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Conte philosophique 11 à 12 ans Lecture 27 min.

Le jardin des questions

Léo et Sami, deux garçons curieux, explorent un jardin magique où les fleurs posent des questions sur la justice et l'accueil de l'inconnu, apprenant ainsi que la vérité et la justice sont multiples et nécessitent écoute et compréhension. À travers leurs rencontres et réflexions, ils découvrent que chaque choix a ses conséquences et que l'accueil demande parfois de peser le cœur des histoires.

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Deux personnages principaux : Léo, un garçon de 12 ans aux cheveux bruns en bataille, yeux pétillants, t-shirt bleu et short beige, se tient à gauche, sourire émerveillé ; Sami, également 12 ans, cheveux noirs, lunettes rondes, chemise à carreaux rouges et jean, est à droite, légèrement penché en avant, tenant une petite boîte en fer blanc. L'action se déroule dans un jardin magique avec des fleurs colorées aux formes étranges. Des allées en pierres plates serpentent entre des parterres luxuriants où les fleurs parlent. Un grand tilleul majestueux offre une ombre douce. Léo et Sami discutent avec une fleur couleur de pluie qui pose une question intrigante, créant une atmosphère magique et mystérieuse, pleine de couleurs vives. signaler un problème avec cette image

Chapitre I — Les garçons aux poches ouvertes

Léo et Sami avaient chacun douze ans et des poches ouvertes comme des maisons de verre. Ils habitaient un village qui se penchait au bord d'un grand champ, là où les nuages venaient parfois lire des histoires à la terre. Les deux garçons connaissaient la langue des petits gestes : sourire sans attendre, prêter sans compter, écouter sans interrompre. Ils parlaient peu mais ils écoutaient beaucoup. C'était leur façon d'accueillir l'inconnu.

Un matin où le ciel était propre comme une assiette lavée, ils décidèrent d'aller au jardin du vieux jardinier. On disait que ce jardin n'était pas seulement un lieu de plantes, mais un chantier d'étrangetés et de questions. Le vieux jardinier, qui avait le dos cassé comme une chaise trop occupée, leur avait chuchoté : « Entrez doucement. Les fleurs ont des secrets. Elles posent des questions. Répondez si vous pouvez, et si vous ne pouvez pas, apprenez à écouter. »

Les garçons sourirent. Ils prirent le chemin bordé de pierres plates. Leurs pas étaient des curiosités. Ils n'emportèrent qu'une gourde, deux sandwiches, et une boîte en fer blanc que Léo appelait « boîte à curiosités » — elle contenait des plumes, une petite loupe, un sifflet en bois et un bout de ficelle. Il n'y avait pas de gommes ni de cartes. Ils n'avaient pas besoin de cartes. Le monde était une carte qu'on dépliait à chaque regard.

Le jardin n'était pas ordinaire. Il était comme une bibliothèque qui aurait décidé de pousser plutôt que de s'étaler sur des étagères. Les allées étaient des phrases, les parterres des chapitres. Et au lieu de murmurer, les fleurs parlaient. Elles n'avaient pas de voix comme la nôtre ; elles avaient des questions, des petites lances de lumière qui montaient vers le ciel.

La première fleur qu'ils rencontrèrent avait des pétales couleur de pluie. Elle leva sa tête comme on tend l'oreille, puis dit, sans que sa bouche bouge : « Qui suis-je quand personne ne me regarde ? » Les garçons échangèrent un regard. Sami répondit d'une voix douce : « Tu es une fleur. Mais tu es aussi ce que tu sens être. Peut-être que tu es la mémoire d'un moment. » La fleur sourit en se balançant, comme une balancelle. Elle n'exigea pas de réponse parfaite ; elle aimait surtout que quelqu'un l'entende.

Ils progressèrent. Chaque fleur posait une question différente : « Pourquoi le vent oublie-t-il certains chants ? », « Peut-on marcher sur l'ombre d'un ami ? », « Qu'est-ce qu'un devoir quand il porte des fleurs épineuses ? » Les questions n'étaient pas des énigmes à résoudre. Elles étaient des miroirs. Les garçons apprenaient à regarder dans ces miroirs sans se briser.

