Chapitre 1 — Le planning de Noah
Le mardi, la cour de récréation sent toujours la poussière chaude et l'herbe coupée. Je garde la balle sous le bras pendant que mes trois meilleurs amis finissent leur partie de foot. Milan compte toujours les buts même quand on joue juste pour rire, Samir repère les trajectoires comme s'il dessinait des lignes invisibles dans l'air, et Théo tente des tirs compliqués parce qu'il aime se compliquer la vie pour le plaisir. C'est comme ça qu'on est tous les quatre, à douze ans: différents, mais bien accordés ensemble.
Ce mardi-là, j'avais le cœur un peu bancal. Je tiens dans ma poche un petit papier, un planning que j'ai fait hier soir avec Maman: des cases bleues pour les jours chez elle, des cases vertes pour les jours chez Papa. Des flèches, des petits dessins, et des mots écrits au feutre noir pour me rappeler: “duo de chaussettes”, “carnet navette”, “brosse à dents”, “chargeur”.
— T'as l'air ailleurs, Noah.
C'est Milan qui me lance ça, en essuyant sa sueur du revers de sa manche. Je croise son regard et je hausse les épaules pour faire simple, parce que dire les choses me paraît toujours plus lourd que de les porter.
— J'essaie juste d'organiser ma semaine…
Samir s'approche, prend le ballon que je tiens sans y penser, et le coince sous son pied.
— On pourrait t'aider. On s'y connaît en organisation. Enfin, Samir s'y connaît, corrige Théo avec son sourire de travers.
Je sors le planning et je le déplie. Les cases font des carreaux comme un terrain de jeu.
— Je vais proposer un truc à la médiathèque samedi.
Les trois lèvent la tête en même temps. La médiathèque de notre ville est un endroit où on aime traîner quand on a du temps: des grandes baies vitrées, une odeur de papier et de bois, des fauteuils moelleux, et des coins où on peut parler doucement sans se faire chuchoter dessus.
— Un truc comment ? demande Milan.
Je sens mes mots prendre de la force en les sortant. Mes mains tremblent un peu, mais pas mes idées.
— Un plan pour les deux maisons. Un moment où on se retrouve pour chercher des idées, des repères, des trucs concrets. Comme un atelier.
Milan tape doucement sa main contre la mienne. Samir hoche la tête, sérieux. Théo fait tourner le ballon sur son index comme un jongleur.
Je pense à ce que la psy de l'école a dit quand j'y suis allé la semaine dernière: “Tu peux te faire des repères dans chaque maison.” Je revois Maman qui me dit: “Tu n'es pas séparé, toi. Ce sont les maisons qui le sont.” Je revois Papa qui ajoute au téléphone: “Tu es le même toi partout.” Ce ne sont pas des mots magiques, pas un bouton qui arrange tout d'un coup, mais ce sont des phrases qui restent. Comme ces cailloux blancs dans les contes… Sauf que je ne veux pas que mon histoire commence comme un conte. Je préfère quand ça s'enracine dans ce qu'on vit, là, en vrai.
Ce soir, je dois faire ma valise tout seul pour la première fois. C'est écrit en gros dans mon planning: “Jeudi: valise par Noah”. Je respire plus lentement rien qu'en y pensant. Je sais que je suis grand, presque au collège, et que je peux y arriver. Mais entre penser que je peux et sentir que je peux, il y a un pont à construire.
La cloche sonne. On range la balle, on récupère nos sacs. Dans la classe, les tables forment des îlots; je m'assois à côté de Samir. La maîtresse parle du projet d'écriture pour la fin du trimestre: un texte réaliste sur un passage de la vie. J'ai souri intérieurement. J'ai ce qu'il faut.
Après l'école, on prend le bus jusqu'au square, puis on marche jusqu'à la médiathèque. L'air est frais, la lumière glisse sur les bancs. Je sens ma motivation pousser comme un bouton de fleur: pas encore ouverte, mais prête.
Dans l'entrée, des affiches parlent de clubs de lecture, d'un atelier de BD, d'une rencontre avec un auteur. J'imagine un panneau “Atelier des repères: deux maisons, un même moi”. Ça me fait rire de l'avoir en tête avant même de l'avoir proposé. Peut-être que ce sera simplement nous quatre autour d'une table. Et c'est déjà beaucoup.
Je me dis aussi que proposer quelque chose, c'est comme mettre une lumière dans un couloir qu'on connaît mal. Ça n'enlève pas la peur de se tromper de porte parfois, mais ça évite de se cogner à tous les murs.
