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Histoire sur la guerre 11 à 12 ans Lecture 31 min. (1)

Le cerf-volant des mots

Naël et sa meilleure amie Lila, soutenus par leur nouvelle camarade Mira, décident de créer une Charte des Ponts pour mieux communiquer et apaiser les conflits à l'école, en apprenant à s'écouter et à se comprendre à travers des mots et des gestes. Ensemble, ils inventent un poème illustrant l'importance de la paix et de la responsabilité dans leurs relations.

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Il y a trois personnages : Naël, un garçon de 10 ans avec des cheveux bruns en bataille et des lunettes rondes, qui porte un t-shirt bleu avec un dessin de cerf-volant et un short en jean, assis à une table à dessin en se concentrant sur un dessin de pont en papier. Lila, une fille de 10 ans aux cheveux blonds tressés et aux yeux pétillants, porte une robe jaune à pois et des sandales, se tenant debout à côté de Naël avec un feutre coloré pour ajouter des détails. Mira, une fille de 9 ans avec des cheveux noirs bouclés et un sourire doux, porte un manteau trop grand et un pantalon en velours, assise sur une chaise avec un carnet de croquis, observant ses amis tout en dessinant des cerfs-volants. L'histoire se déroule dans une salle de classe lumineuse aux murs verts pastel, avec des fenêtres ouvertes et des affiches colorées. Les trois enfants créent ensemble un cerf-volant en papier, échangeant des idées et riant, leurs visages illuminés par l'excitation, avec des mots en différentes langues sur le cerf-volant symbolisant leur amitié et leur désir de construire des ponts au lieu de murs. signaler un problème avec cette image

La table aux lumières

Le soir tombait comme une couverture légère sur l'appartement. La lampe au-dessus de la table à dessin versait une lumière tiède sur les feuilles blanches, les crayons de couleur alignés comme des amis sages, les ciseaux qui brillaient à peine. L'air sentait le feutre neuf et la soupe qu'on laissait refroidir, quelque part, en cuisine. Naël aimait ce moment. C'était comme si le monde se calmait, juste pour que les idées aient la place de se poser.

Lila, sa meilleure amie et voisine, s'était installée en face de lui. En général, ils inventaient des circuits pour billes, des cartes au trésor où les continents avaient des noms de fruits, ou des catalogues sérieux de championnats de chats. Ce soir, la radio avait chuchoté un mot qui n'allait pas avec la douceur de la lampe: guerre. Le mot flottait encore, un peu lourd, comme un nuage qui hésite devant la fenêtre.

Naël avait ce genre de courage qu'on ne voit pas sur le visage. Son courage, c'était de lever la main quand personne ne le faisait, de poser les questions qui paraissaient trop simples, trop grandes, trop utiles. Il jouait avec un crayon vert, tapotait la gomme, regardait sa mère qui rangeait des bols.

— Maman, pourquoi des gens se fâchent au point de casser les ponts entre eux ? demanda-t-il.

Sa mère s'arrêta et le regarda, le regard drapé de douceur, comme on mettrait un châle sur les épaules de quelqu'un qui a froid.

— La guerre, dit-elle doucement, c'est quand les adultes oublient de mettre des mots et des oreilles entre eux. Ils ont peur, ils veulent avoir raison, ils ne se sentent pas écoutés, et alors ils cassent des ponts qui devraient rester là. Mais il y a partout des personnes qui essaient de reconstruire. Des profs, des voisins, des enfants même.

Lila grignotait le bout de sa langue, signe qu'une idée venait de pousser.

— On peut dessiner des ponts et des oreilles, proposa-t-elle, et aussi des lampes comme la tienne, pour rappeler aux gens que la lumière aide à voir les visages.

Naël hoche la tête. Le mot guerre ne disparaissait pas, mais il changeait de couleur, devenait un peu moins massif, un peu plus question. Il prit un crayon bleu et traça une rivière serpentant sous un grand pont à arches. Sur le pont, il dessina des petites silhouettes qui se donnaient la main. Sa main trembla juste ce qu'il fallait pour que les silhouettes aient l'air vivant.

— Quand j'entends ce mot, j'ai le cœur qui se serre, avoua-t-il. J'aimerais que ça s'arrête partout, tout de suite. Mais je suis juste un enfant.