Au centre du jardin se dressait un vieux tilleul. Son tronc ressemblait à un livre relié de bois. On savait qu'il gardait les réponses qui ne voulaient pas se dire. Les fleurs venaient parfois s'asseoir à son pied pour y déposer leurs questions. Léo toucha l'écorce. Elle était tiède, comme une main tranquille. « Ici, dit le tilleul, les réponses prennent le temps. Elles mûrissent. Elles refusent de courir. » Les garçons prirent place à l'ombre, et le temps sembla plier comme une feuille de papier.

« Accueillir l'inconnu sans crainte, c'est aussi avoir un regard juste », murmura Sami. Il aimait les mots qui brillaient plusieurs fois. Léo hocha la tête. Ils savaient que justice voulait dire tenir la balance droite, même quand le vent s'amusait à la pencher. Ils s'étaient fait une promesse simple : s'ils rencontraient un inconnu, ils lui offriraient d'abord un siège et une part de sandwich. C'était leur règle, à la fois petite et grande, comme un secret de jardin.

La journée s'étira comme un chat somnolent. Ils répondirent, écoutèrent, puis se mirent à parler aux fleurs comme à des amies. Et quand la lumière se fit plus tendre, une silhouette apparut au bord de l'allée : une femme qui vendait des choses étranges dans de petites boîtes. Sur son étal, il n'y avait ni fruits ni bijoux, mais des bocaux, des enveloppes, des fils, et quelque chose d'encore plus singulier : des silences artistement emballés.

Elle s'appelait la marchande de silences. Sa voix était douce et basse, comme le grain d'une chanson ancienne. Elle sourit aux garçons et leur tendit une petite tasse sans couleur. « Un silence à goûter ? » dit-elle. « Les silences se vendent peu, et s'achètent moins encore. Ils se donnent. Jouez bien. »

Les garçons prirent la tasse. À l'intérieur, il n'y avait rien. Mais quand ils approchèrent leur oreille, on entendait presque le son d'une pause — ce moment précis où l'on respire avant de parler. C'était un silence qui apaisait. Et ainsi commença leur nuit d'énigmes, où les réponses allaient demander plus que des mots.

Chapitre II — Le jardin des questions

Le jardin devint, pour les deux garçons, un village de paroles suspendues. Les fleurs, reconnaissantes d'être écoutées, ouvrirent leurs cœurs en pétales. Certaines avaient des noms comme "Mémoire", "Remords", "Courage", mais d'autres portaient des noms que les garçons ne connaissaient pas. Chaque fleur témoignait d'une vérité partielle, comme une étoile qui n'éclaire qu'une portion du ciel.

« Pourquoi la justice est-elle si souvent en marche sur des chaussures dépareillées ? » demanda une rose à la barbe d'argent. Les garçons se regardèrent. Léo proposa : « Peut-être parce que la justice essaie d'aller vite et qu'elle oublie parfois ses lacets. » Ils rirent. La fleur rit aussi — un bruissement léger — et conclut : « Peut-être. Mais la justice porte aussi des chaussures qui s'usent au même endroit. »

Il y avait une fleur qui aimait poser des paradoxes. Elle était bleue, comme un lac qu'on regarde la nuit. « Accueillir l'inconnu, est-ce toujours juste ? » dit-elle. Sami fronça les sourcils. Il pensa à la promesse qu'ils s'étaient faite. Léo pensa aux histoires où l'ami de la rivière devint un loup. Les garçons eurent un silence. Ils burent une gorgée du silence de la marchande, et leurs pensées se calmèrent.

« Accueillir l'inconnu, je crois, c'est d'abord reconnaître sa peur et l'offrir du thé », dit Sami. « Mais accueillir ne veut pas dire tout accepter sans regarder », ajouta Léo. Ils comprirent que justice ne signifiait pas naïveté. Et que l'accueil demandait parfois une tempérance. C'était un équilibre aussi fin que le fil d'une araignée.

Au détour d'une allée, une fleur prit la forme d'une question plus rude : « Si accueillir l'inconnu blesse ceux qui sont déjà ici, que fait la justice ? » La question tomba comme une pierre dans un étang. Les ondes grandirent. Léo sentit une incompréhension qui tirait au fond de l'estomac. Il regarda Sami. Les deux garçons avaient appris à partager le poids des silences. Ils n'avaient pas encore appris toutes les réponses.

