Chargement en cours...
Histoire sur la séparation et le divorce 11 à 12 ans Lecture 36 min.

Deux maisons, un lac et une valise bleue

Élise, une petite fille, traverse le changement de vie lié à la séparation de ses parents en apprenant à porter ses émotions dans une valise bleue, tout en découvrant la beauté des petits moments partagés entre deux maisons. Avec l'aide de ses parents, elle apprend à naviguer dans cette nouvelle vie, à chérir ses souvenirs et à cultiver l'équilibre entre ses deux mondes.

Télécharger cette histoire en PDF

Idéal pour partager ou imprimer cette histoire !

Télécharger l'e-book (.epub)

Lisez cette histoire sur votre liseuse électronique

Une fille de 12 ans, Élise, aux cheveux châtains bouclés et aux yeux curieux, se tient sur un ponton en bois au bord d’un lac. Son visage exprime une mélancolie douce mêlée d'espoir, tandis qu'elle observe l'eau scintillante. Elle porte un pull bleu clair et un jean, tenant une petite valise bleue ornée de stickers. À côté d'elle, son père, un homme d’environ 40 ans avec des cheveux bruns légèrement grisonnants, lui montre un galet. Ils partagent un moment de complicité dans un cadre paisible, entouré de bouleaux et d’un ciel bleu clair. Élise s'apprête à lancer le galet dans l'eau, symbolisant un nouveau départ et l'importance de leurs souvenirs ensemble. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Les cartons, le calendrier et la petite valise bleue

La veille du grand changement, des cartons s'empilaient comme des petits immeubles dans le salon. Le ruban adhésif avait une musique collante qui se mêlait aux bruits plus discrets de la maison. Élise suivait du doigt les nervures du parquet, comme un chemin secret qui la menait du canapé à la fenêtre. Dehors, le soir tombait doucement, et on voyait, tout au bout de la rue, une tranche de ciel rose que les nuages effleuraient.

Sur la table, il y avait un calendrier tout neuf, plastifié, avec des magnets bleus et jaunes. Bleus pour les jours chez Papa. Jaunes pour les jours chez Maman. Quelque chose dans cette organisation la rassurait. Les cases bien rangées promettaient que, même si la maison changeait, les jours resteraient des jours, fidèles, l'un après l'autre.

Ses parents l'avaient appelée. Ils étaient assis côte à côte, et dans la lumière du lampadaire, on voyait les ombres de leurs mains se rejoindre et se séparer, comme des poissons qui se croisent sans se heurter.

— On a beaucoup parlé, ton papa et moi, et on a décidé qu'on ne vivrait plus dans la même maison, avait dit Maman, sa voix posée mais tremblante un peu.

— C'est parce que j'ai fait quelque chose de mal ? avait demandé Élise, les mots glissant avant qu'elle ne puisse les rattraper.

— Non, jamais, avait répondu Papa tout de suite. Ce n'est pas à cause de toi. C'est une décision d'adultes, pour que chacun soit mieux et qu'on puisse rester de bons parents.

— On t'aime autant l'un que l'autre, avait ajouté Maman, en posant un doigt sur la carte des jours. On restera tous les deux là, pour toi.

— Et j'irai où, ce soir ? avait demandé Élise, quelque part entre le besoin d'un détail concret et une envie de se blottir.

La petite valise bleue était posée près d'elle. Une valise de théâtre, ancienne, récupérée chez Mamie. Elle l'avait adoptée tout de suite. Dedans, elle mettrait ce qui la suivrait partout: une brosse à dents de voyage, une paire de chaussettes, un carnet, un stylo, et puis… des petits papiers de couleur. Sur chaque petit papier, elle écrirait ce qu'elle ressentait. Pas forcément des phrases compliquées. Parfois juste un mot: “triste”, “en colère”, “mélangée”, “curieuse”, “fière”. Elle avait décidé de l'appeler sa valise des émotions. Pas une valise lourde pour s'effondrer, mais une valise qui aide à porter.

Ce soir-là, après qu'on eut collé sur le frigo le calendrier des semaines, Élise s'était approchée de la fenêtre. Elle avait pensé au lac, à quinze minutes à vélo, derrière la forêt de bouleaux. Avec Papa, ils y allaient le mercredi matin parfois, tôt, quand la brume se posait sur l'eau. Avec Maman, c'était plutôt le dimanche après-midi, pour nourrir son carnet de dessins avec les roseaux, les reflets, les silhouettes des oiseaux. Le lac n'appartenait à personne. Il était là, tranquille, comme un grand miroir poli par le vent, et il avait cet air patient qui dit “je t'attends”.

