Chapitre 1 — Le soleil au goût de miel
Le soleil glissait sur le village comme une calebasse de miel renversée, et tout brillait d'une douceur dorée. Aminata, femme aux mains habiles, pétrissait l'argile près du grand baobab. Elle faisait naître des bols, des jarres, des sourires. Mais ce soir-là, un petit nuage lui pesait sur le cœur.
« Tap-tap, tap-tap, fait mon cœur comme un tam-tam », murmura-t-elle.
Son amie Kadia, de l'autre côté de la rivière au dos d'argent, ne venait plus. Elles s'étaient fâchées pour une chanson au marché—une chanson! Un rien, une brindille dans la grande savane de leur amitié. Depuis, le silence avait fait son nid entre elles, comme un oiseau qui refuse de chanter.
Le vent du soir se leva, vieux conteur un peu joueur. Il passa dans les feuilles du baobab, le grand-père du village, et souffla des mots ronds.
« Ouh… ouh… la joie aime les pas qui s'approchent », soupira-t-il.
Aminata posa ses mains sur le tronc rugueux. « Grand-père Baobab, dois-je aller vers Kadia? »
Le baobab ne parle pas comme nous, mais son écorce a des rides qui savent. Une feuille glissa et vint se poser sur la paume d'Aminata, tiède comme une petite promesse.
« Vas-y », dit le vent en ricanant doucement. « Pas à pas, petit pas, grand sourire. »
Aminata sourit. Elle prit sa calebasse, un peu de galettes de mil, et une corde tressée de rires d'enfants—comme on dit, pour se donner du courage. « Je vais tendre la main », dit-elle. « Tap-tap, tap-tap, mon cœur me guide. »
Sur la place, les tam-tams appelaient la nuit. Les enfants dansaient avec des pieds de gazelle. Une vieille femme lui lança: « Va, ma fille! Une main tendue est un pont pour la joie. »
Aminata serra son pagne, ajusta son foulard, et salua la lune qui montait, ronde comme un bol prêt à recevoir la paix.
Chapitre 2 — Les leçons du chemin
À l'aube, quand le ciel avait la couleur d'une mangue à moitié mûre, Aminata prit le sentier. La savane s'ouvrait devant elle comme un grand tapis. Les herbes chuchotaient des histoires. « Chut, écoute », disaient-elles. « Chut, avance. »
Elle marcha, tap-tap, tap-tap, le cœur en cadence. Un pas pour pardonner. Un pas pour sourire. Un pas pour se souvenir des chansons partagées.
Un vieux caïlcédrat lui fit de l'ombre. En dessous, une tortue au dos de lune sortit la tête. « Où vas-tu si vite avec tes pieds pressés? » demanda-t-elle d'une voix qui sentait la pluie.
« Je vais vers mon amie », répondit Aminata. « J'ai laissé entre nous un petit caillou de colère. On marche mal avec un caillou dans la sandale. »
La tortue cligna des yeux. « Je suis rapide dans ma tête, tu sais », dit-elle fièrement. Aminata rit. « Montre-moi ta vitesse. »
La tortue se mit à avancer… très lentement. « Regarde, chaque pas est un merci. Quand je pose un pied, je dis merci à la terre. Quand je lève l'autre, je dis merci au ciel. La joie, c'est un merci qui respire. »
« Merci pour tes mots », dit Aminata. « Je les mets dans ma calebasse, avec les galettes. »
Plus loin, une troupe de tisserins jaunes tissait des nids qui dansaient au vent. Ils tricotaient des herbes comme des mamans tressent des cheveux. « Tchi-tchi-tchi! » chantonnaient-ils. « Un brin, plus un brin, fait un lien. »
Aminata leva la tête. « Vous êtes de bons ouvriers! »
« Tchi-tchi! » répondirent-ils. « Nous séparons pour mieux nouer. Nous nouons pour mieux partager. Un nid tient parce qu'il a beaucoup de petits liens. »
Aminata pensa à Kadia. « Nos cœurs ont besoin de liens aussi », dit-elle.
Au bord d'un marigot, un crocodile somnolait, mais il gardait un œil qui riait. « N'aie pas peur », souffla le vent. « Il rêve. » Aminata passa à pas de chat. Le crocodile ouvrit une paupière et dit: « L'eau coule, les disputes passent. Reste claire comme la rivière après l'orage. »
« Merci », chuchota Aminata. Elle rit de se voir parler à une tortue, à des oiseaux, à un crocodile endormi. La savane répond quand on lui parle doucement.
Quand midi arriva avec sa chaleur de marmite, elle s'assit à l'ombre d'un karité. Une gazelle au regard de pluie claire s'approcha, légère comme un rire.
« Partageons? » proposa Aminata en montrant une galette de mil.
La gazelle renifla, croqua, puis secoua sa tête comme un petit tambour. « L'amitié, c'est comme une galette: plus on partage, plus on a l'impression qu'elle grandit », dit-elle d'une voix pressée.
Aminata éclata de rire. « Alors je partagerai mes mots avec Kadia, même ceux qui ont peur. »
La gazelle bondit et disparut dans la prairie. Aminata se leva, essuya ses mains, et reprit la route, ses pas chantant: « Pas à pas, petit pas, grand sourire. Tap-tap, tap-tap. »
Chapitre 3 — Les paroles qui traversent
La rivière apparut enfin, longue corde d'argent qui ondulait au soleil. Elle riait sur les pierres, murmurait au sable, chantait aux roseaux. Aminata resta un moment à la regarder. De l'autre côté, comme une graine dans sa coque, dormait le village de Kadia.
