Chapitre 1
Zoé courait toujours comme si elle avait un rendez-vous avec l'aventure. Dans la cour de l'école, on l'appelait “la détective endurante”, parce qu'elle pouvait poursuivre une idée plus longtemps que tout le monde.
Aujourd'hui, l'idée avait une forme très précise : la boîte à souhaits de la bibliothèque avait disparu.
La boîte était un petit coffre bleu, posé près du comptoir. On y glissait un papier avec un souhait. Chaque mois, la bibliothécaire, Madame Lenoir, en choisissait un et essayait de l'exaucer avec l'aide du quartier.
Zoé retrouva ses trois amies sous le préau : Inès, Nora et Lila.
— La boîte a disparu ce matin, souffla Zoé. Madame Lenoir a les yeux tout brillants… pas de joie.
— On enquête, déclara Nora, qui aimait parler comme dans les films.
— D'abord, on reste sincères, ajouta Inès. Pas de fausses pistes inventées pour faire les malines.
Lila hocha la tête. Elle était petite, mais elle voyait souvent les détails que les autres oubliaient.
Madame Lenoir leur expliqua : la boîte était là hier soir. Ce matin, plus rien. Sur le comptoir, il restait seulement un bout de papier froissé avec trois lettres écrites au feutre : “B U S”.
— Un indice ? murmura Zoé.
— Ou une blague, dit Lila.
Zoé ramassa le papier. Il sentait le chewing-gum à la menthe.
— On a un mot, un lieu, et une mission, conclut Zoé. Le bus.
Chapitre 2
Après l'école, les quatre filles montèrent dans le bus 7, celui qui passait devant la bibliothèque et traversait tout le quartier.
Le bus grinça en repartant. Les sièges étaient un peu trop hauts pour leurs jambes. Zoé s'assit près d'une fenêtre, pour surveiller tout le monde comme une vraie détective.
— On cherche un coffre bleu, chuchota Nora.
— Et quelqu'un qui sent la menthe, ajouta Lila.
Inès sortit un petit carnet.
— On note : “BUS”, odeur de menthe, coffre bleu. On observe, mais on accuse personne sans preuve.
Le chauffeur, un monsieur avec une moustache en brosse, mit la radio du bus. Au lieu de musique, une voix parla, très vite, comme si elle avait peur d'être entendue.
« Trois pas, deux regards, un sourire. Arrêt… Pommier. »
Puis un bip, et la radio redevint normale.
Les quatre filles se regardèrent.
— C'était un message codé ! souffla Zoé.
— On dirait une recette, plaisanta Nora. “Ajoutez trois pas, mélangez deux regards…”
Inès leva un doigt.
— Non. Ça ressemble à des instructions. “Arrêt Pommier” est un vrai arrêt.
Lila, elle, fixait la rangée de sièges derrière elles.
— Quelqu'un a appuyé sur un petit bouton sous la radio, j'ai vu une main.
Zoé sentit son cœur faire un bond.
— Une main de qui ?
Lila fronça les sourcils.
— Trop vite. Mais… il y avait une bague verte.
Le bus approchait d'un arrêt. Une dame avec un sac de sport descendit. Un garçon avec une casquette monta. Et tout au fond, un adulte avec un grand manteau remonta son col.
Zoé se pencha vers ses amies.
— On suit les instructions. Trois pas… deux regards… un sourire. Et on descend à l'arrêt Pommier.
Chapitre 3
À l'arrêt Pommier, elles descendirent toutes les quatre. Juste après, le bus repartit en soufflant comme un dragon fatigué.
Le trottoir sentait la pluie. Un grand pommier se dressait près d'un petit square, avec des pommes encore vertes.
— “Trois pas”, dit Zoé. À partir de quoi ?
Inès montra le panneau de l'arrêt.
— On part d'ici. Trois pas vers le pommier.
Elles comptèrent. Un, deux, trois. Elles arrivèrent près d'un banc.
— “Deux regards”, dit Nora. Facile : on regarde deux choses.
— Ou on regarde deux fois, proposa Lila.
Zoé tourna la tête lentement. Premier regard : sous le banc. Rien, à part un vieux ticket de bus. Deuxième regard : le tronc du pommier. Quelque chose brillait.
— Là ! chuchota-t-elle.
Une petite enveloppe était coincée dans une fente de l'écorce, retenue par un bout de ruban adhésif.
Inès la prit délicatement.
— “Un sourire” ? demanda Nora.
— Peut-être un mot gentil, répondit Inès. Ou… un code qui s'ouvre avec un sourire.
Zoé sourit au pommier, pour la blague. Lila aussi. Nora fit un sourire tellement exagéré qu'elle ressemblait à un poisson rouge.
Inès ouvrit l'enveloppe. À l'intérieur, une feuille avec des carrés et des lettres.
“B I B L I O” en haut, et en dessous : “Lis une lettre sur deux.”
— Ça, c'est du codage pour enfants, dit Nora, fière.
— On applique, dit Inès.
Elles prirent la phrase au-dessous, écrite en longues suites :
“L A B O I T E E S T A U S O U S S I E G E D U M I L I E U”
En lisant une lettre sur deux, elles obtinrent :
“LA BOITE EST SOUS SIEGE DU MILIEU”
Zoé sentit une excitation chaude dans son ventre.
— Dans le bus ! Sous un siège du milieu !
Lila tapota le ticket trouvé sous le banc.
— Et si ce ticket est un autre indice ?
Sur le ticket, il y avait un numéro : 7, et l'heure : 17h12.
Inès regarda sa montre.
— Il est 17h05. Si on veut attraper le bus 7 à 17h12, il faut courir.
Zoé éclata de rire.
— Enfin une partie facile !