Sa mère posa un bol sur la table, tout près du dessin. Pas un bol de soupe, mais un bol vide.

— Alors garde cette image quand le mot te serre le cœur, dit-elle. Mets-la dans ta tête comme dans un bol. Le pont, la lumière et vos silhouettes. Et chaque fois que tu entends ce qui te fait peur, reviens à cette table. Raconte. Tu n'es pas tout seul.

Lila releva ses cheveux dans un chouchou qui faisait le bruit doux d'un élastique. Ses yeux brillaient.

— Je propose qu'on crée la Charte des Ponts de la classe, déclara-t-elle. Avec des règles qui tiennent, comme les arches.

Ils se mirent au travail. Les crayons grincèrent, les doigts allèrent et vinrent, les idées s'assemblèrent comme des cubes aimantés. Naël dessina des colombes qui emportaient des mots légers dans leur bec: écoute, patience, curiosité, partage. Lila fit des rivières qui s'enroulaient et se lâchaient comme des rubans.

Au fond de lui, Naël rangea un moment précis dans son bol imaginaire: la lumière jaune qui posait des halos sur le papier, la main de Lila qui posait une plume de pigeon ramassée dans la cour, le sourire calme de sa mère, et la petite musique de leurs crayons quand ils frottaient le grain. Ce moment, il se le promit, il le garderait. Il l'emporterait comme une pierre lisse au fond de sa poche, pour les jours où un mot trop lourd voudrait s'asseoir sur sa poitrine.

La nuit, de l'autre côté de la vitre, n'était pas noire. Elle avait des reflets de la ville, des lampadaires, des fenêtres éclairées, des étoiles timides. Naël pensa que peut-être, le monde, même quand il a des coins sombres, garde toujours des bouts de lumière pour ceux qui cherchent. Il s'endormit plus tard, la joue contre son oreiller, en se demandant comment on pourrait, dès le lendemain, fabriquer des ponts avec toute la classe. Le mot guerre, dans son cerveau, devint un puzzle. Et il avait déjà un bout de la solution: demander, écouter, dessiner.

Une voix venue d'ailleurs

La cour de l'école était une mosaïque de cris et de foulées. Le ballon du foot rebondissait dans les pieds de Kylian, le surveillant sifflait sans colère, les feuilles du grand platane applaudaient un petit vent qui n'en revenait pas d'être si important. Lila et Naël arrivèrent ensemble, sacs un peu lourds, pas trop. Ils s'étaient promis de parler à leur maîtresse de la Charte des Ponts.

Dans la classe, il y avait une chaise en plus. Elle attendait comme on attend un invité. Madame Lorenzi, la maîtresse, fit signe de s'asseoir. Elle avait ce sourire compte-gouttes qui tombait juste quand quelqu'un en avait besoin.

— Aujourd'hui, dit-elle, nous accueillons Mira. Elle vient d'un autre pays. Elle parlera plus tard au bout d'un moment, on n'est pas obligés de tout dire tout de suite. On peut aussi dire avec les yeux et avec les mains.

Mira entra. Elle avait un manteau trop grand qui faisait comme une cape et des yeux couleur hiver doux, un hiver de flocons qui n'effraient pas. Elle regardait chacun comme si elle tricotait son courage. Naël sentit son cœur se pencher. Il se souvenait du bol de lumière, des ponts.

Quelqu'un derrière, un élève toujours pressé, lança une question un peu dure sans le vouloir:

— Tu viens d'où, et pourquoi ?

Le silence qui suivit n'était pas comme la lampe chez Naël. C'était un silence qui piquait un peu. Mira serra la bandoulière de son sac, et ses yeux devinrent deux lacs lisses. On pouvait s'y voir, si on voulait prendre le temps.

Naël leva sa main. Pas comme un drapeau, plutôt comme on frappe doucement à une porte.

— Comment on dit “bonjour” dans ta langue ? demanda-t-il.

Mira cligna des yeux. Un petit courant d'air passa dans la classe, et le silence changea de texture. Elle dit quelque chose de doux, comme si on posait une plume: "Pryvit". Et elle sourit.

Lila, rapide, répéta avec une prononciation pleine d'enthousiasme: "Privit !" La classe se mit à l'imiter, doucement, en rythme, comme un choeur timide. On aurait dit que le mot prenait des ailes.

