Chapitre 1
Lina avait douze ans et une façon bien à elle de remarquer les petits changements. Ce matin-là, en ouvrant la fenêtre de sa chambre, elle a senti l'air tiède lui chatouiller le nez. Ça ne piquait plus comme en hiver. Ça sentait la terre humide, un peu comme quand on retourne un pot de fleurs.
Dans le jardin, la lumière faisait des taches blondes sur l'herbe encore courte. On entendait des gouttes tomber d'une branche, un merle siffler, et, au loin, une tondeuse qui bâillait déjà.
— Maman, ça sent le printemps ! a lancé Lina en enfilant son pull léger.
Sa mère a souri derrière sa tasse de thé.
— Tu sais, le printemps ne fait pas de bruit quand il arrive. Il s'installe. Il chuchote.
Lina a descendu les marches, encore en chaussettes, et s'est accroupie près du parterre. Sous les feuilles sèches, il y avait une pointe verte, puis une autre. Un crocus violet s'ouvrait, timide, comme un œil qui se réveille.
— Première fleur, a murmuré Lina, comme si elle avait peur de la déranger.
Elle a sorti de sa poche un petit carnet froissé, celui où elle notait ses idées et ses listes. Sur la première page, elle a écrit : « Fleurs du jardin : 1 ». Puis elle a ajouté un point d'exclamation, parce que ça lui faisait rire de compter quelque chose d'aussi vivant.
Le soleil a glissé sur sa joue. Lina a fermé les yeux une seconde, juste pour sentir la chaleur. Quand elle les a rouverts, un papillon jaune pâle traversait l'air, léger comme un morceau de papier qui aurait appris à voler.
— Oh… regarde ! a soufflé Lina.
Le papillon a tourné autour d'un bourgeon, a hésité, puis s'est posé. Ses ailes se sont ouvertes et refermées doucement, comme s'il respirait.
Lina est restée immobile. Elle avait l'impression d'être invitée dans un secret.
Chapitre 2
Après le déjeuner, Lina a proposé :
— Si je vais au jardin, je peux compter les fleurs qui sortent ? Juste un petit moment.
— D'accord, a répondu sa mère. Mais mets tes baskets. Le sol est encore mouillé.
Lina a obéi, puis elle est sortie avec son carnet et un crayon. L'herbe collait un peu aux semelles, et ça faisait un bruit de velcro discret. Elle a longé la haie, où les feuilles nouvelles étaient si petites qu'on aurait dit des oreilles de souris.
Près de la terrasse, deux jonquilles se dressaient, jaune vif, comme des mini trompettes.
— Deux et trois, a compté Lina en écrivant.
Un peu plus loin, des pâquerettes pointaient entre les brins d'herbe.
— Attends… vous, vous êtes nombreuses.
Elle les a comptées lentement, en posant son doigt près de chacune pour ne pas se tromper.
— Quatre, cinq, six, sept… huit !
Elle a noté : « Fleurs du jardin : 8 ». Elle a entouré le chiffre, satisfaite.
Au moment où elle se relevait, un papillon plus grand est arrivé, orange et noir, avec des taches comme des gouttes d'encre. Il a volé en zigzag, comme s'il dansait une musique qu'elle n'entendait pas.
— On dirait qu'il joue à cache-cache avec le vent, a dit Lina toute seule.
Le papillon a frôlé les jonquilles, puis il est parti vers le fond du jardin. Lina l'a suivi, pas en courant, plutôt comme on suit quelqu'un dans un musée : sans faire trop de bruit, en gardant ses distances.
Derrière le vieux pommier, elle a aperçu la petite allée qui menait au parc. De l'autre côté de la clôture, on entendait de l'eau. Le ruisseau.
Lina a eu une idée : si les papillons allaient vers le ruisseau, peut-être qu'il y avait encore plus de fleurs à voir là-bas. Elle a serré son carnet et a décidé d'y aller, en prenant le temps.
