Chapitre 1 — La lumière du cabinet
Le cabinet du docteur Salomé sentait le savon doux et le crayon de couleur. Dans la salle d'attente, une affiche montrait un dragon qui éternuait dans son coude, avec écrit : « Même les dragons se lavent les mains ! »
Salomé, pédiatre, ajusta sa blouse et jeta un œil à l'horloge. Il était presque dix-neuf heures. Dehors, le ciel avait la couleur d'une pêche trop mûre.
— Encore deux dossiers… puis la dernière consultation, murmura-t-elle.
Elle entra dans sa petite pièce de consultation. Les murs n'étaient pas blancs comme dans les films : il y avait des dessins de planètes, un poster de squelette qui souriait (un peu de travers, ce qui le rendait moins effrayant), et une étagère de livres pour faire patienter les enfants.
Sur son bureau, un stéthoscope attendait, comme un serpent sage. Salomé le prit et le posa sur sa paume.
— Toi, tu vas encore écouter des cœurs courageux ce soir.
Elle entendit frapper. Trois petits coups, hésitants.
— Entrez !
Une maman passa la tête, puis un garçon de onze ans apparut derrière elle. Il avait un sac à dos énorme et une capuche trop grande.
— Bonsoir docteur… Je suis désolée, dit la maman. On est un peu en retard.
— Bonsoir. Ici, on a le droit d'être en retard, tant qu'on dit bonsoir, répondit Salomé en souriant. Et toi, comment tu t'appelles ?
— Nino, répondit le garçon.
Il évita le regard du stéthoscope, comme si l'objet pouvait lui poser une colle en mathématiques.
— Installe-toi, Nino. Tu peux garder ton sac si tu veux, mais attention, il prend toute la place sur la chaise, dit Salomé.
Nino posa le sac au sol, prudemment, comme s'il contenait un animal.
— Qu'est-ce qui t'amène ?
La maman soupira.
— Il a de la fièvre depuis hier, il tousse, et il dit qu'il a mal quand il avale.
Nino ajouta, boudeur :
— Et j'ai un contrôle de sciences demain.
— La fièvre n'a aucun respect pour les contrôles, dit Salomé. Mais nous, on va être respectueux avec ton corps. Il essaie juste de se défendre.
Nino fronça les sourcils.
— Se défendre contre quoi ?
— On va enquêter ensemble, comme des détectives. Ici, pas de panique : on observe, on écoute, et on explique, promit-elle.
Elle se leva, lava ses mains à l'évier en faisant beaucoup de mousse.
— Premier outil du médecin : les mains propres. On chasse les microbes avant qu'ils ne fassent leur cinéma.
Nino eut un petit rire. Et la soirée commença, douce comme une couverture tirée jusqu'au menton.
Chapitre 2 — Le bruit des cœurs courageux
Salomé posa le thermomètre sur la table.
— Tu préfères au front ou dans l'oreille ?
— Dans l'oreille… c'est plus rapide, dit Nino.
— Très bon choix. Trois secondes, et c'est fini.
Bip.
— 38,6. Ton corps fait chauffer la marmite pour rendre la vie difficile aux microbes, expliqua Salomé. La fièvre n'est pas toujours l'ennemie. Elle devient gênante quand elle fatigue trop, quand elle dure, ou quand elle s'accompagne de signes inquiétants.
La maman demanda :
— Quels signes ?
Salomé répondit calmement, comme on pose des cailloux pour traverser une rivière :
— Si Nino a du mal à respirer, s'il devient très somnolent, s'il a une douleur très forte, des taches violettes, ou s'il ne boit plus… là, on consulte sans attendre. Sinon, on peut souvent aider le corps à faire son travail : repos, hydratation, et traitement pour le confort.
Nino leva la main, comme en classe.
— Et… les antibiotiques ?
Salomé sourit. Elle aimait cette question, parce qu'elle revenait souvent et qu'elle pouvait éviter beaucoup de malentendus.
— Les antibiotiques, c'est une arme spéciale contre les bactéries. Si c'est un virus, ils ne servent à rien. C'est comme essayer d'attraper un moustique avec une raquette de tennis : tu vas te fatiguer, et le moustique, lui, rigole.
Nino éclata d'un rire bref.
— Donc faut savoir si c'est un virus ou une bactérie ?
— Exactement. On va chercher des indices.
Elle mit le stéthoscope dans ses oreilles.
— Je vais écouter ta respiration. Tu respires normalement, comme si tu sentais une bonne odeur de chocolat.
— J'aime pas le chocolat, dit Nino, sérieux.
— Très bien. Alors comme si tu sentais… une pizza.
— Là, oui.
Il inspira, expira. Salomé déplaça le stéthoscope sur son dos, puis sur son thorax.