— On a un projet, expliqua Lila. Une Charte des Ponts, pour éviter les petites guerres ici, entre nous. Ça te dirait de dessiner avec nous ?

Mira hocha la tête. Elle sortit un carnet. Ses dessins étaient des villes vues de haut, des routes en filigrane, des maisons carrées comme des mains ouvertes, des cerfs-volants qui passaient au-dessus. Les cerfs-volants semblaient écrire sur le ciel des messages secrets.

— J'aime dessiner des cerfs-volants, dit Mira en articulant ses mots français, un à un. Parce qu'ils tiennent à une ficelle, et la ficelle, c'est la confiance.

Naël sentit que ses questions se bousculaient. Il en posa une seule, comme on pose un caillou pour ne pas effrayer un oiseau posé sur un rebord:

— Tu veux qu'on apprenne des mots, toi et nous ? Nous, en français, toi, en... en quelle langue déjà ?

Mira tapa du bout du doigt sur son carnet, comme si elle dessinait un point de lumière.

— Ukrainien, répondit-elle avec assurance. On peut apprendre pains mots, cinq. Bonjour, merci, s'il te plaît, ensemble, pont.

— Ça tombe bien, fit Kylian, le surveillant, en passant sa tête par la porte pour déposer un mot dans le casier. J'ai toujours rêvé de parler pont couramment.

La classe rit. Mais ce n'était pas un rire qui se moquait. C'était un rire qui dégèle. Naël griffonna sur un bout de feuille les premiers mots: Pryvit, Diakouïou, Boud' laska... Il fabriqua, dans un coin de sa tête, une cabane où ranger aussi ces mots nouveaux.

— Après la récré, dit la maîtresse, on commence nos ateliers. On prend des feuilles, des ficelles, des morceaux de carton. On construit des ponts de papier et des cerfs-volants de mots.

Quand la cloche sonna, les enfants sortirent comme des oiseaux s'échappant d'un arbre. Naël resta un instant sous le platane. Il ferma les yeux une seconde et se souvint de sa table, de la lampe, du bol vide qui contenait maintenant des images rassurantes. Il se promit de partager ce truc-là avec Mira, si un jour, un mot trop lourd se présentait.

— Naël, lança Lila en revenant vers lui, on lance notre Charte cet après-midi ?

— On la lance, répondit-il. Comme un cerf-volant par vent doux.

Et ils allèrent chercher des ficelles.

Des ponts de papier

L'atelier commença comme une fourmilière bien organisée. Les cartons s'empilaient, les ciseaux cliquetaient, les feutres dessinaient des routes de couleur sur les tables. On aurait dit que la classe s'était transformée en port de construction. Chacun y apportait son geste, sa patience, ses erreurs aussi, qui prenaient la forme de scotch un peu de travers et de papiers froissés.

Naël, Lila et Mira formèrent une petite équipe. Ils décidèrent que leurs ponts auraient des noms. On les appellerait "Écoute", "On peut se tromper", "On recommence", "Tu veux dire quoi ?". Le cinquième s'appellerait "Privit", pour se souvenir du mot qui avait ouvert une porte.

— Si on fait une Charte, dit Lila, il faut que ça serve quand on se dispute pour les matchs de foot, ou pour les places à la cantine.

— Ou quand on coupe la parole, ajouta Naël. Parfois, je fais ça quand je m'emballe.

— Moi, fit Mira doucement, je comprends pas tout. Alors je souris et je dis rien. Mais je veux dire.

Naël coupa une bande de carton avec soin. Il aimait sentir sous ses doigts la résistance des choses, puis le moment où elles acceptent de se plier. Il pensa aux conflits: peut-être qu'ils ressemblent à du carton, un peu rigide, mais qu'on peut assembler si on cherche la bonne forme.

Le midi, il invita Lila et Mira à venir chez lui pour continuer l'atelier. La table à dessin attendait, la lampe prête à raconter de la lumière. Sa mère posa un plateau avec des verres d'eau et des tranches de pomme.

— Vous avez besoin de quelque chose ? demanda-t-elle.

— De ficelle, dit Naël, et de silence qui n'angoisse pas.

— Ça, on a, répondit sa mère en souriant.

Ils étalèrent les bouts de pont, les recollèrent, inventèrent des pictogrammes faciles à comprendre. Chaque règle serait un dessin: une oreille ouverte, deux mains qui se passent un feutre, une bouche qui dit “stop” doucement, un pont avec une arche de patience. Naël expliqua son bol de lumière.