Elle avait ouvert la valise, y avait glissé trois papiers: “peur”, “espoir”, “fatigue”. Puis elle avait posé une quatrième petite carte: “envie de petits moments”. Ce dernier mot brillait, parce que, dans sa tête, une idée venait de germer: si la vie devenait deux maisons, elle chercherait des instants-lucioles, des moments minuscules, faciles à reconnaître, faciles à garder, avec chacun de ses parents. Ce serait sa façon à elle de célébrer, d'équilibrer, d'aimer. Elle ne connaissait pas encore la forme que ça prendrait, mais elle la sentait, comme on sent une brise avant de voir les feuilles bouger.

Plus tard, Maman lui avait montré la nouvelle trousse de toilette, les brosses à dents jumeaux, l'un rose et l'un vert, pour ne pas se tromper. Papa avait préparé un double des clés, un petit porte-clés en forme de poisson bleu pour ne pas confondre. Ils avaient collé, sous le calendrier, une feuille avec des numéros: celui de Maman, celui de Papa, celui de la voisine, celui du concierge, celui de la tante Nora. Une feuille “repères”, un peu comme une carte au trésor.

Elle avait imaginé la première nuit ailleurs. Elle s'était dit qu'elle choisirait un livre à lire, qu'elle mettrait sa valise bleue dans un coin précis, et qu'elle vérifierait deux fois que son téléphone était bien chargé. Elle avait décidé de garder un caillou dans sa poche, un petit galet gris ramassé au lac l'été dernier. Quand elle le toucherait, elle se dirait “je suis au bon endroit, je suis aimée, même si c'est différent”.

Avant d'aller dormir, Papa avait serré Élise dans ses bras. Elle avait posé son oreille contre son t-shirt et entendu les battements de cœur, réguliers comme la trotteuse d'une horloge. Dans le salon, les cartons attendaient, alignés, sans pressentir ce qu'ils transportaient: des assiettes, des livres, un parfum de vanille, et des morceaux de vie qui changeraient d'adresse mais pas de valeur.

Dans son carnet, Élise écrivit “Aujourd'hui, il y a du rose dans le ciel. J'ai un calendrier en couleurs. Je vais apprendre à cueillir les petites joies, même en traversant. Je vais faire un chemin.”

Chapitre 2 — La carte des petits moments

Le premier lundi dans l'appartement de Maman, les couloirs sentaient la peinture neuve et un peu la lessive. L'ascenseur avait un miroir, et dedans on voyait deux Élise, l'une qui se regardait et l'autre qui s'apprêtait à s'aventurer. Maman avait planté une plante verte sur le rebord de la fenêtre, et attaché un rideau léger qui dansait au moindre courant d'air.

— Tu choisis quelle brosse à dents tu gardes ici, la rose ou la verte ? avait demandé Maman, avec un sourire qui cherchait la légèreté.

— La verte ici, et la rose chez Papa, avait répondu Élise, en rangeant ses affaires dans un tiroir étiqueté à son nom.

La chambre était plus petite qu'avant, mais elle avait un balcon où l'on pouvait voir les toits en zinc et, plus loin, un rectangle de ciel. Maman avait accroché une guirlande de photos: des rires à la plage, un gâteau au chocolat, un dessin d'oiseau, une paire de baskets pleines de boue après une rando. Au-dessus du bureau, un tableau aimanté attendait des aimants colorés, des idées, des listes.

À l'école, le mardi, Monsieur Lemaire, le prof de français, avait proposé un exercice étrange et beau. Sur une grande feuille, chacun devait dessiner une “carte des moments préférés” de sa semaine. Pas des monuments, pas des grandes fêtes. Juste ces petits instants qui apparaissent sans bruit et qu'on peut apprendre à reconnaître, à remercier. Élise avait entouré en bleu “le chocolat chaud du mercredi”, en jaune “le marché du samedi matin”, en rouge “le dessin d'avant-dormir”. Elle avait tracé des flèches et des chemins. Sa carte ressemblait à une constellation où chaque étoile avait un nom et un goût.

Pendant la récré, Jade, sa meilleure amie, l'avait rejointe sur le banc en bois près du tilleul.

— T'as déjà décidé où tu mettrais ton canapé ? avait demandé Jade, l'air sérieux.

— On fait sans canapé pour l'instant, avait dit Élise en rigolant un peu. Mais j'ai une valise spéciale. Dedans, je mets des mots. C'est ma valise des émotions.