Chez Maman, le soir, on mange des pâtes avec un peu de sauce tomate et du basilic du balcon. Elle me regarde, attentive, sans m'obliger à parler. C'est aussi ça que j'apprécie depuis la séparation: quand ils ne posent pas de questions qui me coincent. Je lui raconte quand même l'idée de la médiathèque. Elle sourit, un sourire qui tient par les joues et par les yeux.
Elle dit que c'est une bonne idée. Que j'ai le droit d'occuper l'espace, de proposer, de rassembler. Elle note au feutre le samedi sur mon calendrier de la cuisine et dessine une petite étoile pour marquer l'événement. Parfois, je me demande si les étoiles sur un papier peuvent vraiment éclairer quelque chose. Et parfois, comme ce soir, j'en suis presque sûr.
Je prépare déjà une liste pour ma valise: sous-vêtements, chaussettes (les duos, pas de célibataires), deux t-shirts, un pull, mon livre du moment, mon carnet navette pour laisser des mots à celui qui n'est pas là, une brosse à dents (il y en a une chez Papa, mais on ne sait jamais), un chargeur de téléphone, ma casquette fétiche, et ce petit caillou gris que j'ai ramassé sur la plage l'été dernier, juste parce qu'il est doux dans la main.
Je m'endors avec mon planning comme une carte au trésor à côté de mon lit. Quand la nuit entre dans la chambre, je me sens plus large que mes inquiétudes. Je sens qu'elles sont là, oui, mais comme des poissons sous la surface: on sait qu'ils existent, et on peut essayer de nager quand même.
Chapitre 2 — La médiathèque lumineuse
La médiathèque est un grand rectangle de lumière dès qu'on y entre. Les portes automatiques s'ouvrent avec une petite expiration, comme si l'endroit soupirait d'aise de nous accueillir. Il y a l'odeur du bois verni, du papier neuf, et un peu de citron à cause du produit que le gardien utilise pour nettoyer les mains courantes.
Derrière son bureau, Madame Rosa a un foulard jaune qui ressemble à un soleil accroché autour de son cou. Elle connaît nos prénoms, nos voix, nos goûts en lecture. Elle sait que Milan préfère les biographies de footballeurs, que Samir aime les livres où on doit résoudre des énigmes, que Théo picore des BD comme on mange des cacahuètes, et que moi, j'aime les histoires où les personnages apprennent à faire face.
— Bonjour les garçons, besoin d'un coup de main ?
Je prends la parole avant que mes pensées se mélangent. J'ai préparé des mots sur un post-it pour ne pas les perdre en route.
— On cherche des livres, dis-je. Des livres sur… les deux maisons. Sur ce que ça change et ce que ça ne change pas. Et aussi des idées pour s'organiser. Et… on voudrait réserver une table samedi pour faire un atelier. Entre nous, d'abord. Peut-être avec d'autres plus tard.
— On pourrait aussi faire une chasse aux repères, propose Théo, fier de son expression. Il jette un coup d'œil vers moi pour vérifier que ça colle avec ce que j'avais en tête. Et ça colle.
Madame Rosa pose son stylo, lève son foulard comme si elle saluait une idée. Elle nous guide vers un coin où il y a des livres de psychologie pour enfants, des albums, des bandes dessinées qui parlent de familles différentes. Elle nous montre aussi des ressources “pratiques” avec des listes, des check-lists, des idées de rituels.
— Je peux vous prêter des fiches à remplir, dit-elle. On a un kit pour aider les enfants à s'organiser quand ils jonglent entre deux maisons. C'est simple, c'est vous qui choisissez ce qui vous va. Vous pourriez le tester samedi.
Je regarde mes amis, il y a une petite chaleur qui me monte dans la poitrine. Ce que j'imaginais prend de la matière autour de nous. Ce n'est pas un mirage.
— On se retrouve à la grande table, côté fenêtres, propose Milan. Comme ça la lumière nous aide à y voir clair.
On s'installe, et je sors mon carnet navette. C'est un petit cahier que j'emmène d'une maison à l'autre. Parfois, j'y écris un mot pour Maman quand je suis chez Papa, parfois l'inverse. Parfois, j'y colle un ticket de bus, un bout de feuille, un dessin raté. C'est un trait d'union dans du papier. Aujourd'hui, je dessine un rectangle pour chaque maison, avec mon prénom au centre comme un lien.