— Quand un mot lourd arrive, dit-il, je me souviens d'un moment rassurant. La table, la lumière... Ça m'aide à respirer.

— Je peux aussi ? demanda Mira.

— Bien sûr, dit Lila. Moi, c'est une image de quand il neige, la nuit, et que le monde paraît marcher en chaussettes.

— Je prends le bruit du thé dans la tasse, dit Mira. Quelque chose comme de la pluie qui fait des ronds.

— Et moi, le ronronnement du vieux frigo, rit Naël. On dirait un chat qui fait des puzzles.

Ils éclatèrent de rire, et le rire resta un moment sur l'abat-jour, comme une bulle de savon qui ose s'approcher d'une flamme et ne brûle pas. Puis ils se remirent à découper. Naël décida d'ajouter une boîte à questions. Sur une boîte à chaussures, il écrivit "On n'a pas tout compris et c'est normal". Chacun pourrait y glisser un papier.

— Le but, dit-il, c'est qu'on ose demander. Mieux vaut mille questions que mille nœuds.

Lila se leva pour regarder leurs créations d'un peu plus haut. Par la fenêtre, on voyait la cour intérieure, deux pigeons en équilibre sur le bord d'un toit, un morceau de ciel qui n'avait pas peur.

— Tu sais, fit-elle, il y a des petites guerres partout: dans les jeux, dans les repas, dans les groupes sur la messagerie. Ce qu'on peut faire, c'est être responsable. Ne pas allumer l'allumette qui lance l'incendie des mots.

— Éteindre avec de l'eau, proposa Naël. De l'eau faite d'écoute et de temps.

— Et de biscuits, ajouta Mira avec sérieux. Parce que quand on mange, souvent, ça aide à parler.

Ils notèrent dans la Charte: "On peut demander une pause et un biscuit". La responsabilité, ils l'imaginaient sans autorité sèche. C'était une attention trèfle à quatre feuilles: je prends soin de moi, de toi, de nous et du projet. Ils firent des flèches entre les mots pour que ça circule.

Quand ils retournèrent à l'école, ils avaient leurs ponts de papier, la boîte à questions, et un petit carnet pour récolter des mots en ukrainien et en français. Ils avaient aussi, chacun, un moment rassurant frais dans leur poche. Le couloir sentait la craie chaude. Dans la classe, un ballon de baudruche oublié surveillait du haut d'une étagère.

Madame Lorenzi les accueillit avec ce geste de la main qui dit: venez, on va donner une forme à vos idées. Kylian avait prévu de la ficelle pour suspendre les ponts au plafond. Les autres élèves, intrigués, commencèrent à poser des questions.

— Ça sert à quoi, votre boîte ? demanda Sofia.

— À déposer nos “je ne sais pas”, répondit Naël. Pour les regarder sans honte.

— On peut écrire en arabe ? proposa Yassine.

— Oui, dit Lila. Toutes les langues sont des planches de pont.

— Moi, fit Mira, je peux écrire "razom", ensemble.

Les ponts prirent de la place dans la classe. Ils faisaient un peu d'ombre, la bonne ombre, celle qui repose les yeux. Au fond, près de la fenêtre, le carton "On recommence" oscillait doucement. On aurait dit que les arches respiraient.

Le silence qui serre

La semaine d'après, la classe devait présenter le projet dans la salle polyvalente. On avait annoncé une "Heure des Ponts", où chaque groupe parlerait de ce qu'il avait compris pour mieux vivre ensemble. Certains préparaient des rap doux, d'autres des affiches. Naël, Lila et Mira rêvaient d'un grand cerf-volant fait de mots. Ils avaient déjà la forme: un losange de papier kraft, des rubans de couleurs, des mots écrits en lignes qui s'envolent.

La veille, ils se retrouvèrent pour finaliser. La salle polyvalente, vide, avait ce bourdonnement d'air qui ressemble au bruit à peine audible d'une mer. Ils déroulèrent leur cerf-volant sur les tables. Chacun devait écrire une phrase à l'intérieur. Puis, d'un coup, cela accrocha. Fabiola, qui avait rejoint l'équipe pour aider, voulait que la phrase centrale soit la sienne. Lila pensa que ce serait mieux si l'idée venait de la classe entière. Les mots se heurtèrent. Le papier, lui, resta tranquille.