— Tu pourrais aussi faire des tickets de moments, avait proposé Jade. Un ticket “jeu de sept erreurs avec Maman”. Un ticket “compte les canards avec Papa”. Tu les scratcherais sur ton calendrier.

— J'y pense, avait murmuré Élise, une idée qui s'allumait.

À la maison, en fin d'après-midi, on avait essayé la nouvelle buanderie. Maman avait montré où on rangeait les serviettes, où étaient les éponges. Élise avait collé un petit sticker en forme d'étoile sur la porte du placard où se trouvaient ses affaires. Ce geste simple lui donnait une place dans ce nouvel univers, comme une signature discrète. Elle avait vérifié que son chargeur fonctionnait, que la lampe de chevet s'allumait bien. Elle avait glissé dans sa valise bleue un papier “stupéfaction douce”, parce que le balcon offrait un coucher du soleil que la vieille maison ne donnait pas.

Le lendemain, un message de Papa avait clignoté sur son téléphone. On avait prévu, la semaine suivante, une balade autour du lac. Elle imaginait déjà les roseaux qui plient et se redressent, le grincement du ponton, les petites vagues qui viennent mourir sur le sable, petites bouches d'écume. Elle avait repensé à sa carte des moments. Il y avait de la place, beaucoup de place, pour de nouveaux points lumineux.

Le soir, Maman avait sorti la boîte des “choses qui sentent bon”: des sachets de thé, un pot de miel, des épices. Elles avaient choisi une tisane verveine-citron et s'étaient installées sur le balcon avec deux couvertures. Le monde en bas s'était mis à ralentir. On couchait des volets. Un chat escaladait un muret. Une fenêtre s'ouvrait, quelque part, et on entendait une radio murmurer. Tout ça n'était pas leur ancienne vie, c'était autre chose, mais peut-être que cette autre chose pouvait être doux aussi.

— À ton avis, c'est quand notre petit moment de ce soir ? avait demandé Élise, en levant les yeux vers une première étoile.

— Là, peut-être, avait répondu Maman. Là, quand on boit quelque chose qui réchauffe, et qu'on se dit des choses simples.

— J'ai un projet surprise, avait confié Élise, la voix basse, comme quand on parle à une bougie. Je le garde encore pour voir s'il pousse.

— D'accord. Tu sais que je suis là si tu veux me montrer, avait dit Maman, et ses yeux brillaient d'un mélange de fierté et de prudence.

Le mercredi suivant, chez Papa, Élise découvrit que la chambre d'amis était devenue sa chambre aussi. Des étagères l'attendaient, et un coin lecture avec un plaid jaune. Il y avait une petite boîte en métal, décorée d'un motif de poissons. Papa l'avait posée sur le bureau.

— J'ai pensé que tu pourrais y mettre tes trésors, avait-il dit en la regardant en coin.

— Je sais déjà quoi y mettre, avait répondu Élise. Des tickets de moments.

Dans son carnet, elle dessina deux lignes ondulées qui se rejoignaient parfois: l'une s'appelait “maman”, l'autre s'appelait “papa”. Entre les deux, elle dessinait des ponts. Un pont, c'était le lac.

Chapitre 3 — Le lac et le martin-pêcheur

Le samedi s'était levé dans une lumière claire. Le ciel avait l'air longtemps lavé, comme une vitre qu'on a reliée à la rivière. Élise et Papa avaient mis leurs baskets, un pull et une écharpe, parce que le matin, au bord de l'eau, le vent a des doigts qui chatouillent le cou. Le chemin jusqu'au lac, Élise le connaissait par cœur: le virage qui sent la résine, le tronc couché comme un banc géant, la mare aux têtards qui n'était plus qu'un souvenir en cette saison.

En arrivant, le lac était dans une humeur très calme. Les roseaux frémissaient. Un grèbe, avec sa collerette étrange, glissait sans bruit, comme si l'eau l'avait inventé. Élise s'assit au bout du ponton. Le bois grinça légèrement, mais d'un grincement amical, comme un vieux monsieur qui dit “attention, je suis là”.

— On va jusqu'à la pointe des bouleaux ? proposa Papa, en levant le menton vers la petite langue de terre qui s'avançait dans l'eau.

— On peut passer par le petit sentier, répondit Élise. Il y a des empreintes de pattes d'oiseaux dans la boue.

Un clapotis à droite les avait fait s'arrêter. Là, près d'une branche qui plongeait au ras de l'eau, un éclair bleu avait traversé comme une pensée rapide. Un martin-pêcheur. Élise retint sa respiration. Il s'était posé sur un roseau, minuscule roi aux épaules turquoise.