On lit des passages à voix basse. Des enfants racontent comment ils rangent un double nécessaire pour se sentir chez eux de part et d'autre: une trousse de toilette chez chaque parent, un coin pour les BD, une boîte à secrets qui n'est qu'à eux. On prend des fiches de la médiathèque pour faire nos propres listes: “Ce que je garde partout”, “Ce que j'emporte”, “Mes rituels d'arrivée”, “Les phrases qui me font du bien”.
Samir, qui a toujours des idées précises, propose d'agrandir la colonne “rituels”: une mini liste qui commence par “poser la valise à côté du lit”, “boire un verre d'eau”, “écouter une chanson qu'on aime”, “dire bonjour aux plantes” (il aime les plantes), “écrire trois mots dans le carnet navette”.
Théo teste un stylo violet et il écrit “chaussettes en duo” en grosses lettres. On rigole parce que je parle souvent de ça — des chaussettes qui se perdent en voyage. Milan ajoute une case pour “clé de la chambre ou du casier”, parce que chez Papa, je n'ai pas encore un endroit à moi pour fermer mes trésors. C'est quelque chose que je pourrais demander, je m'en rends compte.
Je remarque que plus on écrit des choses, moins elles me paraissent énormes. Les choses énormes, c'est comme des ombres: quand on allume la lumière, elles rapetissent.
Madame Rosa nous apporte une petite boîte d'adhésifs colorés et une règle transparente. Elle nous suggère de créer une “carte de repères”: un plan de nos deux maisons avec les endroits qui sont “à nous”. On ne l'a jamais fait, mais ça me paraît presque évident quand elle le dit.
Je dessine la chambre chez Maman: le lit à gauche, la fenêtre qui donne sur le platane, le bureau avec mon tableau noir aimanté. Puis j'imagine la chambre chez Papa, que je commence juste à connaître: le lit est contre un autre mur, la fenêtre donne sur le toit rouge d'en face, le bureau n'est pas encore installé. Je mets des pastilles bleues pour ce qui existe, des pastilles grises pour ce que je veux construire: une étagère pour mes BD, un crochet pour ma casquette, une boîte pour mon caillou gris.
Quand on se lève pour partir, on a un début de plan pour samedi. On va inviter deux copains de la classe qui connaissent aussi les allers-retours. On fera une mini “chasse aux repères”: chacun devra trouver dans les rayons un livre qui dit “tu peux être toi partout”, et on fera une affiche commune. Je me sens utile et j'ai cette sensation bizarre d'être devenu un peu plus grand sans m'allonger d'un centimètre.
En sortant, la lumière de la fin d'après-midi me frappe le visage. J'ai envie de courir et je le fais. Milan me suit, Samir lève les bras comme un rookie de basket, Théo rit. Ça fait du bien de sentir que mes jambes sont solides, que mes idées le sont aussi, et que je ne suis pas seul là-dedans.
Chapitre 3 — La valise tout seul
Jeudi soir, je pose la valise ouverte sur le lit. Elle a une odeur de tissu neuf avec un peu de voyage en attente. Je m'accroupis à côté et, pour me donner du courage, je pose mon carnet navette à côté de moi, avec la fiche “Ce que j'emporte”.
— Tu veux que je vérifie ta valise, mon grand ?
La voix de Maman est douce, pas envahissante. Elle se tient dans l'embrasure de la porte, le torchon encore sur l'épaule. Le dîner finit de mijoter.
— Non, je veux essayer tout seul…
Elle me sourit, et c'est un sourire qui comprend. Celui qui dit “je suis là” même quand je dis “je veux faire seul”.
— Appelle si tu bloques, d'accord ?
Je hoche la tête, sérieux comme un alpiniste sur le point de mettre son premier piton. Je commence par les sous-vêtements, roulés en liasses nettes. Les chaussettes, je prends trois duos, j'ai appris. Les t-shirts: un bleu, un blanc, un rayé. Un pull. Mon pantalon préféré. Je pense aux jours, je calcule, je mets un peu plus “au cas où”. J'ajoute ma trousse de toilette, j'ouvre la fermeture pour vérifier: dentifrice, brosse, savon. Je me rappelle qu'il y a déjà tout ça chez Papa, mais l'idée d'ouvrir ma trousse me rassure. Je glisse mon livre, “Le garçon qui marche entre les deux rives”. Je souris au titre.
Mon téléphone vibre. Un message de Théo avec un dessin de chaussettes qui se tiennent la main. Puis un audio de Samir qui dit juste: “Checklist: chargeur.” Comme si c'était un code secret.