Chapitre 4
Elles coururent jusqu'à l'arrêt suivant. Zoé menait la course, mais elle ralentit pour rester avec les autres. Détective, oui. Amie, surtout.
Le bus 7 arriva pile à l'heure, comme s'il participait aussi à l'enquête. Elles montèrent, essoufflées, en essayant d'avoir l'air… normales. Ce qui, pour Nora, était déjà un mystère.
Elles avancèrent vers le milieu du bus. Là , trois sièges se faisaient face.
— “Sous siège du milieu”… lequel ? chuchota Lila.
Zoé observa. Au milieu du bus, le “milieu” pouvait être le siège central de la rangée, ou le siège situé au milieu du trajet, ou… juste un piège.
Inès posa une question simple :
— Qu'est-ce qu'on sait de sûr ?
— Le papier “BUS” sentait la menthe, dit Lila. Donc quelqu'un qui mâche de la menthe.
— La main avec une bague verte, ajouta Zoé.
Elles scrutèrent les passagers. Une adolescente mâchait un chewing-gum, mais pas de bague. Un monsieur lisait le journal, bague argentée. Une dame tricota, bague… verte !
Nora avala sa salive.
— Elle est là .
La dame au tricot leva les yeux et sourit gentiment, comme si elle avait entendu.
Zoé sentit un doute. Accuser sans preuve, c'était non. Inès avait raison.
Zoé s'approcha, poliment.
— Madame, excusez-moi… votre laine est très jolie.
— Merci, répondit la dame. Je fais une écharpe pour mon petit-fils. Il a toujours froid, même en été. C'est un champion.
Elle rit. Son rire était doux, pas du tout mystérieux.
Lila chuchota :
— Elle sent la lavande, pas la menthe.
Alors qui ?
Zoé regarda sous les sièges, discrètement. Sous le premier : rien. Sous le deuxième : un emballage de bonbon. Sous le troisième, le siège du milieu de la rangée… un coffre bleu, coincé contre une barre !
Zoé retint un cri.
— Trouvé !
Mais au même moment, une voix derrière elles dit :
— Hé… c'est à moi.
Elles se retournèrent. C'était le chauffeur, moustache en brosse, qui venait d'arrêter le bus au dépôt. Il tenait une petite boîte de chewing-gums à la menthe. À son doigt, une bague verte en plastique, comme celles des fêtes foraines.
Nora cligna des yeux.
— Le chauffeur ?!
Le monsieur soupira, un peu gêné.
— Je voulais pas faire peur. J'ai… j'ai pris la boîte ce matin.
Chapitre 5
Les quatre filles descendirent avec le chauffeur, dans un petit coin calme près du dépôt. Le soleil commençait à tomber, orange comme une confiture.
Le chauffeur se gratta la nuque.
— Je m'appelle Karim. Et… j'ai fait une bêtise.
Zoé croisa les bras, mais sans méchanceté.
— Pourquoi ?
Karim regarda ses chaussures.
— Dans la boîte à souhaits, j'ai vu un papier. Celui d'un petit garçon. Il avait écrit : “Je voudrais que ma maman sourie plus souvent.”
Il avala sa salive.
— Ma sœur… elle travaille beaucoup. Elle est fatiguée. Et mon neveu, il s'inquiète. Alors j'ai voulu organiser une surprise. Un truc simple. Une chasse au trésor, un petit moment drôle… pour qu'elle sourie.
Inès le fixa.
— C'est gentil, mais… vous auriez dû demander. La sincérité, c'est important.
Karim hocha la tĂŞte, les oreilles un peu rouges.
— Oui. J'avais peur qu'on me dise non. Alors j'ai fait en secret. J'ai mis “BUS” et un message codé à la radio du bus. C'était pour guider… ma sœur. Mais elle ne l'a pas entendu. Et vous, si.
Nora murmura :
— On est trop fortes.
Zoé prit une grande inspiration.
— On peut réparer. Ensemble. On rend la boîte, et on aide à la surprise, mais en vrai, cette fois.
Karim releva la tête, soulagé.
— Vous feriez ça ?
Lila sourit.
— À une condition : vous dites la vérité à Madame Lenoir aussi.
Karim acquiesça.
Ils retournèrent à la bibliothèque. Madame Lenoir eut d'abord un “Oh !” très fort, puis un silence, puis un soupir.
Karim expliqua tout. Il ne chercha pas d'excuse, il dit simplement :
— J'ai eu tort de prendre la boîte. Je suis désolé.
Madame Lenoir le regarda longtemps, puis son visage s'adoucit.
— Merci de l'avoir rendu. Et merci d'avoir dit la vérité.
Zoé sentit sa poitrine se détendre, comme quand on enlève un sac trop lourd.
Le samedi suivant, tout le monde se retrouva au petit square du Pommier. Karim avait préparé une petite table avec des biscuits. Madame Lenoir avait apporté des livres drôles. Les filles avaient fabriqué une guirlande “SOURIRE” en papier.
La sœur de Karim arriva avec son fils. Elle avait l'air surprise, puis touchée.
Le petit garçon courut vers la table et dit, tout rouge :
— Maman… c'est pour toi.
Et la maman sourit. Pas un petit sourire timide. Un vrai, grand sourire qui plissa ses yeux.
Le petit garçon sauta de joie.
Zoé regarda la boîte à souhaits, revenue à sa place, et le papier du souhait, maintenant exaucé.
Inès souffla :
— Parfois, le meilleur code, c'est de dire les choses clairement.
Nora croqua un biscuit.
— Et parfois, le meilleur bus, c'est celui qui mène à un sourire.
Lila rit doucement.
Zoé, elle, se fit un souhait tout simple, dans sa tête : que leur bande garde toujours cette envie d'aider. Et, en voyant ses amies rire ensemble, elle eut l'impression que ce souhait-là venait aussi de se réaliser.