— On doit aller vite, dit Fabiola. La présentation, c'est demain. Je propose qu'on choisisse ma phrase.

— Mais, répondit Lila, si on décide seul, on fait une petite dictature. L'idée, c'est ensemble.

— Ensemble, oui, mais quelqu'un doit trancher, insista Fabiola. On tourne.

Mira regardait, silencieuse. Elle mordillait son feutre. Naël sentit quelque chose se serrer en lui. Ce n'était pas la peur de l'échec, c'était une peur plus fine: celle de casser un pont qu'on est en train de construire. Il pensa à sa table, à la lampe, au bol. Il respira. Il pensa au bruit du vieux frigo, au thé de Mira, à la neige de Lila.

Le silence qui tomba n'était pas méchant, mais il appuyait un peu sur les épaules. On attendait un mot qui ferait glisser la situation vers autre chose. Naël, avec son courage discret, posa la question qui regardait tout le monde sans pointer du doigt:

— Qu'est-ce qu'on veut vraiment, là, toutes et tous ? Être fiers du cerf-volant parce qu'il dit quelque chose de beau, ou être fiers parce qu'on l'a écrit ensemble ?

Lila posa son feutre, doucement. Fabiola croisa les bras, puis les décroisa.

— On veut les deux, dit-elle finalement.

— Alors on peut faire une phrase à trous, proposa Naël. Une phrase où chacun apporte un mot. On la traduira dans les langues de la classe. Et on mettra la tienne au centre, Fabiola, mais entourée de nos mots à nous.

Mira leva la main, hésita, puis parla.

— On peut... euh... faire cercle et choisir mots en tirant du bol ? Comme jeu. Pas conflit. Je connais application pour traduire, et Yassine peut aider.

— Oui, dit Lila, on appelle ça un “tour de météo des mots”.

Ils se mirent en cercle. Un adulte de confiance, ce jour-là la CPE, passa la tête par la porte.

— Tout va bien ? demanda-t-elle.

— On a eu un nœud, répondit Naël. On fait un cercle pour le dénouer.

— Vous voulez un coup de main ou je vous laisse faire ? proposa la CPE.

— Laissez-nous essayer, dit Lila.

— D'accord. Je suis là si besoin, ajouta l'adulte avec un clin d'œil.

Ils glissèrent des mots dans un bol: confiance, patience, écouter, assembler, réparer, demander, traduire, partager, respirer. Chacun piocha et proposa une phrase où son mot se posait. Fabiola piocha "écouter".

— Ça tombe bien, souffla-t-elle. Ça me va. Pardon si j'ai foncé.

— On a tous des urgences, dit Naël. C'est normal. On peut être responsable de les dire sans écraser.

Le cerf-volant se remplit. Au centre, la phrase de Fabiola, devenue "Nous voulons une classe où on écoute pour comprendre", entourée de fils qui menaient à d'autres mots: ensemble, pont, Privit, salam, bonjour, merci, paz, paix. On avait écrit "razom" en ukrainien, "salam" en arabe, "paz" en espagnol, "shalom" en hébreu, "namaste" en hindi, "bonjour" en français. Chacun avait apporté un bout de langue comme on apporte un gâteau.

— On a un titre ? demanda Lila.

— Pas de titre, dit Naël en souriant. Juste des ailes.

Ils roulèrent le cerf-volant avec précaution. Le silence s'était dissipé. Il restait un reste de tension, comme un fil qu'on n'a pas coupé tout à fait, mais qui ne faisait plus mal. Naël eut envie de dire quelque chose à voix haute, rien de grand, juste une promesse: continuer à poser des questions quand la pièce se fige, garder le souvenir de la lumière pour les passages plus sombres, proposer des gestes au lieu des coups de voix.

— Tu as eu une bonne idée, dit Fabiola. Tu les as posées sans nous faire honte.

— Je me fais souvent peur tout seul, avoua Naël. Après, je demande.

— C'est une bonne technique, répondit Lila. On devrait l'écrire dans la Charte: "Quand ça serre, on respire, on se souvient d'un moment rassurant, et on parle à un adulte si ça déborde."

Ils l'écrivirent.