Chapitre 3
Le parc était à cinq minutes, mais Lina a mis dix minutes, parce qu'elle s'arrêtait tout le temps. Elle a touché l'écorce rugueuse d'un arbre, respiré un lilas qui n'était pas encore ouvert, et observé une fourmi qui portait une miette immense, comme un petit déménageur courageux.
Le ruisseau apparaissait entre les herbes hautes. L'eau avançait sans se presser, en faisant un murmure doux, un peu comme une conversation chuchotée. Et là, au-dessus, il y avait le petit pont en bois. Pas très large, juste de quoi passer à deux si on se tenait près.
Quand Lina a posé le pied sur le pont, il a grincé légèrement.
— Je t'ai entendu, a-t-elle pensé en souriant, comme si le pont avait une voix.
Elle s'est appuyée sur la rambarde. Le bois était tiède au soleil, et elle sentait sous ses doigts des petites lignes, des années de pluie et de sécheresse. En dessous, l'eau faisait briller des cailloux. Un brin d'herbe flottait, emporté comme un petit bateau.
Le papillon orange est apparu à nouveau. Cette fois, il volait au-dessus de l'eau, puis remontait, puis redescendait, comme s'il dessinait une boucle invisible.
— Tu n'as pas peur de tomber ? a demandé Lina à voix basse.
Comme pour lui répondre, le papillon s'est posé sur une fleur mauve au bord du ruisseau. Une fleur minuscule, mais très fière d'être là.
Lina s'est accroupie.
— Une… nouvelle fleur, ça compte aussi, non ?
Elle a ajouté au crayon : « 9 ». Puis, en relevant la tête, elle a vu qu'il y en avait d'autres : des petites étoiles blanches, des touches de jaune, des boutons roses serrés comme des poings.
— Oh là là… il va falloir être sérieuse, a-t-elle chuchoté, amusée.
Une voix derrière elle l'a surprise.
— Tu comptes quoi, Lina ?
C'était Émile, un garçon de sa classe, avec un bonnet trop grand et des joues rouges.
— Je compte les fleurs qui apparaissent, a répondu Lina. Et je regarde les papillons.
Émile a regardé autour de lui, puis le papillon.
— Il est stylé. On dirait qu'il a une cape.
Lina a ri.
— Une cape de super-héros du printemps.
Émile s'est penché au-dessus de l'eau.
— Tu sais que les papillons boivent parfois dans les flaques, pour les sels ? Notre prof de sciences a dit ça.
— Sérieux ?
— Oui. Et ils aiment les endroits calmes, pas trop ventés.
Lina a hoché la tête. Elle aimait quand un détail du monde avait une explication simple, qui le rendait encore plus intéressant.
— Alors le pont, c'est comme… une pause sur leur chemin, a-t-elle dit.
— Exactement, a répondu Émile. Un arrêt “service” pour papillons.
Lina a noté mentalement l'expression. « Arrêt service ». Elle trouvait ça drôle et tendre.
Chapitre 4
Lina et Émile ont décidé de longer le ruisseau. Pas trop loin, juste jusqu'au grand saule, là où l'ombre faisait un tapis frais. La marche était tranquille. À chaque pas, l'odeur de l'herbe écrasée montait, verte et propre.
— Tu vas vraiment compter toutes les fleurs ? a demandé Émile.
— Pas toutes du monde, a répondu Lina. Juste celles que je remarque. C'est comme… un jeu pour ne pas passer à côté.
Émile a fait mine de réfléchir.
— Un jeu pour “voir mieux”, quoi.
Ils se sont arrêtés près d'un coin où le soleil frappait fort. Les fleurs y semblaient plus nombreuses, comme si elles s'étaient donné rendez-vous. Lina a compté à haute voix :
— Dix, onze, douze… treize… quatorze…
Émile l'a aidée, pas en prenant le crayon, mais en indiquant du doigt.
— Là, tu as oublié celle-ci. Et celle-là, on dirait une petite cloche.
— Quinze, seize, a dit Lina, concentrée.
Un autre papillon est arrivé, blanc cette fois, presque transparent quand il passait devant la lumière. Il a volé près d'Émile, puis est reparti.