« Hé-ho! » cria-t-elle entre ses mains en cornet. « Kadia! »
Un souffle, un silence… puis une voix connue, claire comme l'eau, répondit. « Aminata? Est-ce toi? »
« C'est moi », dit Aminata, et son cœur sauta comme un cabri. « J'ai apporté des galettes et un panier de pardon. »
Kadia apparut au bord de l'eau, son pagne rouge comme un coucher de soleil. Elles se regardèrent, deux palmiers qui se reconnaissent après le vent.
« Je suis désolée pour la chanson », lança Aminata, la voix un peu tremblante. « J'ai attrapé les mots par les épines. »
« Et moi, j'ai oublié de te tendre mon rire », répondit Kadia. « Nous avons laissé un moustique faire du bruit dans un tambour. »
Elles rirent, et la rivière sembla rire aussi.
Mais un souci se posa comme un petit oiseau capricieux. Le vieux tronc qui servait de pont avait été emporté par l'orage. L'eau dansait, mais elles ne pouvaient pas se toucher.
La tortue au dos de lune, qui les avait suivies avec sa lente vitesse, arriva et cligna de l'œil. « Il vous faut des liens », dit-elle. « Les tisserins le savent. »
Les oiseaux, curieux comme des enfants, planèrent au-dessus de l'eau. « Tchi-tchi! Nous savons nouer! »
Aminata lança, par-dessus l'eau, une liane souple trouvée sur le chemin. Kadia attrapa la liane avec un bâton. « Hé, hé! » fit le vent, qui adore s'amuser. « Je vous aide! »
Des enfants arrivèrent des deux côtés, avec des bras légers et des regards sérieux. « Nous savons faire des nœuds », dirent-ils. « Nous avons appris à attacher nos sandales! »
« Un brin, plus un brin, fait un lien », chantèrent les tisserins.
Et l'on noua. On serra. On vérifia. On recommença, sans se presser. La tortue disait: « Un nœud qui prend son temps tient longtemps. » Le baobab, de loin, semblait approuver. Le vent soufflait juste assez pour rafraîchir, pas assez pour gêner.
« Ce pont de cordes doit être sûr », déclara Aminata. « Comme une promesse tenue par la main et par le cœur. »
Alors on fit deux cordes pour les mains, une pour les pieds, et d'autres encore pour le courage. On travailla en chantant:
« Pas à pas, petit pas,
Un lien, puis un autre,
Nos cœurs font un pont
De l'une à l'autre. »
Chapitre 4 — Le pont des sourires
Quand le soleil eut la couleur de la braise douce, le pont de cordes était là, solide comme un mot vrai. On le regarda comme on regarde un bébé: avec fierté et douceur. La rivière applaudissait en clapotant.
« Qui passe d'abord? » demanda un enfant.
La tortue se racla la gorge. « Je suis rapide dans ma tête, mais je suis prudente dans mes pieds », dit-elle. Elle posa une patte, puis l'autre. Le pont ne bougea presque pas. « Hmmm, c'est bon. »
On fit passer un panier de galettes. Il arriva de l'autre côté sans perdre une miette. « Voilà ce que j'appelle un pont de cordes sûr », dit Kadia, le sourire ouvert comme un marché du matin.
Aminata posa ses mains sur les cordes, et la corde lui rendit sa chaleur. « Je viens », dit-elle.
« Je t'attends », répondit Kadia.
Pas à pas, petit pas, grand sourire. Aminata marcha. La rivière lui racontait des secrets frais aux chevilles. Le vent lui tenait compagnie. Les tisserins virevoltaient comme des rubans jaunes. Les enfants chantaient doucement pour donner du cœur.
Au milieu du pont, Aminata et Kadia se rejoignirent. Elles se prirent les mains. Le pont soupira de bonheur. Le monde aussi, un peu.
« Pardon », dit Aminata.
« Pardon », dit Kadia.
Leurs rires se mélangèrent et montèrent comme une fumée qui sent le lait chaud. Elles traversèrent ensemble, puis revinrent ensemble, pour le plaisir de sentir sous leurs pieds ce chemin de cordes qu'elles avaient construit avec tout le village, avec le vent, avec les oiseaux, avec la sagesse lente de la tortue.
Le soir, on fit une ronde. Les tam-tams parlèrent, les calebasses répondirent, les pieds firent des étincelles de poussière. Chacun apporta quelque chose: une histoire, un fruit, un refrain. Aminata et Kadia chantèrent la fameuse chanson, cette fois ensemble, leurs voix se tenant comme des mains.
« La joie est une graine simple », dit le grand-père Baobab dans le silence qui suivit. « On la plante avec un sourire. On l'arrose avec un bonjour. On la protège avec un pardon. Et un jour, elle devient un pont. »
Le pont de cordes sûr resta, et on le traversa souvent, pour un rien: pour prêter une marmite, pour partager une banane, pour raconter une blague. Et quand on passait, on entendait parfois, très doucement, le pont chanter: « Pas à pas, petit pas, grand sourire. Tap-tap, tap-tap. »
Aminata, le cœur léger comme une plume de tisserin, regarda la lune boire la rivière. Elle pensa: « La joie n'est pas loin. Elle est là, dans la main tendue, dans le petit merci de chaque pas. »
Et si un enfant demandait: « Dis, comment faire quand on se fâche? », Aminata répondait avec un clin d'œil: « Prends ton souffle comme on prend un tambour, et fais chanter ton cœur. Marche doucement vers l'autre. Apporte une galette, un mot, un fil. Puis tisse. Un brin, plus un brin, fait un lien. Et bientôt, tu verras… un pont apparaît. »