— Tu l'as vu ? demanda Papa, à voix basse.

— Oui, fit Élise, mais n'approche pas trop. On le regarde de loin. On dirait un secret du lac.

— Tu te sens comment aujourd'hui ? dit doucement Papa, sans quitter le petit oiseau des yeux.

— J'ai des trucs lourds et des plumes, répondit Élise après un temps. Ma valise des émotions, je la remplis et je la vide. Je note des choses. J'ai commencé des tickets de moments. Un pour chaque maison.

— On pourrait inventer un rituel, proposa Papa. Un truc rien qu'à nous. Pas grand. Faisable. Régulier.

— On pourrait… compter les ronds qui se forment autour d'un caillou qu'on jette, dit Élise en souriant. Et si le septième rond prend un reflet du ciel, on dit “chance”.

Ils ramassèrent deux petits cailloux plats. Un gris clair, un gris foncé. Élise lança le sien et suivit, comme un enquêteur patient, les ronds qui s'élargissaient: un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Le septième capta un morceau de blanc, l'éclat d'un nuage. Chance.

Elle sortit de sa valise bleue un petit papier “tranquille”. Elle le glissa, plié en deux, dans la boîte à poissons en métal que Papa lui avait offerte. Elle aimait cette idée: partout, elle trouvait une petite boîte où mettre ses mots. Le monde devenait une série de poches, de tiroirs invisibles où ses émotions pouvaient se poser au lieu de tourner.

Ils poursuivirent le tour jusqu'à la pointe. Là, les troncs de bouleaux avaient des peaux qui pèlent, que le vent arrache en rubans. Élise avait ramassé une bande blanche et l'avait tressée avec une herbe longue pour faire une sorte de ruban. Elle le noua à une petite branche discrète.

— C'est quoi ? demanda Papa.

— C'est un signe pour moi, répondit-elle, sérieuse. Un rappel. Ici, j'ai regardé un martin-pêcheur sans le déranger. Ici, j'ai senti que je pouvais tenir à deux choses à la fois.

— J'aime bien ton signe, dit Papa simplement.

Les canards s'approchèrent, espérant quelque chose à manger. Élise fit non de la tête. Elle savait, depuis une affiche au bord du lac, qu'il ne fallait pas leur donner de pain ni de gâteaux. Les animaux doivent manger ce que le lac offre, pas ce que les poches apportent.

— On gardera nos friandises pour nous, dit-elle en riant.

— Ça tombe bien, répondit Papa. Je crois qu'au kiosque, ils font de grosses gaufres à partager.

Ils se regardèrent, complices. Le kiosque serait pour un autre jour, mais l'idée avait planté sa petite tente dans leur tête. Sur le chemin du retour, Élise se surprit à siffloter. Elle se sentait comme agrandie, comme si le lac avait découpé ses bords rugueux pour en faire un galet. Elle apprenait à accueillir ce qui passait, à ne pas tenir trop serré ce qui devait bouger.

De retour chez Papa, elle cocha sur le calendrier aimanté la case “lac”. Elle dessina, dans un coin de sa carte des moments, un petit oiseau bleu qui n'avait pas besoin d'explication.

Chapitre 4 — La friandise équitable

Le jeudi, en descendant les escaliers de l'immeuble de Maman, Élise avait croisé Madame Khan du troisième, qui revenait de la boulangerie avec une odeur croquante autour d'elle.

— Bonjour, mademoiselle Élise ! dit-elle en arrêtant son panier. Je sais que c'est une période nouvelle. J'avais envie de te donner ça, à partager avec tes parents.

Elle lui tendit un paquet emballé dans du papier kraft. À travers le papier, on devinait une forme ronde. Une seule et grande. Un cookie géant, parsemé de pépites de chocolat comme un ciel de nuit percé d'étoiles.

— Merci, Madame Khan, répondit Élise en serrant le paquet contre elle. Je vais m'en occuper.

— Tu sais, dit la voisine avec gentillesse, la meilleure part d'une friandise, c'est souvent la façon dont on la partage.

Élise avait souri, et un plan s'était mis à sauter dans sa tête comme un caillou qui rebondit.

Le samedi, elle rejoignit Papa au lac. Elle avait mis le cookie dans la boîte en métal, pour qu'il reste frais. Sur le chemin, elle croisa Eliott, un voisin de Papa, un grand de sixième avec qui elle jouait parfois au foot près du parking. Il portait un sac à dos et une canne à pêche sans hameçon, juste pour “faire semblant”, disait-il, parce que son grand-père ne voulait pas qu'il pêche pour de vrai.