— Noah, n'oublie pas ta brosse à dents… lance Maman en passant.
Je réponds sans lever la tête:
— Merci, j'ai ma liste.
Je sens ma confiance monter à chaque case que je coche. Je trouve ma casquette, je la pose sur ma tête, puis je la glisse dans la valise avec précaution, comme un chapeau de magicien dans lequel je veux garder la magie. J'hésite devant le caillou gris. C'est un petit poids dans la main, mais pas un poids lourd à l'âme. Je le prends.
Je bloque deux secondes sur les chaussures: baskets aux pieds, autre paire dans la valise? J'imagine la pluie, la boue, les cours de sport. J'en choisis une, puis je me rappelle que Papa a une machine à laver. Je pose l'autre paire. Mes pensées veulent agrandir les problèmes; je les réduit comme on réduit de la sauce: doucement, en remuant.
Je m'autorise à demander. Je sors dans le couloir.
— Maman, tu crois que je peux laisser le chargeur ici et en avoir un chez Papa ? Comme ça, j'en aurai un dans chaque maison.
— Bonne idée. On en a un en plus dans le tiroir. Je te le donne pour que tu le laisses chez Papa.
Je me sens intelligent et simple à la fois. À quoi ça tient, parfois, la tranquillité?
Je reviens à ma valise. Je glisse mon carnet navette dans la poche extérieure, à portée de main. Je respire. Je me lève pour la fermer. Je me rends compte que j'ai mis mon pyjama sous tout le reste. Je ris tout seul et je le remets au-dessus pour ne pas avoir à tout déballer ce soir. Finalement, j'écris un mot dans le carnet: “Premier emballage solo. Pas parfait, mais bon.” Je colle une petite étoile autocollante à côté. Au bas de la page, j'écris une phrase qu'on a trouvée à la médiathèque: “J'ai le droit de demander. J'ai le droit de dire ce dont j'ai besoin.”
Mon téléphone vibre encore. C'est une notification de l'appli de la médiathèque: “Rappel: table réserve samedi 10h, côté fenêtres.” Je me dis que mon idée a pris une forme réelle dans une machine. Ça m'amuse.
Je ferme la valise. Elle fait ce petit bruit de fermeture éclair satisfaisant, comme un soupir du tissu.
— Je crois que je suis prêt. Enfin… presque.
Maman pose sa main sur mon épaule. On dîne. Je raconte ma liste, mes repères, mes chaussettes. On rit encore, mais pas pour se moquer. Pour se rendre la vie légère. Avant de me coucher, je vais coller un petit carré de post-it sur ma porte: une flèche vers la valise. “N'oublie pas le matin.” J'aime these flèches qui me disent qu'un pas après l'autre, c'est possible.
Le lendemain, quand je pars au collège avec la valise à roulettes, j'ai l'impression de partir en mini aventure. Milan en fait une blague, évidemment, en imitant un steward. Théo veut monter dessus. Samir me demande si j'ai pensé à prendre “une lampe frontale pour survivre dans la jungle”. Je ris, et ça fait du bien. Ce qui était un poids devient une histoire qu'on partage.
Chapitre 4 — La chambre chez Papa
L'ascenseur de l'immeuble de Papa est un peu bruyant, mais il ne grince pas. Au troisième, ça s'ouvre, ça sent le parquet ciré. Papa m'attend dans le couloir, un torchon sur l'épaule (ça doit être un détail de parents quand ils sont en mode “accueil”). Il sourit, et j'ai l'impression de voir le samedi entrer dans ses yeux.
— Bienvenue, champion.
— Salut Papa.
Je suis content de voir qu'il a mis une plante verte près de la fenêtre, comme chez Maman. C'est la même espèce, une pothos, avec des feuilles qui tombent comme des rubans. Je me dis que les plantes ne se posent pas trop de questions. Elles grandissent là où elles trouvent de la lumière.
— Tu peux choisir une étagère pour tes BD, dit Papa en me montrant la chambre. J'ai installé une planche. On pourra en mettre une autre si tu veux.
La chambre n'est pas grande, mais elle est claire. Un mur blanc, un mur gris. Un lit simple. Une table de nuit. Une lampe que je reconnais: c'est une lampe que j'aimais chez Papa quand il vivait avec Maman, et qui maintenant est ici. Je sens quelque chose qui se détend dans ma poitrine. Je pose la valise, j'ouvre, je range. Pyjama dans le tiroir, t-shirts dans la petite armoire, brosse à dents dans un gobelet bleu que Papa a déjà mis près du lavabo. Je crée mon coin sur l'étagère: trois BD, le caillou gris, mon carnet navette posé debout.
