Chapitre 1
Quand on s'appelle Lila Marceau, on ne cherche pas les ennuis. Ce sont les ennuis qui viennent frapper à la porte, souvent avec des chaussures pleines de boue et un drôle d'air pressé.
Ce matin-là, la porte du petit bureau de Lila grinça, comme toujours, trois fois d'affilée. Grin… grin… grin. Lila aimait les répétitions. Elles racontaient des choses. Un bruit qui revient, une phrase qu'on répète, un geste qu'on refait sans s'en rendre compte… Tout ça, c'était des indices.
Madame Roussel, la bibliothécaire, entra en serrant son sac contre elle.
— Lila, c'est… c'est la catastrophe, souffla-t-elle.
Lila lui montra la chaise face à son bureau.
— Respirez. Et dites-moi tout, lentement. Je vais écouter.
Madame Roussel avala sa salive.
— Le livre rare a disparu. Celui qu'on expose aujourd'hui, pour l'anniversaire de la bibliothèque. Le… le Carnet des Mille Contes.
Lila se pencha légèrement, attentive.
— Disparu quand ?
— Ce matin. J'ai ouvert la vitrine… vide. La serrure n'a pas été forcée.
Lila nota un détail : Madame Roussel avait dit “catastrophe” deux fois en moins d'une minute. Quand quelqu'un répète un mot, c'est souvent qu'il a peur qu'on ne le croie pas.
— Qui avait la clé ? demanda Lila.
— Moi. Et Monsieur Verdier, le directeur. Et… enfin… la clé de secours est dans une enveloppe scellée, dans le tiroir du bureau.
Lila posa son stylo.
— On va à la bibliothèque.
Dehors, la ville sentait le pain chaud et la pluie récente. Les pavés brillaient. Lila avançait sans se presser. La précipitation fait rater les détails. Et un détail, ça peut faire toute une enquête.
Dans la grande salle, une vitrine en verre trônait comme une petite scène. À l'intérieur, un coussin rouge attendait, ridicule et vide. Sur le sol, juste sous la vitrine, Lila aperçut une trace très fine, comme une poussière sombre.
Elle se tourna vers toi, comme si tu étais là à côté d'elle.
— D'accord. Première question pour toi : si la serrure n'a pas été forcée, qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? On va garder ça en tête.
Chapitre 2
La bibliothèque était en pleine agitation. On chuchotait, on faisait semblant de ranger des livres, mais tout le monde regardait la vitrine vide.
Monsieur Verdier arriva en tapotant ses poches.
— Un scandale, déclara-t-il. Un scandale ! C'est mon honneur.
Lila observa : il répétait “un scandale” comme Madame Roussel avait répété “catastrophe”. Les gens aiment mettre un grand mot sur leur peur.
— Montrez-moi le bureau, demanda Lila.
Dans le couloir, une affiche annonçait : “Atelier de lecture à 15 h”. Lila nota l'heure. Les horaires se répètent aussi, et parfois ils deviennent des alibis.
Au bureau, un petit tiroir était entrouvert.
— L'enveloppe de la clé de secours est là, dit Monsieur Verdier en tirant le tiroir. Scellée.
Lila s'approcha. Le cachet de cire était intact. Donc la clé de secours n'avait pas servi. Bien.
— Qui était ici tôt ce matin ? demanda Lila.
Madame Roussel leva la main.
— Moi, à huit heures. J'ai préparé les chaises. Ensuite, il y a eu Zoé, la stagiaire. Et Karim, le gardien, qui a fait sa ronde.
— Et le réparateur d'aquarium, ajouta Monsieur Verdier. Celui du coin lecture, vous savez… Les poissons rouges sont nos lecteurs les plus silencieux.
Lila esquissa un sourire. C'était vrai : les poissons ne protestent jamais.
Elle retourna dans la salle principale. Près du coin lecture, un grand aquarium bullait doucement. À côté, Zoé, la stagiaire, collait des étiquettes sur des livres. Elle était calme, très calme… mais ses doigts tordaient une étiquette en boucle. Calme dehors, inquiète dedans.
Lila s'approcha.
— Zoé, je peux te poser quelques questions ?
Zoé hocha la tête sans lever les yeux.
— Oui.
Lila parla doucement.
— Ce matin, tu as vu la vitrine ?
— Oui… elle était fermée. Enfin, je crois. J'ai déposé des brochures.
— Tu “crois” ?
Zoé avala encore sa salive.
