Chapitre 1 : Le château aux mille détails
Au sommet d'une colline verte, le château de Clairval dressait ses tours comme des doigts pointés vers le ciel. Dans la cour, on entendait le martèlement des sabots, le cliquetis des armures et les cris joyeux des pages qui couraient en tous sens.
Dame Liora, chevaleresse au manteau bleu et à l'épée brillante, avançait d'un pas rapide. Elle était connue pour sa gentillesse… et pour sa minutie. Quand elle promettait d'accueillir des invités, tout devait être parfait : les bannières bien droites, la grande table sans tache, les torches allumées au bon moment.
Elle relut une liste longue comme un ruban :
« Pain frais… eau claire… place d'honneur… musique… et surtout : le pont-levis doit s'abaisser sans grincer. »
Un écuyer, Malo, trottina derrière elle, les bras chargés de coussins.
« Dame Liora, vous pensez vraiment que les émissaires du royaume de Brumeterre vont remarquer si une nappe est de travers ? »
Liora s'arrêta net, mais son sourire resta doux.
« Peut-être. Ou peut-être pas. Mais moi, je le remarquerai. Et accueillir quelqu'un, c'est lui dire : “Tu comptes.” »
Ils passèrent sous l'arche du portail. Un vent frais apporta l'odeur de la forêt. Au loin, la route serpentait comme un long serpent de poussière : c'était par là que les émissaires devaient arriver avant la tombée du jour.
Le capitaine de la garde, Sire Garlan, salua Liora.
« Dame Liora, tout est prêt. Du moins… presque. »
« Presque ? » répéta Liora, en levant un sourcil.
Garlan baissa la voix.
« Un messager est arrivé ce matin. On a vu des traces de roues cassées près du vieux pont de la rivière. Et… une bannière déchirée, couleur de Brumeterre. »
Malo lâcha presque ses coussins.
« Ils ont été attaqués ? »
Garlan hocha la tête.
« Ou retardés. Dans tous les cas, ils risquent de ne pas atteindre Clairval à temps. »
Liora serra sa liste contre elle, comme si elle pouvait y trouver une solution.
« Alors nous irons à leur rencontre. Les accueillir, ce n'est pas seulement ouvrir la porte d'un château. C'est aussi savoir marcher jusqu'à eux. »
Malo avala sa salive.
« Dans la forêt de la Mousse-Noire ? On raconte qu'elle avale les chemins… »
Liora posa une main rassurante sur son épaule.
« Les histoires font peur, mais le courage fait avancer. Prépare ton cheval, Malo. Et prends… une corde. Toujours une corde. »
Chapitre 2 : La rivière qui gronde
La forêt de la Mousse-Noire avait des arbres si hauts que leurs branches semblaient se chuchoter des secrets. La lumière y entrait en morceaux, comme un vitrail brisé. Liora menait la route, son destrier avançant avec prudence. Malo suivait, un peu raide sur sa selle.
« Dame Liora… » murmura-t-il, « si un loup nous regarde, je préfère ne pas le savoir. »
« Alors regarde les feuilles, » répondit-elle. « Les loups ont rarement des feuilles sur la tête. »
Malo souffla, un petit rire lui échappa malgré lui.
Ils arrivèrent bientôt à la rivière. Elle grondait, gonflée par les pluies récentes. Le vieux pont de bois était là… ou plutôt, ce qu'il en restait. Deux poutres pendaient comme des bras fatigués, et des planches manquaient au milieu, laissant apparaître l'eau sombre qui tournoyait.
Sur la berge, une roue brisée, des morceaux de tissu violet, et une marque profonde dans la boue : quelqu'un avait glissé, ou on l'avait poussé.
Liora mit pied à terre et s'accroupit.
« Regarde, Malo. Ces traces ne sont pas celles de bandits pressés. Elles sont… lourdes. Comme si on avait tiré quelque chose. »
Malo se pencha.