— Tes poumons chantent bien, dit-elle. Pas de sifflement, pas de bruit bizarre. Ton cœur aussi bat comme un tambour bien réglé.
Nino se redressa.
— Vous entendez vraiment le cœur ?
— Oui. Le cœur, c'est une petite pompe musclée. Il pousse le sang partout, comme un service de livraison qui ne prend jamais de vacances. Quand j'écoute, je vérifie qu'il n'y a pas de bruit en plus, comme une porte qui grince.
La maman observait Salomé avec attention.
— Vous faites tout doucement, dit-elle.
— Les enfants ont le droit au respect, répondit Salomé. Et le respect, ça commence par expliquer ce qu'on fait avant de le faire.
Elle prit l'otoscope.
— Maintenant, je regarde tes oreilles. Ça chatouille un peu, mais ça ne fait pas mal. Si ça t'embête, tu me dis stop, et je m'arrête.
Nino hocha la tête. Elle observa, concentrée.
— Oreilles : propres, pas d'infection.
Elle saisit ensuite un abaisse-langue.
— Et la gorge. Ouvre grand, fais « Aaaah » comme un chanteur d'opéra.
— Aaaah, dit Nino, pas très motivé.
— Plus fort, sinon les microbes gagnent la bataille du volume.
— AAAAH !
— Parfait. Ta gorge est rouge, un peu gonflée. Je vois des petits points blancs. On va faire un test rapide pour savoir si c'est une angine bactérienne.
Nino recula d'un centimètre.
— C'est un… piqûre ?
— Non. Juste un coton-tige au fond de la gorge. Ça dure deux secondes. Le moment le plus difficile, c'est de ne pas grimacer après, parce que ça chatouille et ça donne envie de tousser.
Nino prit une grande inspiration.
— Ok. Mais vous promettez : deux secondes.
— Promis juré, dit Salomé. Et tu comptes.
Chapitre 3 — Le test du coton-tige et la leçon des microbes
— Un… deux… fit Nino d'une voix étouffée.
Le coton-tige effleura sa gorge. Nino toussa, puis fit une grimace qui ressemblait à un poisson surpris.
— Tu as tenu comme un pro, dit Salomé en déposant le bâtonnet dans un petit tube. Maintenant, on attend quelques minutes.
Nino essuya une larme qui n'était pas vraiment de la tristesse, plutôt un réflexe.
— Beurk.
— Je suis d'accord, dit Salomé. Le métier de médecin, parfois, c'est savoir être courageux face à des choses beurk. Les glaires, les boutons, les vomis… tout ça fait partie de la vie.
La maman sourit malgré elle.
— Il a eu peur de vomir tout à l'heure.
Salomé hocha la tête.
— La peur est normale. On la respecte, et on la traverse. Nino, tu sais ce qui aide aussi à éviter d'attraper ces microbes-là ?
— Se laver les mains, dit-il en regardant l'affiche du dragon.
— Bravo. Et aérer la chambre, tousser dans le coude, ne pas partager la bouteille d'eau en classe… Même si c'est tentant.
Nino rougit.
— Les copains veulent toujours goûter ma boisson.
— Tu peux dire : « Je te respecte, mais je garde mes microbes pour moi. » Ça fait très sérieux.
Nino ricana.
Sur un coin du bureau, Salomé avait une boîte avec des pansements rigolos : dinosaures, étoiles, licornes. Nino les regardait comme si c'était un trésor.
— Vous en avez même pour les grands ? demanda-t-il.
— À onze ans, on a le droit aux dinosaures. Et à cinquante aussi, répondit Salomé.
Le minuteur du test fit un petit clic. Salomé observa la bandelette.
— Alors… le test est négatif. Ça veut dire que ce n'est probablement pas une angine à streptocoque.
La maman eut l'air soulagée et inquiète à la fois.
— Donc… pas d'antibiotiques ?
— Pas pour l'instant. Parce qu'on ne donne pas une clé qui n'ouvre pas la bonne porte, dit Salomé. Les antibiotiques, quand on en abuse, peuvent rendre certaines bactéries plus résistantes. Et ça, c'est un vrai problème pour tout le monde.
Nino demanda :
— Résistantes… genre invincibles ?
— Pas invincibles, mais plus difficiles à vaincre. C'est pour ça qu'on les utilise quand c'est nécessaire, et correctement : la bonne dose, le bon nombre de jours.
Elle prit un carnet et nota quelques conseils.
— Pour toi, Nino : du repos, beaucoup d'eau, des tisanes si tu aimes, du miel dans une boisson tiède si tu n'es pas allergique. Et du paracétamol si la fièvre te rend mal à l'aise, en respectant la dose.
— Et le contrôle de sciences ? demanda Nino, l'air tragique.
