Début : La tête qui fait du bruit
Lila a cinq ans, des chaussettes rayées et une tête très gentille… mais très bavarde.
Le soir, dans son lit, ses pensées se mettent à courir comme des petites souris en rollers.
« Et si demain mon doudou voulait des lunettes ?
Et si ma tartine tombait du côté confiture ?
Et si les nuages faisaient une soupe au brocoli ? »
Lila soupire. Elle aime bien penser, hein. C'est comme dessiner avec des idées. Sauf que là, ses idées font la fête. Une grande fête avec des confettis invisibles.
Maman vient entrouvrir la porte.
— Lila, tu te reposes ?
— Je crois, répond Lila. Mais ma tête… elle pense tout le temps.
— Alors on va lui proposer un petit jeu, dit Maman. Un jeu pour que ta tête se repose un peu.
Maman pose sur la table de nuit un petit verre d'eau et un mouchoir, comme si c'était un hôtel pour pensées fatiguées.
— Regarde, dit-elle. Ce soir, tu vas arrêter de penser… un peu. Pas tout, juste un petit peu. Comme quand on ferme un livre pour garder la page.
Lila ouvre grand les yeux.
— On peut faire ça ?
— On peut essayer. Et si ça ne marche pas, on rigole et on recommence.
Lila aime bien quand on a le droit de rigoler.
Elle ferme les yeux. Ses pensées continuent de galoper.
Alors elle chuchote :
— Les pensées, stop ! Pause goûter !
Et là… rien ne s'arrête.
Au contraire, une pensée arrive en courant, essoufflée : « Et si les pensées avaient des baskets ? »
Lila éclate de rire dans son oreiller.
— Bon, d'accord, dit-elle à sa tête. On va faire autrement.
Milieu : La grande machine à arrêter de penser… un peu
Lila s'assoit dans son lit et sort de sous l'oreiller un crayon minuscule. Elle ne sait pas pourquoi il est là. Peut-être que les crayons aussi ont des idées la nuit.
— Je vais inventer une machine, annonce-t-elle à son doudou. Une machine pour calmer les pensées.
Son doudou, un lapin tout mou, la regarde avec ses yeux cousus. Il a l'air très sérieux, comme un professeur de lapins.
Lila imagine une machine énorme.
Avec un bouton « Chut ».
Un bouton « Encore une blague ».
Et un bouton « Dodo ».
Elle commence à construire, mais… elle n'a pas de planches, pas de vis, pas de marteau. Alors elle fait avec ce qu'elle a : des mots.
— D'accord, dit-elle. La machine est invisible. Comme l'air. Et comme les chaussettes qui disparaissent dans la machine à laver.
Elle ferme les yeux et décrit tout haut, très doucement, pour que sa tête écoute.
— La machine a un entonnoir rigolo sur le dessus. Les pensées entrent dedans une par une. Pas toutes en même temps, sinon elles se bousculent et elles font « pardon, pardon ».
Ensuite, elles descendent dans un toboggan en mousse de nuage. Ça chatouille un peu, ça fait rire les pensées, et elles deviennent moins pressées.
Après, elles arrivent dans un tambour à bisous. Le tambour fait « poum… poum… poum » comme un cœur tranquille. Chaque « poum » met un petit autocollant “calme” sur une pensée.
Lila s'arrête.
— Ça marche ? demande-t-elle à son doudou.
Le lapin ne répond pas, mais Lila est sûre qu'il approuve, parce que ses oreilles ont l'air contentes.
Sauf que… une pensée farceuse arrive en sautillant : « Et si la machine avalait aussi les chatouilles ? »
Lila grimace.
— Non, les chatouilles, je les garde !
Elle ajoute donc un filtre spécial.
— Un filtre à chatouilles ! Il laisse passer les pensées, mais il garde les chatouilles dans une petite boîte qui fait rire.
Elle s'allonge et essaie de faire entrer une pensée dans l'entonnoir imaginaire.
— Toi, la pensée “tartine”, tu entres. Hop.
La pensée “tartine” fait semblant de résister :
« Moi je veux rester ! Je veux tomber côté confiture ! »
— Chut, dit Lila. Toboggan en mousse de nuage. Glisse.
Dans sa tête, elle voit la pensée “tartine” faire « wiiii ! » sur le toboggan.
Puis « poum… poum… poum » dans le tambour à bisous.
Et la pensée ressort avec une petite étiquette : “On verra demain”.
Lila sourit.
Ça, c'est déjà plus calme.
Mais voilà qu'une autre pensée débarque, très grande, avec un chapeau : « Et si demain il y avait un dragon à l'école ? »
Lila ouvre un œil.
— Un dragon ? À l'école ?
Sa tête adore les dragons. Sa tête se met à pétiller.
Alors Lila décide d'être très maligne.
— D'accord, pensée “dragon”, tu peux entrer… mais dans le mode rigolo.
Elle ajoute un nouveau bouton sur sa machine invisible : le bouton « Dragon gentil ».
Quand elle appuie dessus, le dragon imaginaire porte un cartable trop petit, des lunettes tordues et il éternue des bulles de savon au lieu de cracher du feu.
Lila pouffe.
— À tes souhaits, dragon !
Les bulles montent, montent… et elles éclatent en faisant « plip ».
La pensée “dragon” glisse dans le toboggan, reçoit ses bisous, et ressort calmée : “Dragon plus tard. Maintenant, repos.”
— Super, dit Lila. Ma machine est un génie. Comme moi. Un petit génie en pyjama.
À ce moment-là, Papa passe la tête dans l'entrebâillement de la porte.
— Tout va bien ?
— Oui, chuchote Lila. Je fabrique une machine pour arrêter de penser… un peu.