— On fait un chocolat chaud d'arrivée ? propose Papa. Ce sera notre rituel si tu veux.
J'acquiesce. Je bois une gorgée, c'est doux et chaud, c'est une bonne idée. Je regarde la pièce qui devient un peu plus la mienne à chaque seconde. Il y a un crochet derrière la porte; je y accroche ma casquette. Je fais un tour, j'ouvre la fenêtre, j'écoute les bruits de la rue. Des scooters, un chien qui aboie, une trompette au loin. Je me sens à la fois ailleurs et chez moi.
Mon téléphone vibre.
— Les gars, ça capte chez toi ? demande Milan en appel vidéo. On avait promis de tester notre “chasse aux repères” pour la séance de samedi.
Ils apparaissent tous les trois, dans leurs mondes à eux. Samir a mis une veste alors qu'il est chez lui. Théo tient un feutre dans chaque main, prêt à noter comme un secrétaire énergique. On parle quelques minutes de l'affiche qu'on veut faire: un dessin simple, deux cabanes reliées par une passerelle, un personnage au milieu qui sourit pas trop fort, juste assez.
— On t'a gardé une mission: choisir la phrase au milieu, dit Samir. On hésite entre “Deux maisons, même moi” et “Je suis chez moi là-bas et ici”.
Je regarde Papa, je vois dans ses yeux une certaine attente. Pas une pression, non, juste une envie de me voir me poser. Je prends un crayon, j'écris sur un papier les deux phrases. Je les relis. Je ferme les yeux, je pense à quand j'ouvre une porte et l'autre, quand je pose ma valise sur un sol différent, quand on me dit “Tu es là” dans deux voix différentes.
Je choisis. “Deux maisons, même moi.” Ça me ressemble aujourd'hui.
On raccroche. Papa me propose de descendre acheter des croissants pour le matin, “juste pour fêter ta valise bien faite.” Il propose aussi d'installer un crochet de plus pour que je puisse accrocher un sac. Je me rends compte que je peux dire ce que je veux, probablement pas tout, mais des petites choses qui me donneront l'impression d'être ici chez moi. Alors je pose des questions, je propose. “Est-ce que je peux laisser un jeu de clés?” “Est-ce que je peux mettre mon planning sur le frigo?” “On pourrait faire une boîte pour les mots que j'ai envie de te dire mais que je n'ose pas sur le moment?” Papa dit oui, on cherche une boîte en carton, on met une étiquette “boîte à mots”.
Je me sens à l'aise. Pas parce que la séparation me plaît — elle ne me plaît pas —, mais parce que je trouve des façons d'exister dans le nouvel arrangement. C'est une sorte de petite victoire. On dîne, on rigole sur un malentendu: Papa croit que “chaussettes en duo” est un nouveau groupe de musique. Je lui raconte la médiathèque, il sourit, il dit que c'est malin de transformer des situations en projets.
Avant de dormir, je prends le carnet navette. J'écris trois phrases. “Aujourd'hui j'ai rangé. Aujourd'hui j'ai choisi. Aujourd'hui j'ai ri.” Je trouve que ça suffit. Les mots n'ont pas besoin d'être longs pour compter. Je m'endors en écoutant un peu de musique, un casque une oreille seulement pour entendre quand Papa dira “bonne nuit”. Il le dit exactement au moment où je l'attendais. Je me sens calibré, pas dispersé.
Chapitre 5 — L'affiche et le dessin
Le samedi, à la médiathèque, la lumière est plus blanche que d'habitude à cause du ciel. On arrive tôt. Milan apporte un petit sac avec des feutres neufs. Samir a des fiches; Théo, des autocollants en forme d'étoiles. On s'installe à la grande table, côté fenêtres, comme convenu.
On commence par un jeu inventé par nous: la “chasse aux repères”. Chacun va dans un rayon et doit revenir avec un objet ou un livre qui dit “je m'ancre.” Milan revient avec une biographie d'un gardien de but qui a changé de club plusieurs fois et a réussi à garder la tête froide. Samir trouve un livre sur la façon de s'organiser dans les études quand on change de classe. Théo rapporte un album avec un enfant qui a deux maisons et qui montre ses deux lits. Moi, je reviens avec un livre où un personnage a deux prénoms mais reste toujours lui-même. On étale tout sur la table et on pique dedans des idées.