Salomé pencha la tête.
— Je ne peux pas annuler un contrôle, je ne suis pas ministre de l'Éducation. Mais je peux écrire un mot si tu es trop fatigué demain matin.
La maman caressa l'épaule de Nino.
— On verra comment tu te sens.
Nino soupira, puis regarda Salomé.
— Vous faites ça toute la journée ? Écouter des cœurs, regarder des gorges, expliquer des trucs ?
— Oui. Et surtout… rassurer. Parce que la médecine, ce n'est pas seulement des outils. C'est aussi de la confiance.
À ce moment-là, un bruit discret se fit entendre : toc toc.
Salomé se figea, étonnée.
— Il n'y a plus personne normalement…
Une voix timide passa la porte.
— Excusez-moi… c'est encore ouvert ?
Salomé ouvrit. Une adolescente de douze ans, grande, fine, avec des tresses et une veste trop légère pour le soir, se tenait là. Elle avait les yeux brillants et un sac en toile serré contre elle.
— Je… je m'appelle Inès. Maman travaille tard. Je suis venue seule. J'ai mal au poignet depuis la récré. Je suis tombée.
La dernière consultation venait d'arriver.
Chapitre 4 — La dernière consultation
Salomé fit entrer Inès immédiatement.
— Tu as très bien fait de venir. Tu veux t'asseoir ? Et merci d'avoir demandé avant d'entrer, c'est très respectueux.
Inès s'assit et posa son poignet sur ses genoux. Il était un peu gonflé.
Nino la regarda, intrigué.
— T'es tombée comment ?
Inès haussa les épaules, gênée.
— J'ai voulu faire la maligne sur la barrière. Je me suis cru… acrobate.
— Les barrières sont traîtresses, dit Nino avec gravité, comme un expert.
Salomé s'accroupit à hauteur d'Inès.
— On va s'occuper de toi. D'abord, je vérifie que tu te sens bien : pas de vertige, pas de douleur ailleurs, pas de choc à la tête ?
— Non. Juste le poignet.
— Parfait. Je vais examiner doucement. Si quelque chose te fait trop mal, tu me le dis tout de suite.
Inès acquiesça, les dents serrées.
Salomé observa : la peau était normale, pas de déformation évidente, mais le gonflement indiquait une inflammation. Elle palpa délicatement.
— Ici ?
— Aïe… oui, là.
— Et là ?
— Moins.
Salomé bougea prudemment la main.
— Tu peux bouger tes doigts ?
Inès les remua, un peu.
— Ça tire.
— D'accord. Ce que je cherche, c'est si c'est une entorse, une petite fracture, ou juste un gros choc. Le corps envoie parfois de la douleur comme une alarme très bruyante, même quand ce n'est pas grave. Mais on respecte l'alarme : on vérifie.
La maman de Nino se leva.
— Docteur, on peut attendre dehors si…
— Merci, mais vous pouvez rester. Ici, on apprend tous ensemble, répondit Salomé. Et puis, Nino, tu peux aussi apprendre comment on prend soin des autres.
Nino se redressa, fier.
— Je peux aider ?
— Oui. Tu peux être mon assistant : tu me passes la poche de froid dans le tiroir, s'il te plaît.
Nino ouvrit le tiroir et trouva une poche bleue.
— Voilà.
— Merci, assistant Nino.
Inès sourit faiblement. La poche de froid fut enveloppée dans une serviette et posée sur le poignet.
— Ça fait du bien… souffla Inès.
Salomé prit ensuite un petit ruban à mesurer.
— Je compare un peu avec l'autre poignet, juste pour voir le gonflement.
Puis elle regarda Inès droit dans les yeux.
— Je pense qu'il faut une radio pour être sûre qu'il n'y a pas de fracture, surtout à ton âge. Les os grandissent, et parfois une fracture est toute fine, comme un cheveu.
Inès pâlit.
— Une radio… c'est dangereux ?
— Non, c'est très rapide et la dose est faible. Et surtout, ça nous évite de passer à côté de quelque chose. La prévention, c'est ça : vérifier au bon moment.
Elle attrapa une feuille.
— Je vais te faire une ordonnance pour la radio, et une attelle provisoire pour immobiliser. Immobiliser, ça veut dire laisser l'os et les ligaments tranquilles, comme quand on met un livre fragile dans une boîte pour qu'il ne s'abîme pas.
Nino demanda :
— Et si c'est cassé ?
— Alors on mettra un plâtre ou une attelle plus solide. Et on surveillera. Le corps répare très bien, surtout chez les jeunes, dit Salomé.
Inès serra la sangle de l'attelle, aidée par Salomé.
— Je peux aller à l'hôpital toute seule ? demanda-t-elle.