« Une charrette ? »
« Oui. Et peut-être des coffres. Les émissaires voyagent avec des présents. »
Un appel faible traversa le bruit de l'eau :
« Hé… par ici… »
Liora se redressa vivement.
« Qui est là ? »
Sous un buisson, à moitié caché, un homme en manteau violet était assis, le visage pâle, mais les yeux vifs.
« Je suis Orvin, scribe de Brumeterre. Nos chevaux ont paniqué. La charrette a versé. Les autres ont continué… mais ils ne savent pas que le pont est brisé. J'ai voulu courir… et je me suis tordu la cheville. »
Il tenta de se lever et grimace.
Liora s'agenouilla près de lui.
« Tu as bien fait de rester. Tu as aussi bien fait d'appeler. Nous sommes venus pour vous. »
Orvin cligna des yeux, surpris.
« Une chevaleresse en personne… pour un simple scribe ? »
Liora sourit.
« Dans une mission, chacun compte. Et je suis heureuse que tu sois vivant. Merci d'avoir tenu bon. »
Malo sortit une bande de tissu de sa besace.
« Je peux faire un bandage ! J'ai appris… enfin, j'ai regardé faire. »
« C'est déjà un début, » dit Liora.
Une fois la cheville d'Orvin bien serrée, Liora observa le pont.
« Nous ne pouvons pas traverser ici, pas avec Orvin. »
Malo pointa du doigt l'amont.
« Il y a un passage de pierres, je crois… Mais il faut suivre le courant. »
Liora hocha la tête.
« Alors en route. Orvin, peux-tu monter en selle derrière Malo ? »
Le scribe hésita.
« Je… je vais vous ralentir. »
« Ce n'est pas un ralentissement, » répondit Liora. « C'est une promesse : personne ne reste au bord du chemin. »
Ils repartirent le long de la rivière, l'eau à leur droite, la forêt à leur gauche. Le soleil baissait doucement, comme une pièce d'or qu'on glisse dans une bourse.
Chapitre 3 : Le brouillard et le piège des ronces
Plus loin, la forêt changea d'odeur. Une brume basse s'accrocha aux troncs, et le chemin sembla se diviser en trois pistes presque identiques.
Malo fronça les sourcils.
« Je jurerais que ce rocher n'était pas là tout à l'heure… »
Orvin, accroché à lui, chuchota :
« La Mousse-Noire aime perdre les voyageurs. À Brumeterre, on dit qu'elle se nourrit des “presque”. Presque arrivés, presque sauvés… »
Malo déglutit.
« Super. Très rassurant. »
Liora descendit de cheval et posa un doigt sur le sol.
« De la boue fraîche. Et… des empreintes. Beaucoup. »
Elle suivit les traces sur quelques pas.
« Les émissaires sont passés ici. Ils ont pris… cette piste. »
Ils s'engagèrent dans le sentier, et bientôt des ronces épaisses apparurent, tressées comme une barrière. On aurait dit une haie vivante, prête à mordre. Au milieu, un morceau de cape violette était accroché, comme un drapeau en détresse.
« Ils ont été bloqués, » souffla Liora.
Malo essaya d'écarter une branche : elle se referma presque sur sa manche.
« Aïe ! On dirait que ça attrape ! »
Orvin pâlit.
« Ce sont les ronces de serre-lune… Elles se referment quand on tire. »
Liora observa, réfléchit, puis sortit sa corde.
« Si tirer les énerve, alors nous ne tirerons pas. Nous allons… les guider. »
Elle attacha la corde à un tronc solide, puis forma une boucle large autour d'un paquet de ronces, sans les arracher. Elle parla doucement, comme à un cheval inquiet.
« Doucement… doucement… »
Puis elle fit levier en utilisant un bâton, poussant plutôt que tirant. Les ronces se déplacèrent un peu, grinçantes, mais sans se refermer.
Malo la regarda, admiratif.
