Chapitre 1 : La bulle qui dit « bonjour »
Dans la Clairière des Trois Cailloux, un jeune renard roux nommé Lino aimait deux choses : poser des questions et attendre patiemment la réponse. Il pouvait rester immobile si longtemps qu'un papillon venait parfois se poser sur son museau, comme sur un petit coussin.
Ce matin-là, Lino suivait un sentier qui sentait la noisette chaude. Il marchait en comptant ses pas, juste pour le plaisir.
« Un… deux… trois… quatre… »
À « cinq », quelque chose de doux lui effleura l'oreille.
PLOP.
Une bulle de savon flottait devant lui. Une bulle, d'accord, mais celle-ci avait un petit chapeau en mousse et… une voix minuscule.
« Bonjour, renard bien peigné ! »
Lino cligna des yeux. Il n'était pas spécialement peigné. Il avait même une feuille collée à la patte.
« Bonjour… euh… bulle ? »
La bulle tourna sur elle-même, fière comme une toupie.
« Je suis une Bulle-Guide. Aujourd'hui, je guide. C'est mon travail. Et toi, tu as l'air… curieux. »
Lino sourit. On lui disait souvent ça.
« C'est vrai. Et toi, tu guides vers où ? »
La bulle se mit à avancer lentement, comme si elle connaissait un secret.
« Vers un pont invisible. On y marche, on y rigole, et parfois… on y découvre un petit pouvoir. »
Lino ne courut pas. Il trotta tranquillement, parce que la patience, chez lui, c'était comme une couverture : ça tenait chaud.
« Un pont invisible, ça se voit comment ? »
« Justement… ça ne se voit pas. Mais ça se sent. Et ça chatouille un peu les coussinets. »
Lino leva une patte, déjà prêt à être chatouillé.
Chapitre 2 : Le bord du rien
La bulle guida Lino jusqu'à un ruisseau qui chantait « glou-glou » comme s'il se racontait une blague. Deux grands rochers se faisaient face, de chaque côté de l'eau. Entre eux… rien. Rien du tout.
La bulle s'arrêta en plein air, comme si elle s'appuyait sur une table invisible.
« Voilà. Le pont. »
Lino pencha la tête.
« Je vois de l'eau. Je vois des rochers. Je vois… mon reflet qui fait une drôle de grimace. Mais le pont, non. »
« Normal ! » répondit la bulle. « C'est un pont invisible. Il a un problème de timidité. »
Lino s'approcha du vide. Il posa une patte dans l'air.
TOC.
Sa patte s'arrêta net, comme sur une marche solide.
Lino recula d'un bond, mais sans paniquer. Plutôt avec surprise, comme quand on ouvre une noisette et qu'il y a… une autre noisette dedans.
« Oh ! » fit-il. « Il est là. Il n'est pas là. Il est là. Il n'est pas là. »
« Répète encore, ça lui donne confiance, » chuchota la bulle.
Alors Lino, très sérieux, dit en avançant d'un pas :
« Il est là. Il est là. Il est là. »
Et à chaque « il est là », le pont sembla devenir un tout petit peu plus… présent. Pas visible, non. Mais présent, comme l'idée d'une tarte qui sort du four.
Au bord du ruisseau, une pie perchée sur une branche éclata de rire.
« Hahaha ! Un renard qui parle au vide ! »
Lino leva le museau.
« Je ne parle pas au vide. Je parle au pont. C'est différent. »
La pie pencha la tête.
« Un pont invisible, c'est pratique pour faire tomber les gens. »
« Sauf si on est patient, » répondit Lino, et il posa l'autre patte.
TOC.
Il était debout… sur rien.
La bulle applaudit sans mains, ce qui fit un petit bruit de pluie.
« Bravo ! Maintenant, marche doucement. Le pont aime les pas polis. »
Chapitre 3 : Les planches farceuses
Lino avança. Sous ses pattes, le pont invisible avait une texture bizarre, comme un tapis fait de biscuits secs. Le ruisseau gargouillait en dessous, comme s'il se retenait de rire.
À peine Lino fit-il trois pas que quelque chose se produisit.
PPOUF !
Son oreille gauche se mit à vibrer comme une petite cloche.
Puis son oreille droite.
Puis sa queue.
« Euh… Bulle-Guide ? » demanda Lino en essayant de garder sa dignité de renard. « Est-ce que le pont… me transforme en instrument de musique ? »
La bulle tourna autour de lui.
« Non, non. Il teste ton équilibre. Et ton humour. C'est un pont drôle. »
Une planche invisible, manifestement, venait de lui faire une blague. Lino posa une patte plus loin.
PPOUF !
Cette fois, ce fut son ventre qui fit « pouet », exactement comme une bouée.
Lino s'arrêta et regarda l'air devant lui, très sévèrement.
« Pont. Je te préviens : je suis patient. Mais je suis aussi chatouilleux. »
Le ruisseau fit « glou-glou-glou », comme si lui aussi avait un fou rire.
La pie, toujours là, cria :
« Attention, renard-pouet ! Tu vas tomber dans le glou-glou ! »
Lino inspira. Il se rappelait sa technique préférée : la technique du renard calme.
Il compta doucement.
« Un… deux… trois… »
Et à « trois », il reprit sa marche, mais en parlant au pont, d'une voix gentille.
« D'accord, tu aimes les blagues. Moi aussi. Mais on va avancer ensemble. Un pas. Un pas. Un pas. »
À chaque « un pas », le pont répondait par un petit « toc » rassurant. Les « pouet » devinrent moins surprenants, presque rythmiques.
« Toc. Pouet. Toc. Pouet. »
On aurait dit une chanson.
La bulle chantonna :
« Le pont invisible fait du rire invisible ! »
Lino, malgré lui, ricana.