— Je crois qu'il t'a choisi, a plaisanté Lina.
Émile a levé les mains comme s'il devait rester très calme.
— Je suis un arbre. Je suis un arbre. Ne me mange pas.
— Les papillons ne mangent pas les arbres, a répondu Lina en riant.
— Tu n'en sais rien. Peut-être qu'il rêve de salade de feuilles.
Ils ont continué. Lina sentait la douceur du moment s'étirer, comme une couverture légère. Elle aimait ce rythme : regarder, sentir, compter, écouter. Même le silence avait l'air plein.
Sous le saule, ils se sont assis sur une pierre plate. Le vent faisait bouger les branches comme des cheveux longs.
— On dirait que l'arbre nous fait signe, a dit Lina.
Émile a ramassé une plume grise.
— Tu gardes ça dans ton carnet aussi ?
— Non, sinon mon carnet va devenir un musée, a répondu Lina. Mais je garde les sensations, a-t-elle ajouté après une seconde. Comme l'odeur de l'eau, là. Et le bruit.
Émile a écouté.
— Ça fait “glou-glou” et “chhh”. Comme si le ruisseau racontait une blague.
Lina a souri. Elle s'est dit que le printemps, c'était peut-être ça : des choses très simples qui donnent envie de sourire sans raison.
Chapitre 5
En fin d'après-midi, Lina est rentrée. Dans la cuisine, sa mère préparait une soupe, même si le soleil donnait l'impression qu'on pouvait déjà manger dehors. L'odeur des légumes se mélangeait à celle du savon.
— Alors, ton comptage ? a demandé sa mère.
Lina a posé son carnet sur la table.
— Seize fleurs repérées ! Et j'ai vu trois papillons différents. Un jaune, un orange avec du noir, et un blanc.
Sa mère a essuyé ses mains.
— Seize… c'est comme si le jardin te faisait un cadeau.
Lina a hoché la tête. Elle pensait au pont, au ruisseau, au papillon orange qui dessinait ses boucles au-dessus de l'eau.
— Maman, Émile m'a dit que les papillons boivent parfois dans les flaques, pour les sels.
— Oui, c'est vrai, a répondu sa mère. Ils ont besoin de petites choses qu'on ne voit pas. Comme nous, finalement.
Lina a réfléchi.
— Comme quand on a besoin d'un compliment, ou d'un moment tranquille.
— Exactement.
Après le dîner, Lina est allée arroser doucement le coin du jardin où les fleurs sortaient. Pas trop, juste une pluie fine. L'eau faisait des perles sur les feuilles, et ça brillait comme si chaque plante avait mis un bijou.
Elle a senti la fraîcheur de l'arrosoir contre sa paume.
— Bon courage, a-t-elle murmuré aux fleurs. Vous faites un sacré travail.
Son père, qui passait par là, a levé un sourcil.
— Tu parles aux plantes maintenant ?
— Oui, a répondu Lina, très sérieuse. Elles sont en pleine mission “printemps”.
Son père a ri, sans se moquer.
— Alors je vais éviter de les déranger.
La nuit est tombée doucement. Dans sa chambre, Lina a relu ses chiffres. « 16 ». Ça semblait petit et énorme à la fois. Petit parce que ce n'était “que” seize fleurs. Énorme parce que chacune avait une couleur, une forme, une histoire de graine et de patience.
Avant d'éteindre, elle a ouvert la fenêtre une dernière fois. L'air du soir était plus frais, mais pas froid. On entendait un hibou très loin, comme un point final.
Lina a pensé aux papillons, à leurs ailes fragiles, à la façon dont ils faisaient confiance au vent.
Elle a chuchoté, comme on confie un souhait à une étoile :
— J'espère que la nature restera belle… longtemps. Qu'on la laissera respirer, pousser, fleurir. Et que les papillons auront toujours des jardins et des ruisseaux où danser.
Puis elle a refermé la fenêtre, s'est glissée sous sa couverture, et le printemps, dehors, a continué son travail silencieux.