La marchande de silences apparut à nouveau, comme si elle connaissait la route par cœur. Elle tenait une boîte minuscule, enveloppée d'une étoffe de lin. « Voici une gomme », dit-elle en tendant l'objet. « Mais gare à son usage. Ce n'est pas une gomme qui efface la mémoire. C'est une gomme à préjugés. » Léo la prit précautionneusement. La gomme était ronde et pâle, comme une petite lune. Elle sentait un peu la craie.

« Elle gomme les étiquettes qu'on colle aux autres », expliqua la marchande. « Elle efface les premières couleurs qu'on attribue sans regarder. Mais elle ne gomme pas les actes. Elle ne change pas le passé ; elle permet seulement de voir différemment. » Sami rangea la gomme dans sa poche. Les garçons sentirent sur leur peau la chaleur d'une promesse : ils pourraient essayer de voir sans juger trop vite.

Ils continuèrent leur chemin, et la nuit commença à s'installer comme une couverture légère. Les fleurs qui vivaient mieux quand il faisait sombre se mirent à poser des questions plus intimes. « Peut-on être juste sans punir ? », demanda une violette. « Qu'est-ce qu'une faute quand la faim parle plus fort que la faim d'être bon ? », murmura un souci.

La marchande s'assit sous le tilleul. « La justice, mes enfants, n'est pas une balance qu'on tient d'une main. C'est un arbre », dit-elle. « Ses racines plongent dans le souvenir, son tronc dans la loi, et ses branches cherchent la lumière de l'équité. Mais c'est un arbre qui doit être planté par tous. » Les garçons écoutèrent. La métaphore leur parlait. Ils avaient planté des graines en aidant une vieille dame l'été précédent. L'idée de planter la justice comme on plante un arbre leur sourit.

Ils s'endormirent à la belle étoile, sur un banc de pierre. Le sommeil du jardin était habitant : les rêves passaient en sourdine comme des animaux calmes. Les questions restèrent sur leurs lèvres, prêtes à renaître au petit matin. Et dans le secret du silence, la gomme à préjugés chauffait sa place dans la poche de Sami, prête à être utilisée.

Chapitre III — Le paradoxe qui tordit le monde

Le lendemain, au réveil, le village avait changé. Une nouvelle fleur avait poussé à l'entrée du jardin, et sa couleur était celle d'un avertissement. Elle possédait des pétales d'un gris perlé, comme un ciel trop sérieux. Cette fleur, nommée "Paradoxe", posa la question qui allait tordre leur route : « Un étranger frappe à la porte d'une maison pauvre et d'une maison riche. À qui doit-on ouvrir ? »

Les garçons sentirent le sol glisser sous leurs chaussures. C'était une question qui ne pouvait se résoudre par un seul geste. Léo vit d'abord la maison pauvre — une cabane avec des fenêtres qui regardaient la rue comme des yeux fatigués. La maison riche, non loin, avait une grille, des volets peints, et derrière ses murs, parfois, des sourires polis. Ils se souvenaient de la promesse : accueillir sans crainte. Mais ils se souvenaient aussi de la justice : tenir la balance droite.

Ils discutèrent. « Si on ouvre à tous, dit Sami, la maison pauvre risque d'être envahie, et ses habitants blessés. » « Mais si on choisit qui mérite d'ouvrir, dit Léo, qui sommes-nous pour décider ? » Le paradoxe fit un noeud dans leurs langues. Ils consultèrent la gomme à préjugés. Peut-être effacerait-elle la pente des idées toutes faites. Sami la tint, hésitant. Il pensa aux étiquettes : "pauvre", "riche", "méchant", "gentil". Toutes ces couleurs qui coloriaient d'avance la vérité.

Ils décidèrent d'aller voir les deux maisons. Ainsi commencèrent une série de rencontres. À la maison pauvre, ils trouvèrent une famille qui vivait de peu mais qui partageait tout. Le père gardait l'habitude de donner le morceau de pain qu'il aimait le moins. La mère souriait de la fatigue. Les enfants avaient des yeux larges comme des fenêtres ouvertes. Ils racontèrent une histoire : un étranger était arrivé quelques jours plus tôt, demandant à entrer. On lui avait donné un lit et une assiette. L'étranger avait mangé puis était parti, sans causer de mal. Mais, avant de partir, il avait laissé une boîte lourde et une note. La boîte contenait des outils rouillés ; la note, des mots confus.