Papa fait un visage impressionné, comme s'il venait de voir un château en spaghettis.
— Eh bien, bonne invention. Tu m'en montreras une demain ?
— Oui, mais elle est invisible, prévient Lila.
— Parfait, dit Papa. Comme ça, elle ne prendra pas de place dans le salon.
Papa s'en va sur la pointe des pieds.
Lila ferme les yeux. Elle écoute sa respiration.
Mais une pensée minuscule, vraiment minuscule, vient lui chatouiller le front : « Et si ton nez décidait de chanter ? »
Lila tente de l'attraper. Impossible. C'est une pensée savon, ça glisse.
Alors elle fait une grimace et murmure :
— D'accord, nez chanteur. Tu chantes… mais très doucement.
Et son nez imaginaire se met à chanter une chanson toute petite, comme une fourmi qui fredonne :
« La-la-la… dodo… la-la… »
Lila se met à gigoter de rire, mais un rire silencieux, un rire coussin.
— Bon, dit-elle. Machine, prends aussi la pensée “nez chanteur”.
La pensée entre dans l'entonnoir, fait son toboggan, reçoit ses “poum”, et ressort en bâillant.
“Chanter demain.”
Lila sent quelque chose de nouveau : un espace.
Un petit espace dans sa tête, comme un coin de ciel entre deux nuages.
Mais la tête de Lila est inventive. Et parfois, l'invention invente encore.
Une pensée chef d'orchestre arrive avec une baguette : « Et si toutes les pensées faisaient une fanfare ? »
— Oh non, pas une fanfare, dit Lila. Je veux une berceuse.
Elle réfléchit… et puis elle a une idée encore plus drôle.
— Machine, mets la fanfare en… mode escargot !
Elle imagine un bouton « ESCARGOT ».
Quand elle appuie, la fanfare devient lente. Très lente.
Le tambour fait : « boum… (pause)… boum… (pause)… boum… »
La trompette fait : « pouuu… (pause)… »
Même la baguette du chef d'orchestre bâille.
Lila se sent glisser dans son lit comme dans une flaque de chocolat tiède.
Elle murmure :
— Merci, escargot.
Sa respiration devient plus longue.
Ses épaules deviennent plus lourdes, mais d'un lourd doux, comme une couverture.
Et pourtant, une dernière pensée se présente, polie, avec un petit sac : « Et si tu oubliais quelque chose ? »
Lila ouvre un œil, inquiet une seconde.
— Oublier ? Quoi ?
La pensée hausse les épaules, parce qu'elle ne sait pas non plus. Elle est juste inquiète, comme un petit ballon qui flotte.
Alors Lila fait quelque chose de courageux et de créatif.
Elle invente une poche spéciale dans sa machine : la poche « On garde pour demain ».
— Viens, pensée “oublier”, dit-elle gentiment. Je te range là. Tu seras en sécurité.
Dans son imagination, la pensée se roule en boule et s'endort dans la poche, avec une mini-couette.
Lila soupire, soulagée.
— Voilà. Maintenant, on arrête de penser… un peu. Juste assez pour dormir.
Fin : Le repos qui fait sourire
La chambre est calme. On entend au loin un robinet qui fait « tic… tic… » comme une goutte qui apprend une danse.
Lila serre son doudou lapin.
Elle ne veut pas vider sa tête complètement. Elle aime ses idées.
Elle veut juste qu'elles se mettent en pyjama, elles aussi.
Alors elle chuchote à sa machine invisible :
— Dernière étape : le tapis roulant du sommeil.
Elle imagine un tapis roulant très doux, fait de plumes et de marshmallows.
Les pensées, une par une, montent dessus. Elles ne courent plus. Elles ne font plus de roulades.
Elles se laissent porter, comme sur une rivière lente.
La pensée “tartine” flotte en bouée.
La pensée “dragon gentil” fait des bulles de savon et s'endort dedans.
La pensée “nez chanteur” fredonne une note, puis une autre, puis plus rien.
La fanfare escargot pose ses instruments et se transforme en chuchotis.
Lila sent que sa tête devient légère.
Comme un ballon… mais un ballon attaché, bien attaché, qui ne s'envole pas.
Maman revient, très doucement, et s'assoit au bord du lit.
— Alors ? demande-t-elle. Ta tête se repose ?
Lila ouvre un œil, lentement.
— Oui… j'ai inventé une machine invisible. Elle met des bisous sur les pensées.
Maman sourit.
— C'est une très belle idée. Tu as beaucoup de créativité, toi.
— Merci, murmure Lila. Mais… maintenant… je crois que je vais arrêter de penser… un peu plus.
Maman remet une mèche de cheveux derrière l'oreille de Lila.
— Bonne nuit, petite inventrice.
Quand Maman sort, la chambre devient encore plus douce.
Les ombres ne font pas peur. Elles ressemblent à des animaux fatigués qui s'étirent.
Lila ne lutte plus. Elle laisse la machine travailler sans la regarder.
Les phrases dans sa tête s'allongent, comme une berceuse qui s'étire sur un hamac.
Tout devient lent, tranquille, drôle encore, mais de loin.
Juste avant de s'endormir, une toute petite pensée revient, minuscule comme un grain de riz :
« Et si demain tu inventais… une machine à faire rire les chaussettes ? »
Lila sourit dans son oreiller, sans ouvrir les yeux.
— Oui… demain.
Et sa pensée, contente, met un pyjama et s'allonge.
La respiration de Lila devient régulière.
Sa tête, pour la première fois de la soirée, se tait un peu… puis beaucoup.
Dans le silence, on dirait que même le doudou lapin dort en souriant.
Et Lila, petite fille sensible et créative, glisse paisiblement dans un dodo tout doux, comme dans une couverture de nuages bien pliée.