« C'est contagieux, ton truc. »
Puis, au milieu du pont, il sentit quelque chose de différent. Un courant d'air… mais doux, comme une plume tiède. Et, juste devant son museau, une petite étincelle invisible lui caressa les moustaches.
« Oh, » souffla Lino. « Ça… ça chatouille autrement. »
Chapitre 4 : Le petit pouvoir de Lino
La bulle s'arrêta net, comme si elle avait vu un panneau « Attention, magie en cours ».
« Voilà. C'est ici que certains découvrent un petit pouvoir. Pas un pouvoir énorme, hein. Pas de quoi déplacer une montagne. Plutôt de quoi déplacer… une mauvaise humeur. »
Lino posa ses deux pattes bien à plat.
« Je suis prêt. Je peux attendre. »
Le pont, lui, ne sembla pas vouloir attendre. Il fit un « pif » très léger, comme un éternuement de souris. Et soudain, les mots de Lino sortirent… en bulles !
Une bulle avec le mot « Bonjour » s'envola de sa bouche.
Une bulle avec « Je suis prêt » la suivit.
Puis une autre : « Je peux attendre ».
Lino resta bouche ouverte.
« … »
Cette fois, rien ne sortit. Il essaya encore.
« Salut ! »
Une bulle « Salut ! » partit et éclata doucement sur le museau de la pie, restée sur sa branche.
PLOP.
La pie sursauta.
« Hé ! Qui m'a dit salut dans le nez ?! »
Lino rougit sous son pelage, ce qui, chez un renard, ressemble surtout à… un renard un peu plus renard.
« Pardon ! Je crois que… je fais des bulles avec mes mots. »
La bulle-guide fit un tour sur elle-même, ravie.
« Oh, magnifique ! Le pouvoir des Paroles-Bulles ! C'est rare et très utile. Tes mots peuvent flotter, aller doucement, et éclater sans faire mal. »
Lino testa, prudemment, comme on goûte une soupe trop chaude.
« Euh… “Pardon, pie.” »
La bulle “Pardon, pie.” s'envola, monta, fit une petite pirouette et se posa sur la branche à côté de la pie.
PLOP.
La pie la lut (oui, les animaux de cette clairière lisaient les bulles, c'était comme ça) et cligna des yeux.
« Bon… d'accord. C'est… poli. Et c'est drôle. »
Lino se sentit fier, mais pas trop. Il aimait les fiertés tranquilles.
« Est-ce que je peux faire une bulle “Courage” ? »
Il inspira.
« Courage ! »
La bulle “Courage !” s'envola vers un écureuil qui essayait de porter une pomme beaucoup trop grosse pour lui. La bulle éclata tout doucement au-dessus de sa tête.
PLOP.
L'écureuil redressa le dos.
« Eh ! Je me sens… super costaud, d'un coup ! »
Et il reprit sa pomme avec un petit sourire.
Lino murmura :
« Mon pouvoir… c'est d'envoyer des mots gentils qui voyagent. »
« Et qui font rigoler aussi, » ajouta la bulle. « N'oublie pas le rire. Le rire, c'est une corde solide sur un pont invisible. »
Lino regarda l'autre rive. Il n'était plus très loin.
Chapitre 5 : La traversée qui finit en douceur
Lino reprit sa marche, cette fois avec une nouvelle idée : si le pont aimait les blagues, il allait lui donner des blagues… en bulles.
Il dit, à voix basse :
« Pont, tu es… très élégant. »
Une bulle “Très élégant” s'éleva et éclata au-dessus du vide.
PLOP.
Le pont répondit par un « toc » parfaitement droit, comme un salut.
Plus loin, Lino tenta :
« Pont, tu es… moins timide que tout à l'heure. »
PLOP.
Le pont fit « toc toc », presque joyeux.
La pie cria depuis sa branche :
« Hé, renard ! Tu vas buller jusqu'au dîner ? »
Lino répondit avec une bulle bien ronde :
« “Peut-être !” »
La bulle “Peut-être !” alla se poser sur le bout du bec de la pie.
PLOP.
La pie éclata de rire malgré elle.
« Bon… j'avoue. C'est drôle. »
Arrivé près de la fin, Lino sentit que les « pouet » du pont devenaient plus lents, comme si la farce se fatiguait gentiment. Le ruisseau, lui aussi, chantait moins fort, comme une berceuse d'eau.
La bulle-guide flotta à côté de Lino.
« Tu as appris le secret du pont invisible : il devient plus facile quand on avance sans se presser. Et quand on parle avec le sourire. »
Lino posa la dernière patte sur la terre ferme.
TOC… puis plus rien. Juste de l'herbe, fraîche et vraie.
Il se retourna. Entre les rochers, le pont était toujours invisible, bien sûr. Mais Lino avait l'impression de le connaître, comme on connaît un chemin même les yeux fermés.
Il souffla une dernière bulle, toute simple :
« Merci. »
PLOP.
La bulle éclata en un petit bruit doux, comme un oreiller qui s'installe.
La bulle-guide se mit à briller un peu, puis à s'éloigner.
« De rien, Lino. Garde ton pouvoir petit, mais fais-le voyager loin. »
Lino rentra vers la clairière à pas tranquilles. Ses mots restaient dans sa gorge, prêts à devenir des bulles quand il en aurait besoin. Il ne se sentait pas différent comme un héros. Il se sentait différent comme un renard qui a trouvé une nouvelle façon d'être gentil.
Dans le ciel, une dernière bulle flottait, oubliée ou pas pressée. On pouvait y lire :
« Bonne journée. »
Elle monta, monta… et éclata très doucement, comme un point final qui fait rire. PLOP.