— Je ne regarde pas trop. Je… je fais ce qu'on me dit.
Lila ne la brusqua pas. Elle écouta vraiment, comme on écoute une musique faible. Dans la voix de Zoé, il y avait un petit tremblement qui revenait à chaque fin de phrase, toujours au même endroit. Une répétition de peur.
Lila se tourna vers toi.
— Deuxième question : si quelqu'un est très calme mais montre des gestes répétitifs, qu'est-ce que ça peut cacher ? De l'ennui… ou autre chose ?
Chapitre 3
Lila inspecta la vitrine de plus près. Pas de rayure sur la serrure. Mais sur le bord intérieur, presque invisible, une marque fine, comme si quelque chose avait glissé contre le métal.
Elle s'accroupit et prit un mouchoir. Elle frotta doucement la poussière sombre au sol : ça laissa une trace grise sur le tissu. Pas de terre. Plutôt… du graphite, comme la mine d'un crayon.
Elle redressa la tête. Graphite. Crayon. Les crayons se taillent. Et quand on les taille, ça fait de la poussière.
Lila se dirigea vers le coin des enfants. Sur une table, des feuilles, des crayons de couleur, un taille-crayon en forme de petit requin. Le requin avait la bouche ouverte, prêt à avaler des crayons. Drôle d'animal pour une bibliothèque, mais les enfants adorent.
Elle ouvrit doucement le ventre du requin : des copeaux, et parmi eux, une poussière grise. Elle compara avec son mouchoir. Même couleur.
— Intéressant, murmura-t-elle.
Karim, le gardien, arriva à pas lourds.
— Vous cherchez quelque chose ?
— Je cherche surtout à comprendre, répondit Lila. Ce matin, pendant votre ronde, vous étiez où exactement ?
Karim fronça les sourcils, comme s'il faisait le plan dans sa tête.
— Entrée, salle principale, coin enfants, puis couloir des archives. Je fais toujours la même boucle.
Toujours la même boucle. Une répétition, encore.
— Et vous avez vu quelqu'un près de la vitrine ?
— Non. Mais… j'ai entendu une chose.
Lila pencha la tête.
— Quoi donc ?
— Trois petits bruits, dit Karim. Comme… toc toc toc. Je me suis dit que c'était quelqu'un qui tapait sur du verre.
Trois petits bruits. Comme le grincement de la porte du bureau. Les répétitions revenaient comme des cailloux blancs.
Lila observa la vitrine. Si on tape trois fois… c'est parfois pour vérifier si le verre bouge. Ou pour masquer un autre bruit.
Elle s'approcha de l'aquarium. Les bulles faisaient : bloup… bloup… bloup. Encore trois. Lila sourit, puis se força à redevenir sérieuse.
— Monsieur Verdier, demanda-t-elle, qui a installé l'aquarium ?
— Le réparateur, ce matin. Enfin… il est passé “vérifier”. Il a dit que la pompe faisait un drôle de son.
Lila répéta dans sa tête : vérifier, pompe, son. Un “drôle de son”, ça peut être une excuse qui sonne… comme une autre.
Elle se tourna vers toi.
— Troisième question : pourquoi quelqu'un voudrait-il faire du bruit exprès, trois fois, près d'une vitrine ? Pour attirer l'attention… ou pour la détourner ?
Chapitre 4
Lila demanda à voir le réparateur. On lui indiqua un homme à salopette bleue, près de l'aquarium, en train de refermer sa caisse à outils. Il avait un sourire rapide, comme un autocollant qu'on colle en vitesse.
— Bonjour, dit Lila. Vous êtes venu pour la pompe ?
— Exact, madame. Tout est réglé.
— Vous avez entendu parler du livre disparu ?
Il haussa les épaules.
— Oh, j'ai entendu des mots. Mais moi, je m'occupe des poissons.
Lila se pencha vers la caisse à outils. Une petite rainure sur le bord… et, coincée dedans, une poussière grise. Graphite.
— Vous utilisez beaucoup de crayons ? demanda Lila, l'air de rien.
— Des crayons ? Non. Pourquoi ?
Lila ne répondit pas tout de suite. Elle fit un pas sur le côté et regarda l'aquarium. Derrière, une prise électrique. Et sur le mur, une petite porte de service, basse, presque invisible, qui donnait sur un placard technique.
Elle s'accroupit. Le bas de la porte avait une trace noire, frottée, comme si quelque chose avait glissé là.