Les ailes du poème

Le jour de l'Heure des Ponts, la salle polyvalente était pleine de bancs, de parents, de surveillants, de frères et sœurs qui balançaient leurs jambes. La lumière qui entrait par les grandes fenêtres découpait des rectangles au sol. Naël vit sa mère assise près du milieu, avec un thermos qu'elle avait promis si quelqu'un paniquait: "un thé qui réchauffe la gorge et les idées".

Les affiches se succédaient. Un groupe expliqua comment ils géraient maintenant les équipes de foot en tirant au sort les capitaines pour éviter les alliances fixes. Un autre raconta leur "minute de silence doux" avant chaque débat. Il y avait des rires, des petites hésitations, des mains moites essuyées discrètement sur les pantalons, des épaules qui s'apaisaient. L'ambiance ressemblait à un grand hamac où chacun pouvait trouver sa place sans tomber.

Quand vint leur tour, Naël sentit ses pense-bêtes s'aligner. Lila déroula les ponts. Mira prit le cerf-volant avec deux mains prudentes. Ils accrochèrent tout à un fil tendu entre deux poteaux. Le cerf-volant oscilla, comme s'il testait l'air.

— On a construit des ponts de papier, dit Lila, pour apprendre à gérer nos petites guerres.

— On a appris des mots d'autres langues, dit Mira, pour parler avec plus de couleurs.

— On a inventé une boîte à questions, dit Naël, parce qu'on n'est pas censés tout savoir.

Ils expliquèrent le cercle, les mots piochés, le silence qui serre et le bol imaginaire. Naël montra le carton "On recommence". La CPE, au fond, fit un signe discret de bravo. La maîtresse avait l'air d'une coccinelle heureuse posée sur une feuille.

— À la fin, ajouta Lila, on a écrit un poème. Il est simple. On l'a écrit ensemble. On a promis de le lire quand on n'arrive plus à se parler. On le lit maintenant ?

Ils se mirent côte à côte. Quelques élèves de la classe se rapprochèrent pour faire le choeur. Ils avaient décidé d'alterner des vers, chacun posant sa voix comme on pose une pierre pour faire gué dans une rivière.

Naël respira. Il pensa à la table, à la lumière, au bruit du frigo, au thé, à la neige, aux pigeons, aux ronds dans la tasse. Sa voix monta sans se presser.

Nous sommes des ponts sur des rivières d'humeur,

Nous tendons des ficelles, des mots, des couleurs.

Quand le vent se fâche, on s'attache un peu plus,

On se dit "Pryvit", "Bonjour", "Salam", et tout s'use

De ce qui ressemblait à un mur sans fenêtre.

On ouvre des portes, on écoute paraître

Des histoires, des silences, des rires, des accents,

On ne sait pas tout faire, mais on essaie, souvent.

Lila enchaîna, claire et douce.

On écrit "responsable" avec des gestes lents,

On ne crie pas plus fort pour gagner le présent.

On pose une question quand le cœur se resserre,

On garde en nous un bol de lumière clair.

On le sort des poches, comme un caillou lisse,

On respire, on s'apaise, on évite la glisse.

On répare quand on casse, on dit "je me suis trompé",

On recommence, on apprend à coopérer.

Mira prit la suite, et son accent était une musique qui ne gênait pas la chanson, qui la rendait plus vraie.

Razom, ensemble, c'est notre mot pilote.

On le dit et on le fait, on tire la calebote

De nos bateaux de papier pour aller un peu au large.

On se regarde en face sans la peur qui charge,

On dit "s'il te plaît", "merci", "je t'écoute", "à toi".

On fait un petit pas, puis un autre, on croit

Que les ponts sont d'abord des regards qui s'attachent,

Que la paix commence là, dans nos mains qui se lâchent.

Le choeur reprit, voix mêlées.

Nous sommes des ponts, ni rois ni reines,

Des élèves, des voisins, de la craie qui traîne.

Nos guerres sont petites, nos paix sont grandes,

On traverse ensemble, on ne se fait pas attendre.

Quand ça serre fort, on parle à quelqu'un de sûr,

On prend la main qu'on nous tend, on la pose sur

Notre épaule, notre voix, notre souffle qui tremble,

Et on retrouve la route, à pas calmes, ensemble.