— Salut ! cria Eliott. Je vais au lac, tu viens ?

— Oui, dit Élise. On se retrouve au ponton.

Là-bas, le vent avait une odeur de menthe fraîche. Papa fit un signe à Eliott, qui s'assit un peu plus loin, laissant de l'espace, sans s'éloigner vraiment. Quand l'heure de la petite faim sonna dans leurs ventres, Élise sortit la boîte. Dans le métal, le cookie semblait encore plus grand.

— Comment on fait ? demanda Papa, pensant déjà à une solution.

— Je coupe, tu choisis, proposa Élise, sûre de sa voix. Et on garde une partie pour Maman demain, pour qu'elle aussi ait sa part du cadeau.

— D'accord, dit Papa. Bonne méthode.

— Partage juste, dit Eliott en souriant de loin. C'est comme ça qu'on évite les guerres de miettes.

— Je fais deux moitiés très égales, répondit Élise, concentrée. La miette la plus petite, c'est le lac qui la prendra.

Avec un couteau en plastique, elle découpa doucement, tentant d'être au millimètre près. Les pépites cherchaient à la distraire, à glisser, mais elle restait droite. Une moitié dans une serviette pour aujourd'hui. L'autre moitié dans la boîte, pour Maman demain. Elle posa les deux sur ses genoux et regarda Papa.

— Tu choisis, dit-elle, parce qu'elle avait coupé.

— Je prends celle-là, répondit Papa, sans faire semblant, en laissant l'autre qui était un brin plus généreuse. Tu as bien coupé. On gardera le reste précieusement.

— T'as un talent de pâtissière équitable, dit Eliott, en croquant un biscuit qu'il s'était lui-même apporté.

— Merci, répondit Élise. On pourrait aussi partager un peu la vue, c'est une sorte de dessert pour les yeux.

Ils mangèrent, en trois, avec le monde autour qui n'attendait rien d'eux sinon qu'ils respirent. Les miettes sur leurs doigts avaient un goût d'enfance et de présent. Élise se sentait utile, pas en sauvant quelqu'un, non, mais en organisant un partage qui faisait qu'on nageait ensemble dans le même sens. Elle regarda sa boîte où dormait la demi-lune du cookie. Elle aimait l'idée d'apporter demain un morceau d'aujourd'hui à Maman. C'était comme transporter de l'eau d'un rivage à l'autre sans la renverser.

En rentrant, Papa lui dit qu'il était fier d'elle. Pas d'une fierté bruyante, mais d'une fierté tonique, qui donne envie de continuer.

— Je suis content que tu aies pensé à ta mère en même temps, ajouta-t-il, pendant qu'ils lavaient leurs mains.

— C'est l'idée des petits moments, répondit Élise. Ils peuvent voyager, eux aussi. Ils peuvent être deux, comme des chaussures.

Le soir, elle glissa dans sa valise bleue un papier “équilibre”. Elle écrivit aussi “je coupe, tu choisis” sur un coin de son carnet, pas pour le cookie seulement, mais pour plein de décisions futures. Parfois, on coupe. Parfois, on choisit. L'important, c'est la confiance. Et l'envie de ne pas prendre plus que sa part.

Chapitre 5 — Deux rituels au bord de l'eau

Le lendemain, Maman et Élise portaient un thermos de thé à la cannelle et la moitié du grand cookie, soigneusement enveloppée. Le lac était un peu différent, peut-être parce que c'était l'après-midi. Les couleurs avaient plus de chaleur, et un chien joyeux courait après une balle orange que son maître lançait sans se lasser.

— C'est pour nous ? demanda Maman en voyant la boîte s'ouvrir.

— C'est la moitié d'un cadeau de Madame Khan, répondit Élise. On a partagé hier avec Papa. Et j'ai gardé cette part pour toi. C'est ma manière d'amener un hier ici.

— Tu as le sens des passages, dit Maman en croquant une bouchée. Merci, mon cœur.

— J'ai envie qu'on ait un rituel, dit Élise. Avec Papa, on compte les ronds des cailloux. Avec toi, on pourrait… choisir un nuage et lui donner un nom. Et écrire son nom dans le carnet.

— Allons-y, dit Maman, un sourire qui s'élargit. Celui-là, là. On dirait un hérisson qui bâille.

— On l'appellera “Nuage qui s'étire”, dit Élise, son stylo déjà prêt.

— On l'appellera “Patience”, proposa Maman, et ses yeux dirent beaucoup de choses sans que ce soit lourd.