— Tu as été courageuse de venir seule ici, mais pour l'hôpital, il vaut mieux un adulte. On va appeler ta maman, d'accord ? On ne veut pas que tu portes ça toute seule.
Inès hocha la tête. Salomé téléphona, expliqua la situation simplement, sans dramatiser. La maman d'Inès arriva vingt minutes plus tard, essoufflée, pleine de gratitude.
— Merci… merci, docteur. Je n'avais pas vu les appels.
— Ça arrive. L'important, c'est que vous soyez là maintenant, répondit Salomé avec douceur.
Avant de partir, Inès lança à Nino :
— Merci pour la poche de froid, assistant.
— De rien. Et… ne fais plus l'acrobate sur les barrières, conseilla Nino, très sérieux.
Inès rit, et ce rire fit baisser la tension dans la pièce comme une fermeture éclair.
Quand la porte se referma, le cabinet sembla soudain plus silencieux, comme s'il retenait son souffle.
Chapitre 5 — Les conseils qui tiennent dans une poche
Nino et sa maman étaient restés pendant l'appel. Maintenant, Salomé se tourna vers eux.
— Désolée pour l'attente. Tu vas comment, Nino ?
— Un peu fatigué. Et ma gorge pique encore.
Salomé tendit une petite feuille.
— Voilà tes conseils. Et un petit rappel : si la fièvre monte beaucoup, si tu as des difficultés à respirer, ou si ça ne s'améliore pas en quelques jours, on recontacte. La médecine, c'est aussi du suivi.
Nino prit la feuille et la plia soigneusement.
— Vous savez… quand je suis arrivé, j'avais peur que vous me fassiez une piqûre sans prévenir.
Salomé secoua la tête.
— Ici, on ne surprend pas les gens. On demande l'accord, on explique, et on respecte les limites. Ton corps t'appartient.
La maman ajouta :
— C'est important qu'il l'entende.
Salomé sourit.
— Et puis, il y a aussi le respect des soignants. Par exemple : dire quand on a mal, répondre aux questions, écouter les consignes. On fait équipe.
Nino se leva.
— Je crois que je comprends mieux. Vous êtes un peu… une prof de corps humain.
— Avec moins de contrôles, dit Salomé.
— Dommage, plaisanta Nino.
La maman de Nino rit, et même Nino eut un sourire, malgré la fièvre.
Avant qu'ils ne partent, Salomé prit un pansement dinosaure dans la boîte et le posa sur la feuille, comme un marque-page.
— Cadeau. Il ne soigne pas la gorge, mais il soigne le moral.
Nino l'attrapa.
— Merci, docteur.
— Bonne soirée. Et rentrez tranquillement. Nino, bois un peu en rentrant, d'accord ?
— Oui, chef, répondit-il, comme un soldat comique.
La porte se referma derrière eux. Le cabinet retrouva son calme. Salomé resta un instant immobile, les mains posées sur le bureau, à écouter le silence.
Elle rangea le stéthoscope, nettoya les surfaces, jeta les déchets médicaux dans les bacs adaptés. Chaque geste était précis, comme une petite cérémonie.
— La journée est finie, souffla-t-elle.
Elle éteignit la grande lampe, ne gardant qu'une veilleuse jaune qui donnait à la pièce une couleur de miel. Puis elle enfila son manteau, prit son sac, et sortit.
Dehors, l'air du soir était frais. La rue était calme, avec quelques fenêtres éclairées comme des aquariums de lumière.
Salomé marcha jusqu'au petit square à côté du cabinet. Elle aimait passer par là avant de rentrer, comme une transition entre les histoires de la journée et le repos.
Au milieu du square, un grand arbre étendait ses branches. Ses feuilles, déjà un peu froissées par la saison, semblaient chuchoter entre elles.
Salomé s'approcha. Elle posa une main sur l'écorce, rugueuse et rassurante, comme la couverture d'un vieux livre.
Elle pensa à Nino, à sa gorge rouge, à son rire quand elle avait parlé de moustiques. Elle pensa à Inès, à son poignet, à son courage d'être venue seule. Elle pensa aux parents, parfois inquiets, parfois pressés, mais presque toujours prêts à faire de leur mieux.
— Être pédiatre, c'est rencontrer des batailles minuscules, se dit-elle. Des microbes, des chutes, des peurs. Et c'est apprendre à chacun qu'on n'est pas seul.
Le vent se leva, juste assez pour bouger les feuilles.
L'arbre bruisse doucement, comme s'il approuvait.
Salomé ferma les yeux une seconde. Le bruit des feuilles ressemblait à une respiration calme, un grand « ça va aller » murmuré par la nature.
Puis elle reprit sa route, et le bruissement continua, tendre, patient, jusqu'à ce que la nuit s'installe tout à fait.