Le poème se termina sur une note qui resta dans l'air, exactement comme le fil du cerf-volant entre deux poteaux. Un mélange de soulagement et de fierté passa dans la salle. Naël vit sa mère essuyer le coin de son œil. Il lut sur ses lèvres "bravo" sans qu'un son sorte.

Des mains se levèrent. Ce n'étaient pas des questions pour piéger, c'étaient des questions qui veulent apprendre. Une petite sœur demanda si elle pouvait, elle aussi, faire une boîte à questions dans sa chambre, "pour ranger les pensées qui se bousculent". Un papa parla d'un conflit dans son boulot et comment il essaierait la phrase "Qu'est-ce qu'on veut vraiment ?". Yassine proposa d'ajouter "choukran" à la liste des mots du poème.

— Moi, dit la CPE, j'ai compris que parfois, laisser les élèves essayer de dénouer, c'est les responsabiliser. Je le ferai plus souvent.

Naël sentit sa poitrine s'ouvrir comme une fenêtre. Il se tourna vers Lila et Mira.

— On a appris quoi, finalement ? demanda-t-il, pour la forme, pour le plaisir de répondre ensemble.

— Qu'on peut être responsable de nos mots et de nos silences, dit Lila.

— Qu'on peut demander, dit Mira. Qu'on peut pas tout savoir, et c'est ok.

— Qu'un moment rassurant, reprit Naël, c'est comme un phare quand la mer est un peu sombre. On le garde en tête, et on le prête aux autres.

Ils roulèrent leur cerf-volant, mais ce n'était pas un adieu. Ils le posèrent sur l'armoire de la classe, à côté des ponts de papier. Plus tard, quand quelqu'un se fâcherait, ils sauraient où regarder. Ils savaient maintenant que la paix se cultive à la taille des mains d'enfant: on porte l'eau de la parole, on plante des gestes, on revient, on arrose. Les gestes ne s'épuisent pas; ils grandissent.

Le soir, Naël rentra chez lui. La lampe retrouvait sa manière de poser de la lumière. Sa mère lui servit un bol de soupe chaude, et il sourit: voilà le bol réel qui répondait à son bol imaginaire. Il posa sa tête sur l'avant-bras, à sa table à dessin, où traînait encore un ruban bleu.

— Alors, dit sa mère, comment s'est passée votre Heure des Ponts ?

— Bien, répondit Naël. On a réussi à faire voler des mots, à traverser des silences, à se souvenir de nos moments rassurants. On a compris que construire la paix, c'est pas une chose énorme. C'est mille petites responsabilités bien tenues.

— Ça donne faim, dit sa mère. Plus de soupe ?

— Oui, dit Naël. Et demain, on accroche le poème dans le couloir.

Il prit son crayon et, avant d'aller se brosser les dents, ajouta dans un coin de son carnet une dernière ligne, simple, qu'il répéta pour la garder:

"Quand le monde grince, allume ta petite lampe et demande."

Dans sa chambre, avant de se laisser glisser dans le sommeil, il repassa les scènes comme on regarde un album. Le manteau trop grand de Mira devenu une cape qui vole, le rire de Lila accroché à l'abat-jour, la question de Fabiola qui se transforme en écoute. Il se souvint aussi du silence qui serre et de ce qu'il faut faire: respirer, rappeler la lumière, appeler une main sûre. Il se dit que même si le mot guerre existe quelque part, il n'est pas tout. Il n'est pas plus grand qu'une classe qui apprend, qu'un poème qui se murmure, qu'un pont de carton suspendu à une ficelle.

La nuit monta sans brusquer. Naël s'endormit avec l'image d'un cerf-volant qui monte très haut, poussé par des phrases qui ne coupent pas, mais qui relient. Et il emporta, comme promis, son moment rassurant dans sa poche: la table, la lampe, le regard de sa mère, la voix de ses amis, et la sensation exacte d'avoir, à son échelle, choisi d'être responsable de quelque chose de doux.

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Mosaïque
Un motif ou une image faite de petits morceaux de matériaux différents assemblés ensemble.
Courage
La capacité de faire face à des situations difficiles ou effrayantes sans abandonner.
Silhouette
La forme ou l'ombre d'une personne ou d'un objet vu de profil, souvent en noir.
Responsabilité
L'obligation de s'occuper de quelque chose et d'en répondre.
Démontrer
Montrer quelque chose de manière claire pour que les autres comprennent.
Reconstruire
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