« Vous parlez aux plantes, maintenant ? »
« Je leur demande la permission, » répondit-elle. « Et je leur montre que je ne suis pas leur ennemie. »
Pouce après pouce, ils ouvrirent un passage. Liora se fit griffer aux avant-bras, mais elle ne recula pas. Quand Malo voulut s'excuser, elle secoua la tête.
« Ce ne sont que des marques. Elles me rappelleront que j'ai choisi d'avancer. »
De l'autre côté de la haie, le brouillard s'éclaircit. Une petite clairière apparut… et au milieu, une charrette renversée, des coffres cabossés, et trois silhouettes en armure légère.
L'une d'elles se tourna vivement, la main sur la garde de son épée.
« Qui va là ? »
Liora leva les paumes en signe de paix.
« Dame Liora de Clairval. Nous sommes venus vous accueillir. »
Le plus âgé, portant une broche d'argent, la reconnut.
« Par les étoiles… Notre route a été maudite. Je suis Dame Ysilde, émissaire de Brumeterre. Nous avons cru ne jamais revoir de route. »
Malo s'inclina un peu trop vite et faillit tomber.
« Euh… bienvenue ? Enfin… presque. »
Ysilde eut un rire fatigué, mais sincère.
« C'est déjà beaucoup. »
Liora s'approcha de la charrette.
« Il manque quelqu'un ? »
Dame Ysilde baissa les yeux.
« Notre jeune messager, Tavin. Il est parti chercher un passage au gué. Il n'est pas revenu. »
La brume sembla se resserrer autour d'eux, comme si la forêt écoutait. Liora redressa les épaules.
« Alors notre accueil n'est pas terminé. Nous allons le retrouver. »
Chapitre 4 : Le gué des pierres chantantes
Ils suivirent les traces de pas qui s'éloignaient vers la rivière. La nuit approchait, et les premières étoiles apparaissaient comme des clous d'argent sur un drap sombre.
Au bout d'un moment, ils entendirent une voix :
« Au secours ! Hé ! Par ici ! »
Malo s'écria :
« C'est lui ! »
Ils arrivèrent au gué : une série de grosses pierres rondes traversait la rivière. Mais l'eau montait, frappant les rochers avec un bruit de tambour. Sur une pierre au milieu, un garçon en tunique était coincé, trempé jusqu'aux genoux, agrippé à un bâton.
« Je… je n'arrive plus à avancer ! » cria Tavin. « Les pierres glissent ! »
Dame Ysilde porta la main à sa bouche.
« Tavin ! Tiens bon ! »
Liora s'agenouilla sur la berge, évaluant la distance. Elle parla fort pour couvrir le grondement :
« Tavin ! Regarde-moi. Ne bouge pas pour l'instant. Respire. »
Le garçon hocha la tête, les dents serrées.
Malo tira la corde de son paquet.
« On l'attache et on le tire ! »
Orvin, encore pâle, protesta :
« Les pierres… si on le tire, il peut tomber ! »
Malo se figea.
« Alors… on fait quoi ? On lui chante une chanson ? »
Liora réfléchit vite, ses yeux suivant le courant.
« Nous allons faire une ligne de sécurité. Malo, attache la corde autour de ta taille et autour de ce gros saule. Tends-la au-dessus de l'eau. Je vais traverser en me tenant à la corde. »
Malo ouvrit de grands yeux.
« Vous ? Mais… c'est dangereux ! »
« Oui, » dit Liora simplement. « C'est pour ça que je le fais. »
Elle fixa sa ceinture, vérifia chaque nœud avec soin, puis posa le pied sur la première pierre. L'eau éclaboussa ses bottes. La pierre glissa un peu. Liora serra la corde, sentit la tension, et avança, pas après pas.
Malo murmurait comme une prière :
« Un pas… encore un… pas… »
Orvin ajouta, la voix tremblante :
« Merci… merci… que les vents la portent… »
Arrivée près de Tavin, Liora se pencha.