À la maison riche, les habitants racontèrent une histoire différente. L'étranger avait sonné comme avant. On avait hésité, puis on l'avait fait entrer. Il était resté longtemps. On avait servi le thé. Plus tard, on avait remarqué que certaines petites choses avaient disparu. Le riche avait eu peur. Et le riche, disait-il, avait voulu la justice. Il avait juré de ne jamais laisser entrer quiconque sans preuve.

Les deux récits se mirent face à face. Justice. Accueil. Peur. La gomme à préjugés lourdit dans la main de Sami. Les garçons comprirent que le monde n'était pas divisé en deux couleurs nettes. Les histoires se mélangeaient. Les miettes du passé se trouvaient dans la maison riche comme dans la pauvre.

Ils prirent un temps. Ils allèrent voir la marchande de silences. Elle préparait le thé comme si le temps était une herbe qu'il fallait infuser. « Vous avez apporté la gomme », dit-elle. « Mais la gomme ne donnera pas la réponse, mes enfants. Elle vous aidera à voir. » Elle posa devant eux trois bocaux transparents. Dans le premier, il y avait une poudre argentée : c'était la Hâte. Le second contenait une poussière noire : la Méfiance. Le troisième était rempli d'un sable doré : l'Écoute.

« Pour comprendre, apprenez à doser », dit-elle. « Si vous frottiez la gomme sur la Hâte, vous effacerez la précipitation qui condamne. Si vous l'effleurez à la Méfiance, vous effacerez l'obstacle qui empêche la rencontre. Mais si vous l'utilisez sur l'Écoute, vous verrez la vérité sous ses couches. » Les garçons écoutèrent. Ils sentirent leur cœur comme une balance qui hésitait.

Ils essayèrent. Sami effleura la gomme sur l'Hâte. Un souffle de calme passa, comme une voile qui se détend. Léo effleura la gomme sur la Méfiance. Un voile tomba de leurs yeux. Puis ils frottèrent la gomme sur l'Écoute. La gomme ne disparut pas ; elle laissa une trace simple : un grand espace vide où on pouvait mettre des mots. Les garçons avaient maintenant trois manières de regarder : plus lentement, moins méfiants, et plus prêts à entendre.

Mais le paradoxe restait. On ne pouvait pas ouvrir toutes les portes en même temps sans risquer l'injustice. On ne pouvait pas non plus les fermer pour protéger quelques-uns. Il y avait un fil, et il fallait marcher dessus sans tomber. Ils comprirent qu'une réponse unique serait mensonge. La vérité se présentait comme plusieurs chemins. Justice, pensèrent-ils, pouvait être plus proche d'une danse que d'une loi rigide.

Le soir tomba sur le jardin. La fleur "Paradoxe" se referma, mais au coeur de sa fermeture, elle laissait une minuscule lumière. Les garçons avaient appris quelque chose de grave et de beau : la question semblait insoluble parce qu'on la posait comme si la vérité devait être une seule pierre. Mais les pierres, s'ils les rassemblaient, formaient un pont.

Chapitre IV — Les visages de la vérité

Les jours suivants, Léo et Sami allèrent à la rencontre de ceux qui avaient connu l'inconnu. Ils parlèrent avec un juge qui avait des mains usées par le travail de peser les mots. Il leur dit : « La justice n'est pas aveugle. Elle a des lunettes et parfois des loupes. Elle essaie de mesurer le mal et le bien, mais elle sait que chaque cœur pèse différemment. » Le juge fit une pause, toma autour de sa tasse. « Il y a des lois, mais il y a aussi des circonstances. Les lois sont des routes ; la justice est l'art d'en choisir une qui respecte les voyageurs. »

Ils rencontrèrent une femme qui soignait les oiseaux blessés. Elle leur montra comment un oiseau ne vole pas simplement parce qu'on lui enlève une plume. « Il faut parfois recoudre, donner un abri, attendre que la patte reprenne goût au ciel », dit-elle. « La justice pour un oiseau, c'est rendre la chance de voler. » Ses mots étaient simples. Ses gestes, précis.