Ils burent le thé, qui fumait dans l'air frais, et laissèrent leurs mots former une petite maison sur la page du carnet. Le vent tourna, apportant une odeur d'herbe humide. Élise sortit de sa poche deux galets qu'elle avait peints la veille: sur l'un, un P bleu en forme d'ancre; sur l'autre, un M jaune en forme de soleil. Elle avait inventé une règle simple: quand elle passait un bon moment avec l'un de ses parents, elle cachait un galet initial quelque part autour du lac, à sa façon de dire “ce moment est là, il existe, il est lié à toi”.

— Tiens, dit Maman en regardant le galet jaune. C'est beau.

— J'en ai un pour Papa aussi, dit Élise. Je les pose à des endroits différents, comme des balises. C'est mon secret gentil. Personne n'a besoin de tout savoir. C'est juste pour le lac, pour toi, pour Papa et pour moi.

— C'est un joli secret, répondit Maman. Garder des choses, c'est aussi une façon de les préserver.

Sur le retour, elles virent un petit garçon qui pleurait parce que sa glace avait glissé de sa corne. Sa maman lui parlait doucement. Élise pensa qu'elle, aussi, faisait parfois tomber des choses: des habitudes, des certitudes. Elle apprenait juste à ramasser autrement, à remplacer par autre chose qui tient.

L'après-midi, chez Papa, elle apporta le galet bleu. Ils le cachèrent ensemble derrière un tronc, sous un tapis de feuilles.

— Tu fais de nous un jeu de piste, dit Papa en posant sa main sur son épaule. J'aime ça.

— Et vous, vous faites de moi une carte, répondit Élise. Une carte qui bouge. Une carte qui sait où elle peut s'arrêter boire.

— Tu sais, dit Papa, ta mère et moi on a discuté du calendrier. On a ajouté des couleurs pour les activités qui peuvent bouger, et on t'a laissé des cases “surprises” pour tes moments à toi.

— Merci, dit Élise, parce que la coopération, elle la voyait, là, dans cette phrase simple.

Au bord de l'eau, le martin-pêcheur réapparut, l'espace d'un battement des cils. Élise posa sa main sur sa valise bleue. Dedans, elle ajouta un papier “fière”, pas une fierté qui écrase les autres, mais une fierté qui invite. Elle écrivit aussi “cooperation” en lettres carrées, et elle dessina deux mains qui portent la même boîte.

En rentrant, une brise avait soulevé le rideau du balcon chez Maman. Chez Papa, c'était le plaid jaune qui l'attendait dans sa forme de vague. Les deux endroits avaient une place précise pour ses baskets, et une petite étagère pour ses livres. Elle pouvait fermer les yeux et dire sans réfléchir où était le sel chez l'un et les allumettes chez l'autre. Elle se sentait à la fois un peu enracinée et un peu migratrice. C'était nouveau. Ce n'était pas simple. Mais ça pouvait être beau.

Chapitre 6 — La valise plus légère

Au fil des jours, la petite valise bleue devint un objet familier, comme une chaise qu'on déplace sans y penser. Certains papiers entraient, d'autres sortaient. Parfois elle glissait un papier “fatigue” et, plus tard, le même devenait “repos” quand elle finissait un puzzle à deux sur le tapis chez Maman. Parfois “colère” devenait “parole” après avoir expliqué à Papa qu'elle préférait qu'on ne dise pas “on verra” sans date, parce que son cœur, lui, avait besoin de points sur la carte.

Le calendrier aimanté, dans les deux cuisines, s'était enrichi. Il y avait des magnets avec des tasses pour le chocolat chaud, des magnets avec des livres pour les lectures du soir, des magnets en forme de vélo pour les sorties autour du lac. La feuille “repères” avait rejoint la porte, à hauteur des yeux d'Élise, avec ses numéros importants. Dans son sac, elle avait un petit porte-cartes où se trouvait aussi l'adresse des deux maisons, une liste des allergies (aucune) et un rappel: “si je m'inquiète, je respire, je compte jusqu'à dix, j'en parle”.

Elle avait constaté que les émotions, comme les nuages, bougeaient. Qu'on pouvait les nommer, les regarder, et qu'elles passaient plus vite quand quelqu'un posait une main sur son épaule. Les soirs où son ventre se tordait d'un manque, parce que l'autre parent n'était pas là, elle avait apprivoisé quelques repères: regarder la photo sur la guirlande chez Maman qui montrait Papa en train de faire le clown avec une serviette sur la tête; écouter un message vocal de Maman chez Papa qui disait “bonne nuit, ma loutre”; enfiler le bracelet avec deux perles, l'une bleue, l'autre jaune, qu'elle avait fabriqué avec Jade. Ça ne remplaçait pas. Ça s'ajoutait. Et c'était déjà beaucoup.

