”
Il pointa le Nord, là où la cicatrice devenait plus sombre.
“Va là-bas. Cherche la première larme de Sedna. Elle a le pouvoir de lisser ce qui se déchire.”
Aila hocha la tête. Elle avait entendu l'histoire de Sedna, la mère des mers, celle qui pleure des tempêtes et offre des poissons. Les mythes, ici, n'étaient pas des histoires lointaines : c'étaient des voisins invisibles.
Elle reprit sa marche. Le vent recommença à parler. Et Aila, pas après pas, répondit en persévérant.
Chapitre 3
Plus loin, la cicatrice traversait un champ de rochers noirs, comme des dents sorties de la neige. Entre eux, une brume rampait, bleue et froide. La flamme de la lampe se mit à frissonner.
Aila entendit un grondement. Pas celui d'un ours. Celui d'un tambour immense, caché sous le monde.
Boumm… boumm…
La terre battait, mais sans rythme, comme un cœur fatigué.
Sur un rocher, une forme était assise : un corbeau blanc, énorme, avec des plumes qui semblaient taillées dans la lumière. Il tourna la tête d'un air sévère, puis la fixa.
“Tu marches sur une plaie,” dit-il.
“Je le sais,” répondit Aila.
“Et tu n'as qu'une lampe et un tambour.”
“Et de la patience,” ajouta-t-elle.
Le corbeau cligna des yeux, comme si le mot lui faisait goût de neige.
“Je suis Tarqaq, celui qui prend les choses et les cache.”
Aila soupira. “Alors tu as peut-être pris quelque chose à la terre.”
Tarqaq eut l'air vexé. “Je n'ai pas volé. J'ai… collectionné. C'est plus joli à dire.”
Aila eut un petit sourire. “Rends-le. La terre se fend.”
Le corbeau secoua ses ailes. Quelques flocons tombèrent comme des étincelles.
“Si je rends, que me donnes-tu ?”
Aila réfléchit. Elle n'avait pas d'or, pas de bijoux. Seulement sa douceur, et sa détermination.
“Je te donnerai un chant,” dit-elle. “Pas un chant pour te flatter. Un chant pour te rappeler que tu peux faire bien.”
Le corbeau resta silencieux. Le vent attendait aussi, comme un public.
“D'accord,” grogna Tarqaq. “Mais chante juste, sinon je garde tout.”
Aila frappa doucement le tambour et chanta. Elle chanta la glace qui tient. Elle chanta la nuit qui protège. Elle chanta les mains qui réparent. Sa voix était simple, mais elle ne tremblait pas.
Le corbeau, un peu gêné, glissa son bec sous une plume et en sortit une petite chose ronde, transparente, froide : une goutte figée, comme une larme devenue perle.
“La première larme de Sedna,” dit Tarqaq, presque respectueux. “Je l'avais trouvée. Elle brillait. Je l'ai gardée. Pardon… enfin, pas trop.”
Aila prit la larme avec précaution. Elle sentait la mer et le ciel.
“Merci,” dit-elle.
Tarqaq renifla. “Ne t'habitue pas.”
Puis il s'envola, laissant derrière lui un tourbillon blanc.
Aila serra la larme. Devant elle, la cicatrice de terre s'élargissait encore. Comme si elle avait faim.
Chapitre 4
Le dernier bout de la cicatrice arrivait à un endroit où la neige était plus fine, comme si la terre transpirait. Là, le sol s'ouvrait en une bouche noire. Aila sentit un froid qui n'était pas du froid : un froid de peur ancienne.
Ukaliq réapparut, assis sur un morceau de glace, balançant ses jambes comme s'il était au bord d'un quai.
“C'est ici,” dit-il. “Si tu as des doutes, c'est normal. Les doutes sont des petits cailloux dans la botte. On avance quand même.”
Aila souffla, un nuage blanc devant sa bouche. “Comment je ferme ?”
Ukaliq montra la larme. “Pose-la. Et fais ce que tu sais faire : tenir bon, encore, encore.”
Aila s'agenouilla au bord de la fente. Elle vit, au fond, des ombres qui se tordaient. Peut-être des souvenirs de la terre. Peut-être des peurs abandonnées. Elle n'essaya pas de les chasser. Elle les regarda avec indulgence, comme on regarde un enfant qui fait un cauchemar.
“Je ne suis pas venue te punir,” murmura-t-elle. “Je suis venue te soigner.”
Elle posa la larme de Sedna sur la neige, juste au bord. La goutte vibra, puis se mit à fondre, mais sans devenir chaude. Elle devint eau claire, et l'eau coula vers la cicatrice comme si elle connaissait le chemin.
Aila frappa le tambour.
Boum… boum… boum…
Un rythme, un vrai. Un rythme qui dit : je suis là. Je continue. Je continue.
Alors l'eau entra dans la fente et, au lieu de disparaître, elle remonta, comme attirée par le ciel. La cicatrice se mit à se resserrer. Pas d'un coup. Pas comme par magie rapide. Lentement, comme on recoud une déchirure sur un manteau : point après point.
Le sol craqua. Aila eut peur, mais elle ne bougea pas. Elle pensa à sa chamane. Elle pensa à son village. Elle pensa à tous les jours où on recommence.
Encore.
Encore.
Les ombres au fond de la fente devinrent plus calmes. Le vent changea de voix, plus douce, presque curieuse. Ukaliq regardait sans se moquer, cette fois.
Et quand la cicatrice fut presque fermée, l'eau restante s'étala sur la neige, s'arrondit, et forma une petite mare, comme un œil ouvert.
Chapitre 5
Le silence qui suivit n'était pas vide. Il était plein, comme une couverture. Aila se pencha sur la mare. Elle miroita aussitôt, claire et vive, et elle refléta l'aurore qui passait au-dessus, verte et dorée, comme un ruban qu'on déplie.
Dans le miroir d'eau, Aila ne vit pas seulement son visage. Elle vit aussi le village, loin derrière. Elle vit les chiens qui dormaient en boule. Elle vit la fumée des maisons. Elle vit même Tarqaq, perché au loin, qui faisait semblant de ne pas regarder, tout en regardant quand même.
Ukaliq s'approcha et tapota le bord de la mare du bout du doigt. “Voilà le reflet,” dit-il. “La terre se souvient maintenant qu'elle est entière.”
Aila sentit ses épaules devenir légères. La mission n'avait pas été un combat. C'avait été une réparation.
Elle ramassa sa lampe. La flamme bleue brillait plus calmement, comme satisfaite. Aila frappa une dernière fois le tambour, doucement, pour remercier.
Boumm.
La mare répondit par un petit frisson lumineux.
Quand elle rentra, l'aube commençait à blanchir la neige. Anaana Sila l'attendait, immobile, comme une pierre qui écoute.
Aila ne fit pas un long discours. Elle montra simplement ses mains, puis pointa le Nord.
“La cicatrice est fermée,” dit-elle. “Il reste une mare. Elle miroite.”
La chamane sourit. “Alors le monde respire mieux.”
Aila se sentit fatiguée, mais heureuse. Elle comprit que la persévérance n'est pas une grande armure bruyante. C'est une petite lumière qu'on protège du vent. C'est un pas, puis un autre. Encore. Encore.
Et, quelque part sur la banquise, la mare continuait de miroiter, gardant en elle un morceau de ciel pour que la terre n'oublie plus de se tenir entière.