Ils croisèrent un marchand qui promettait d'acheter des peurs et de les revendre en couvertures. Il expliqua, en riant doucement : « Chaque peur a son prix. Mais personne ne peut l'acheter à votre place. La justice est d'abord de savoir qui porte la peur et pourquoi. » Sa boutique était pleine de paquets de toutes tailles : peurs de nuit, peurs d'examen, peurs de parler en public. Les garçons sourirent : ils comprenaient que la peur et la justice avaient des liens fragiles.

Partout où ils allaient, la même idée revenait : la vérité n'était pas une pomme unique qu'on pouvait couper en deux et en offrir une moitié. Elle était un panier, un jardin, un ciel étoilé. Chacun voyait une étoile différente selon l'endroit où il se tenait. Certains voyaient une lumière faible ; d'autres, une constellation qui racontait une histoire.

Un soir, assis sous le tilleul, la marchande de silences leur parla encore. « Vous cherchez une réponse qui rassure, n'est-ce pas ? » dit-elle. Les garçons hochèrent la tête. « Alors cherchez une réponse qui écoute. La justice n'est pas un verdict rendu une fois pour toutes. Elle est une conversation. Elle demande de revenir, de rectifier, d'ajuster. Elle se pèse au fil des jours. »

C'est alors qu'un paradoxe plus profond se dévoila : la justice exige parfois de favoriser celui qui a moins, pour rendre l'équilibre ; mais favoriser un côté sans raison serait injuste aussi. Comment décider ? Les garçons comprirent que la gomme à préjugés était utile, mais qu'elle n'était qu'un outil. On pouvait effacer les étiquettes, mais il restait à regarder les mains, les regards, à demander : « Pourquoi es-tu venu ? Que portes-tu dans ton cœur ? »

Ils finirent par comprendre que la vérité se composait d'atomes de récits. Un récit d'une mère qui a faim, d'un juge qui a peur d'être injuste, d'un étranger qui ment et d'un étranger qui sauve. La vérité est multiple parce qu'il y a tant de vies qui l'effleurent. La justice, alors, devint pour eux un travail de tisser des récits justes, d'entendre et de répondre selon la situation, avec courage et douceur.

Le jardin les avait changés. Ils ne savaient pas tout. Mais ils avaient appris les gestes : tendre une main, poser une question, offrir un récipient où la parole peut se verser. Ils avaient découvert que la bonté sans jugeote peut être une blessure ; que la sévérité sans tendresse peut être un mur. Ils choisissaient désormais d'accueillir, mais d'accueillir avec prudence, avec écoute, avec volonté de comprendre.

Chapitre V — Le retour aux portes ouvertes

L'été finit par glisser sous son chapeau de lumière. Les garçons, ayant empli leurs poches de savoirs légers, décidèrent de mettre à l'épreuve leur apprentissage. Une nuit, une tempête passa sur le village. Des toits sifflèrent, des portes claquèrent, et aux premières heures du matin, un bruit frêle retentit : quelqu'un frappait partout. Les garçons se levèrent et trouvèrent, sur le seuil de la maison pauvre, une silhouette tremblante. C'était un homme avec des yeux pleins de routes. Il demandait du pain. Sa voix tremblait. Léo pensa au jardin. Sami pensa à la gomme.

Ils se rappelèrent la promesse : accueillir l'inconnu. Mais ils se rappelaient aussi la justice. Ils n'avaient pas à ouvrir toutes les portes sans regarder. Ils mirent en œuvre ce qu'ils avaient appris. Ils parlèrent d'abord. « Qui es-tu ? » demanda Léo. L'homme répondit sans honte et avec peine. Il avait perdu son sac quelque part, et son histoire était à la fois simple et compliquée. Il n'était ni tout à fait innocent ni tout à fait coupable. Il était une personne qui avait faim.

La mère de la maison pauvre regarda l'homme, chercha dans sa tête la balançoire des lois et des cœurs, puis tendit un bol de soupe. Elle dit doucement : « Nous pouvons t'offrir une nuit et un morceau de pain. Demain matin, tu raconteras ton histoire, et nous verrons. » C'était une justice qui mêlait l'accueil et la prudence. La manière exacte, ni tout à fait tendre ni tout à fait rigide, était juste parce qu'elle respectait la dignité de chacun.