Un dimanche, ils avaient organisé, tous les trois, un pique-nique au grand parc. Pas côte à côte, pas une famille collée comme avant, mais une harmonie différente. Chacun avait apporté quelque chose. Papa s'était chargé des salades, Maman des fruits, Élise des verres et des serviettes. Ils avaient parlé de l'école, des vacances. On avait ri en se souvenant de la fois où le chat avait volé une belette en peluche. Tout ça sans promesses impossibles, mais avec une courtoisie neuve, une coopération tranquille.

— J'aime quand on essaie ensemble, dit Élise, sans faire un discours.

— On essaie, avaient-ils répondu en chœur, chacun avec sa nuance.

— J'ai l'impression que ma valise est plus légère quand je peux vous dire ça, ajouta-t-elle.

— On la portera avec toi quand elle pèsera, dit Maman.

— Et on la poussera du pied pour rigoler quand elle sera presque vide, ajouta Papa, et tout le monde avait ri.

Les lundis, Élise préparait son sac avec soin. Elle vérifiait qu'elle avait deux trousses, ou une trousse et un double crayon chez l'autre. Elle avait un chargeur ici, un chargeur là-bas. Un pyjama préféré ici, un autre là-bas. La brosse à cheveux et un chouchou dans chaque salle de bain. Les détails pratiques avaient beaucoup d'importance. Ils faisaient partie de la sécurité, comme des pierres sur un chemin mouillé.

— Tu sais, avait-elle dit un soir à sa peluche pingouin, en tirant la couette jusqu'au menton. Ma valise, elle est plus légère, vraiment.

— Tu te sens bien, ma grande ? demanda Maman à travers la porte, qui avait appris à demander sans insister.

— Oui, répondit Élise, avec une sincérité moelleuse. Bonne nuit.

— Bonne nuit, mes étoiles, avait dit Papa dans un message vocal que Maman lui avait transmis, parce que ce soir-là c'était la règle des “voix qui tiennent la main”.

— Je vous aime, dit Élise à mi-voix, presque pour elle, en regardant la guirlande qui clignotait doucement.

— On est fiers de toi, dit le lendemain Papa sur le perron, en la déposant à l'école, et Maman le répéta le soir, sans se concerter. Les phrases se répondaient, comme des ronds dans l'eau qui se rejoignent.

Le samedi suivant, elle retourna au lac seule avec Jade. Elles s'assirent près du ponton. La lumière était d'un blanc nacré. Élise montra à Jade, sans rien toucher, où elle posait parfois ses galets. Elle ne montra pas tout. Elle garda pour elle quelques secrets doux: la place du ruban de bouleau, un beau caillou qui ressemblait à un cœur, la façon dont le martin-pêcheur avait le don de disparaître et de revenir juste quand on avait décidé qu'il n'existait peut-être pas. Le lac, ce jour-là, lui parla dans sa langue d'éclats. Il lui dit, ou c'est ce qu'elle entendit, qu'on peut aimer deux rives. Que c'est même une chance, parfois, d'avoir deux endroits où se poser. Ne pas choisir entre le lever du soleil qui se plie sur la droite et les couchers qui roses rougissent sur la gauche.

Elle prit un moment pour respirer lentement. Inspiration quatre temps. Rétention deux. Expiration six. La respiration, c'était un geste concret, simple, gratuit. Elle se dit qu'elle l'avait maintenant dans sa poche, comme un caillou utile à serrer. Au retour, elle colla sur son calendrier un aimant en forme d'étoile, pour marquer un moment où elle s'était comprise elle-même.

Le soir, elle ouvrit sa valise bleue et étala les papiers comme on étale un jeu de cartes. Certains étaient froissés, d'autres lisses. Ensemble, ils racontaient un trajet. Elle en jeta deux, parce qu'ils n'avaient plus d'utilité: “je disparais”, “je casse”. Elle les remplaça par “je me dis”, “je répare”. Elle ajouta un dernier papier pour cette journée: “apaisée”.

— On ferme la porte ? demanda Maman doucement.

— Oui, mais pas à clé, répondit Élise. Les émotions peuvent encore entrer. Elles savent désormais qu'elles seront écoutées.

— On veille à tour de rôle, promit Maman sans en faire des tonnes.

— Et on s'écrit s'il y a un imprévu, ajouta Papa au téléphone. Le calendrier, c'est un guide, pas un piège.