« Tu as été courageux. Mais le vrai courage, c'est aussi d'accepter qu'on t'aide. »
Tavin eut un petit rire nerveux.
« J'accepte ! Je promets ! »
Liora glissa une boucle de corde sous ses bras, la fixa doucement.
« Maintenant, on va bouger ensemble. Quand je dis “maintenant”, tu poses ton pied là où je pose le mien. Compris ? »
« Compris ! »
Ils firent demi-tour. Une pierre roula légèrement sous le poids. Tavin poussa un cri, mais Liora le retint d'un bras solide.
« Regarde la corde. Elle est ton chemin. »
Il inspira, se calma.
Enfin, ils atteignirent la berge. Dame Ysilde attrapa Tavin et le serra contre elle.
« Petit insensé… merci d'être revenu. »
Tavin, rouge de froid et de honte, balbutia :
« Je voulais… je voulais bien faire. »
Liora posa une main sur son épaule.
« Tu as voulu protéger les autres. C'est une belle intention. La prochaine fois, fais-le… en équipe. »
Dame Ysilde s'inclina devant Liora, profondément.
« Chevaleresse de Clairval, nous vous devons plus qu'un remerciement. Sans vous, notre mission aurait fini dans la rivière. »
Liora répondit en inclinant la tête.
« Je reçois votre gratitude avec joie. Et moi, je vous remercie d'avoir continué malgré la peur. Cela aussi, c'est noble. »
Chapitre 5 : L'accueil au seuil et la porte ouverte
Quand ils revinrent à Clairval, les torches dansaient sur les murs du château comme des lucioles géantes. Les gardes sur les remparts poussèrent un cri :
« Ils reviennent ! »
Le pont-levis s'abaissa… sans grincer. Liora ne put s'empêcher de sourire : sa liste n'avait pas menti.
Dans la grande salle, le feu crépitait. Des plats simples mais chauds attendaient. Malo, fier comme un paon, souffla à Orvin :
« Vous voyez ? Même les nappes sont droites. »
Orvin répondit, amusé :
« Je n'osais pas le dire, mais… ça se voit. »
Dame Ysilde s'avança, tenant un petit coffret cabossé.
« Nous apportions des présents. Ils sont un peu… froissés. »
Liora leva la main.
« Le plus grand présent est votre présence. Asseyez-vous. Réchauffez-vous. »
Pendant le repas, Tavin raconta sa mésaventure en exagérant juste un peu.
« La rivière faisait la taille d'un dragon ! »
Malo ricana.
« Et toi, tu faisais la taille d'un têtard ! »
Tout le monde rit, même Dame Ysilde, et le rire chassa les derniers morceaux de brume restés dans les épaules.
Plus tard, quand les émissaires furent installés pour la nuit, Dame Ysilde rejoignit Liora près de l'entrée.
« Demain, nous parlerons de paix et d'alliances. Ce sera une autre sorte de bataille. »
« Je serai prête, » dit Liora. « Et reconnaissante. Les alliances se construisent comme les ponts : planche par planche. »
Dame Ysilde posa sa main sur son cœur.
« Merci pour votre accueil… et pour votre courage. »
Liora répondit avec chaleur :
« Merci à vous d'être venus jusqu'ici. Merci d'avoir fait confiance. La gratitude est une force : elle rappelle qu'on n'avance jamais seuls. »
Au-dehors, la nuit était claire. Une brise entra dans le château, faisant frissonner les bannières. Liora fit quelques pas vers le grand portail.
Un garde demanda :
« Dois-je fermer, Dame Liora ? »
Elle regarda la route sombre qui s'étirait vers l'horizon, comme une promesse.
« Pas encore, » dit-elle. « Laissons la porte ouverte. On ne sait jamais qui aura besoin d'un accueil… ou d'un courage partagé. »
Et sous les étoiles, le château de Clairval veilla, le seuil grand ouvert, prêt pour la prochaine aventure.