Plus tard, le même jour, on frappa à la maison riche. C'était le même homme. Il avait frappé par toutes les rues. Devant la porte riche, les serviteurs hésitèrent. Le propriétaire, nerveux, secoua la tête. On regarda l'homme comme un intrus. La gomme à préjugés, si elle avait été utilisée, aurait effacé l'étiquette d'« homme suspect ». Mais dans la maison riche, on ne trouva pas la même place pour la parole. La porte resta fermée.

Que s'était-il passé ? Le lendemain, les garçons allèrent parler aux habitants de la maison riche et de la pauvre. La différence était claire : la maison pauvre avait choisi d'ouvrir parce qu'elle avait mis la conversation avant le verdict. La maison riche avait fermé parce qu'elle avait choisi la sécurité avant la compréhension. Les deux choix avaient des raisons. Chacun était compréhensible. Et chacun portait ses conséquences.

Léo et Sami sentirent que la justice n'était pas toujours agréable : parfois elle demande de risquer, parfois elle demande de poser des limites. Mais surtout, ils comprirent que la vérité se multiplie. Il n'existe pas une seule manière d'être juste. Il existe des réponses qui tiennent compte des histoires, des peurs, des besoins et des moyens. La justice, disait la marchande de silences, est comme un fleuve : il faut choisir où construire les ponts et où laisser la rive intacte pour que la vie respire.

Ils retournèrent au jardin pour dire merci aux fleurs. Les pétales, lues comme des pages, se refermèrent doucement. « Vous avez bien travaillé », dit le tilleul. « Vous avez appris que la justice est un acte de courage et de patience. Elle ne se pique pas sur une aiguille. Elle se tisse, lentement. » La marchande de silences leur donna une petite boîte vide. « Pour ceux qui n'ont pas de voix », dit-elle. « Mettez-y des mots, des repas, des promesses. Le silence n'est pas vide. Il peut être une place. »

Léo et Sami repartirent vers leur village avec la gomme qui brillait légèrement dans la poche de Sami. Ils n'avaient pas effacé toutes les étiquettes du monde. Ils avaient appris à les regarder, à les remettre en question, à les frotter doucement quand elles empêchaient la rencontre. Ils avaient compris que la vérité est multiple parce que chaque vie est une lumière différente. Ils avaient appris que la justice n'est pas une formule mais un chemin : parfois c'est un accueil, parfois un refus, mais toujours un choix pesé.

Les deux garçons rentrèrent chez eux. Ils donnèrent du pain, partagèrent des histoires, écoutèrent. Le village semblait plus large, comme si le monde avait ajouté quelques kilomètres de sens. Les nuits suivantes, ils racontaient leurs aventures aux autres enfants, assis en rond comme des pierres autour d'un feu qui n'était que leur parole.

La morale de leur conte était simple et douce : accueillir l'inconnu sans crainte, ce n'est pas jeter la porte ouverte au hasard. C'est poser une table, allumer la lampe, écouter la voix qui vient. C'est être juste, ce qui demande de mesurer, de comprendre, d'ajuster. Et surtout, c'est accepter que la vérité a des visages divers. Elle n'est pas un diamant poli d'un seul éclat, mais un jardin de pierres qui reflètent la lumière à leur façon.

Quand on leur demandait ce qu'ils avaient retenu, Léo disait : « J'ai retenu que la justice est comme un arbre, il faut l'arroser. » Sami ajoutait : « Et que la gomme à préjugés nous aide à voir les gens sans les couleurs trop vives qu'on leur colle. » Ils souriaient, car leurs poches étaient toujours ouvertes. Et quelque part, dans le jardin, la marchande de silences rangeait ses bocaux. Elle savait que des mots posés en douceur pouvaient changer des vies.

La dernière image fut celle du tilleul, qui souffla sur ses feuilles comme pour donner une leçon de vent. « La vérité est multiple », dit-il, « et la justice est la main qui mesure cette multiplicité. Elle n'est parfaite ni unique. Elle est humaine. » Les garçons rentrèrent, le cœur plein de questions et de réponses mêlées, prêts à accueillir demain avec une justice douce et vive — et toujours prêts à offrir un siège à l'inconnu qui viendrait frapper à leur porte.

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