— Marché conclu, dit Élise, parce qu'elle aimait quand les adultes parlaient comme des partenaires.

Dans le noir, une voiture passait dans la rue. Un autre monde s'agitait, mais sa chambre était une île tranquille. La couverture lui tenait chaud. L'oreiller gardait la trace d'un parfum de lessive citronnée. Elle pensa aux galets cachés autour du lac. À leurs lettres bleues et jaunes. Elle s'imagina, plus tard, revenir les chercher ou en ajouter d'autres. Peut-être qu'un jour, elle en mettrait un avec un E pour elle, et un petit cœur pour dire “j'ai grandi, mais vous êtes là, encore”. Elle s'endormit avec une image simple: deux mains posées sur une valise, pas pour s'en charger seule, mais pour la porter à trois, un peu chacun. Elle avait appris quelque chose que les livres ne disent pas toujours clairement: la coopération est une écharpe qu'on se passe. Elle tient chaud à tout le monde.

Quand le matin arriva, la valise bleue, posée au pied du lit, semblait plus légère. Elle n'était pas vide, non, parce qu'une vie qui bouge remplit et vide sans cesse. Mais elle avait perdu ce poids de caillou brut. À la place, elle contenait des galets polis par l'eau. Des papiers qui se lisaient comme un poème de gestes: couper et laisser choisir, compter avec l'un, nommer des nuages avec l'autre, boire un thé, repartir au lac, respirer à quatre, appeler un soir pour dire “ça va”, se faire une place dans les deux cuisines. Elle se dit, avec un sourire qui la réveillait complètement, qu'elle allait continuer. Qu'elle allait célébrer, encore et encore, les petits moments avec chacun. Et qu'à chaque fois qu'elle entendrait au loin le lac faire un bruit de bouche, elle saurait qu'une rive ne supprime jamais l'autre. On peut aimer les deux. En toute sécurité. Et dans sa valise, il resterait toujours de la place pour des tickets de moments supplémentaires. Parce qu'une vie peut très bien tenir dans deux maisons, quand on la plie avec soin et qu'on la confie à des mains qui coopèrent. Elle se leva, prête pour un nouveau jour, et, avant de sortir, fit glisser un nouveau papier dans sa valise: “prête”. Puis elle ferma délicatement la petite valise bleue, qui semblait lui faire un clin d'œil. Elle la souleva: oui, plus légère. Plus légère et plus fidèle. Comme un ami qui a trouvé sa manière de marcher à côté.

Sans publicité 3 € par mois

Envie d’une lecture sans interruption ? Soutenez Mes Histoires du Soir, retirez toutes les publicités et profitez d’autres avantages inclus dès 3 € par mois.

Voir les forfaits & tarifs
Partager

signaler un problème avec cette histoire

Qu'avez-vous pensé de cette histoire ?

Donnez votre avis en attribuant une note à cette histoire en fonction de ce que vous et/ou votre enfant en avez pensé. Merci par avance !

Merci ! Votre note a été prise en compte !

Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Nervures
Les nervures sont les lignes qui forment un motif sur une feuille ou une surface, comme les lignes d'une feuille d'arbre.
Ruban adhésif
C'est un rouleau de bande collante que l'on utilise pour coller des objets ou fermer des paquets.
Concentrée
Être concentré signifie être très attentif à quelque chose, en prêtant toute son attention.
Pâtissière
Une pâtissière est une personne qui fait des gâteaux et des sucreries.
Coopération
La coopération est le fait de travailler ensemble pour atteindre un but commun.
Lucioles
Les lucioles sont de petits insectes qui brillent dans l'obscurité, souvent aperçus en été.

Créez une histoire magique et unique pour votre enfant !

Créez en quelques minutes une aventure personnalisée où votre enfant devient le héros. Avec notre outil exclusif, c'est facile, gratuit et divertissant !

Créer une histoire

Téléchargez cette histoire :

Télécharger cette histoire en PDF Télécharger l'e-book (.epub)

À lire ensuite dans Histoires sur la séparation et le divorce pour 11 à 12 ans

Recevez de nouvelles histoires chaque dimanche soir !

Recevez 7 histoires passionnantes et captivantes, adaptées à l'âge et aux goûts de votre enfant, chaque dimanche à 17h*. C'est gratuit et garanti sans spam !
*E-mail envoyé à 17h, heure de Paris.
Nous n'aimons pas non plus le spam. Ainsi, nous ne vous enverrons que des histoires. Vous pourrez vous désinscrire quand vous le souhaiterez.