La découverte inattendue arriva d'un coup : dans le placard, il n'y avait pas seulement des câbles. Il y avait un petit chariot à roulettes, couvert d'un tissu. Un chariot assez bas pour passer sous une vitrine si on le pousse doucement. Et sur le tissu : des copeaux de crayon.
Lila sentit son cœur accélérer, mais sa voix resta calme.
— Monsieur Verdier, cette porte… vous saviez qu'elle était là ?
Le directeur pâlit.
— Euh… c'est un vieux placard. Personne ne l'utilise.
Lila fit signe à Karim.
— Vous pouvez rester près de la sortie, s'il vous plaît ?
Karim hocha la tête, sérieux comme un mur.
Lila se tourna vers le réparateur.
— Vous avez dit que vous vous occupiez des poissons. Pourtant, votre chariot est dans le placard. Et vous avez du graphite dans votre caisse.
L'homme recula d'un demi-pas.
— Je… je ne vois pas le rapport.
Lila posa une question simple, comme une lumière braquée.
— Où étiez-vous entre huit heures et neuf heures ?
— Ici. Tout le temps.
— Tout le temps, c'est long, dit Lila. Ça laisse des traces.
Zoé, la stagiaire, s'approcha, les joues rouges.
— Madame… je… je dois dire quelque chose.
Tout le monde se tourna vers elle. Elle était toujours calme, mais ses yeux brillaient d'inquiétude.
— Ce matin, j'ai vu le réparateur pousser un petit chariot vers le placard, murmura Zoé. Il m'a dit que c'était “rien” et… il m'a demandé de ne pas déranger Monsieur Verdier. J'ai eu peur de me tromper.
Lila hocha la tête.
— Merci, Zoé. Tu as bien fait de parler. La justice, ça commence souvent par une vérité qu'on ose dire.
Lila souleva le tissu du chariot. En dessous, un double fond. Et dedans… un livre enveloppé dans un sac en plastique.
Le Carnet des Mille Contes.
Le réparateur laissa tomber son sourire.
— Je voulais juste… le revendre. C'est cher, ces choses-là.
— Cher ou pas, répondit Lila, ce n'est pas à vous. Les histoires appartiennent à tout le monde ici. Et la loi aussi.
Elle fit un signe à Karim, qui s'approcha. Le réparateur baissa la tête. Personne ne cria. On n'avait pas besoin. La vérité venait de prendre toute la place.
Lila se tourna vers toi, comme pour te faire entrer dans la dernière étape.
— Tu vois ? La serrure n'était pas forcée. Il n'a pas ouvert la vitrine. Il a utilisé le placard et le chariot pour atteindre le dessous, là où la vitre n'était pas protégée pareil. Et le graphite ? La poussière venait du coin enfants. Il a sûrement taillé un crayon pour fabriquer une petite cale, ou marquer un endroit, puis il en a mis partout sans le vouloir.
Chapitre 5
L'après-midi, la bibliothèque reprit son souffle. Le Carnet des Mille Contes retrouva sa place sur le coussin rouge, cette fois avec une sécurité renforcée. Monsieur Verdier remercia Zoé, Madame Roussel, Karim… et Lila.
Dans le coin enfants, on installa quand même l'atelier de lecture. Parce qu'un voleur ne devait pas voler la fête, en plus du livre.
Lila s'assit sur une chaise, au premier rang. Elle aimait terminer une enquête là où elle avait commencé : en écoutant. Les enfants s'installèrent, chuchotant comme des pages qu'on tourne.
Madame Roussel ouvrit le Carnet avec précaution.
— Aujourd'hui, dit-elle, on va lire une histoire… et remercier celles et ceux qui ont aidé à la retrouver.
Zoé, un peu tremblante mais fière, distribua des marque-pages. Lila lui glissa, à voix basse :
— Être courageuse, ce n'est pas ne pas avoir peur. C'est parler quand même.
Zoé sourit enfin, un sourire qui ne collait pas : un vrai.
Quand la lecture se termina, la pluie recommença dehors, légère. Les bulles de l'aquarium faisaient toujours bloup… bloup… bloup, comme un petit métronome.
Lila se leva, enfila son manteau. Avant de partir, elle fredonna une chanson toute simple, presque un secret, juste pour elle et pour le couloir :
« Quand on cherche, on voit,
Quand on écoute, on comprend,
Et la justice, ma foi,
Revient toujours doucement. »
Et en sortant, la porte grinça, comme d'habitude, trois fois d'affilée.
Grin… grin… grin.