On construit l'affiche: au centre, notre phrase: “Deux maisons, même moi.” On trace deux cabanes: l'une a un toit rouge, l'autre un toit bleu. On les relie par un pont de bois avec des planches solides, et on dessine des petits clous pour le réalisme. Au milieu du pont, on trace un personnage qui n'a pas de genre précis, pas de couleur de peau définie; on remplit avec des pastels pour que chacun puisse s'y voir sans s'y perdre.
— On dirait un pont entre deux cabanes.
Théo est content de sa formule. Il regarde l'affiche avec fierté comme si c'était un but marqué en pleine lucarne.
— On pourrait l'appeler “Même Moi”.
Milan colle une étoile à côté de la phrase. On ajoute, autour, des petites bulles avec des “repères” simples: “Une brosse à dents dans chaque salle de bain”, “Un rituel d'arrivée”, “Un carnet navette”, “Des doubles chaussettes”, “Une boîte à mots”, “Un chargeur sur place”, “Une affiche pour rappeler que tu es toi”.
On propose à Madame Rosa de l'accrocher dans le coin jeunesse. Elle dit oui, elle applaudit doucement en tapant ses doigts sur le bord de la table, son foulard jaune danse.
Je regarde mon carnet navette. Je pense à tout ce qu'on a fait. C'est un mélange de petites actions, de phrases, de rires. Et c'est aussi une sensation au fond de moi, comme un fil bien noué. Je me sens prêt à rentrer chez Maman en fin d'après-midi, puis à revenir chez Papa un autre jour. Je m'imagine passer d'une porte à l'autre sans me dissoudre dans le couloir.
On se sépare devant la médiathèque avec des gestes de la main. Milan part vers un terrain. Samir rentre faire un gâteau au yaourt avec sa sœur. Théo s'en va en faisant semblant d'être un paparazzi qui nous prend en photo. Je me mets en route avec mon père, qui me raconte comment, quand il avait douze ans, il s'était inventé un signe pour se rappeler qu'il avait sa place partout: un petit dessin qu'il collait là où il voulait se sentir chez lui.
— Tu sais, tu as ta place ici.
Il ne pointe pas seulement la maison qui nous attend. Il parle aussi de la médiathèque, de la ville, de toutes ces choses qui font ce qu'on appelle une vie.
— Et là-bas aussi.
Je sais qu'il parle de chez Maman. Et je sais que Maman dirait la même phrase en inversant les directions. C'est rassurant, ces doubles phrases qui n'assomment pas, qui soutiennent. Je me dis que, quand on a douze ans, c'est une grande force d'avoir le droit de tenir deux mains.
On arrive à l'appartement. Je grimpe quatre à quatre, parce que j'ai une envie qui me pousse. Je sors mes feutres, je m'installe par terre, je prends une feuille. Je dessine une porte, simple. J'ajoute un petit rectangle pour une poignée. En haut de la feuille, j'écris en lettres arrondies: “Ici aussi, c'est chez moi.” Je dessine deux cabanes discrètes dans les angles opposés, reliées par un pont. Je colorie le pont avec un crayon marron clair, je trace des clous avec un stylo fin noir. J'ajoute un petit personnage au milieu du pont, un peu comme dans notre affiche. Je me dessine sans vraiment me dessiner. Je souffle pour sécher l'encre.
Je pense aux rituels que j'ai mis en place: le chocolat chaud d'arrivée, poser la valise toujours au même coin, mettre mon caillou gris sur la table de nuit. À chaque fois, quelque chose en moi dit “ah, d'accord.” C'est ce “ah, d'accord” que je veux coller sur la porte. Pour que même quand je suis fatigué, même quand j'ai envie de pleurer un coup, il y ait cette phrase qui me salue: ici aussi, c'est chez toi.
Je regarde Papa. Il a un tournevis à la main, il s'apprête à poser un autre crochet près de la porte pour mon sac. Il me fait un clin d'œil. Je lui tends le dessin.
— Ça te va si je le colle sur ma porte de chambre?
Il n'a même pas besoin de répondre, je connais déjà sa réponse.
Je prends un morceau de ruban adhésif. Je lisse les coins. Je me lève, je m'approche. Le bois de la porte est tiède au toucher parce que le soleil a battu sur lui tout l'après-midi. Mes doigts tâtent la surface, trouvent la place. Il y a un espace vide juste à la bonne hauteur. Je positionne la feuille, bien droite, pas trop haut, pas trop bas. Je inspire. Je colle le dessin sur la porte.