Chapitre 1 — Le Vent d'Écume
Le Vent d'Écume glissait sur la mer comme un sourire sur l'eau. Sa proue était peinte en bleu clair. Ses voiles blanches claquaient doucement. À la barre, la capitaine Mira tenait la main ferme. Elle était une pirate, mais juste et courageuse. Ses yeux brillaient quand elle voyait l'horizon.
Autour d'elle, l'équipage riait et s'affairait. Lila, la petite matelote, passait des cordages avec des mains rapides. Nino, qui avait six ans mais le cœur bon, regardait tout avec de grands yeux. Pipo, le perroquet vert, racontait des blagues en secouant la tête. Monsieur Barbe, le vieux marin à la grande moustache, racontait des histoires de vagues hautes comme des maisons. Même la marmite sur le feu chantonnait.
— Capitaine Mira ! cria Lila. On a le brouillard sur la carte.
— Et l'Île aux Pommes n'est pas loin, dit Nino. On va goûter des pommes sucrées !
Mira sourit. Elle montra une vieille carte froissée. Sur la carte, deux amers étaient dessinés : une pierre rouge et une petite chapelle blanche. "Amers" veut dire des points qu'on suit pour trouver un bon cap. Mira aimait ces mots anciens. Elle posa son doigt sur la carte.
— Pour entrer dans la baie, il faut aligner ces deux amers, expliqua-t-elle. Aligner, c'est mettre la pierre rouge devant la chapelle blanche, comme deux copains qui se tiennent la main. Quand ils sont l'un derrière l'autre, on sait qu'on suit le bon chemin.
Le Vent d'Écume approchait. Le ciel s'assombrit. Une brume fine monta comme un chat qui se glisse. Les voiles murmurèrent. Lila fit un clin d'œil à Nino.
— On peut le faire, dit-elle en sautillant.
— Avec courage ! ajouta Nino.
Mira tapa du pied. Elle aimait quand son équipage était courageux. Elle prit sa longue-vue, une belle longue-vue en laiton qui brillait au soleil. Elle la tendit, mais le vent fit claquer un drapeau et Pipo fit un petit vol pour attraper un biscuit. Tout le monde rit.
— Restez près, mes amis, dit Mira. Nous allons jouer au jeu des amers.
Ils n'avaient pas peur. Ils avaient la mer et l'aventure devant eux.
Chapitre 2 — La brume et le jeu des amers
La brume arriva comme une grande couette. Tout devint blanc. On entendait seulement les gouttes sur le pont et le cri lointain des mouettes. La carte tremblait dans les mains de Mira.
— On ne voit presque rien, souffla Monsieur Barbe.
— Alors il faudra deviner et écouter, dit Mira. Et penser vite.
Mira grimpa sur le grand mât. Ses bottes firent "clac". Le vent souffla et elle sentit la mer sous ses pieds. Lila et Nino la suivirent, accrochés aux cordages comme des singes amusés. Du haut du mât, Mira regarda avec la longue-vue. Elle vit seulement du blanc. Puis, un peu plus loin, un point sombre apparut : la Pierre Rouge. Un tout petit point encore tremblant.
— Là ! murmura-elle. La pierre rouge.
Elle pointa le doigt. Le Vent d'Écume vira doucement. Tous sur le pont écoutaient. Mais la mer pouvait cacher des rochers. Il fallait être prudent. Nino serra sa peluche, un petit renard en tissu qui ne savait pas vraiment nager.
Soudain, un banc de dauphins apparut et fit des sauts joyeux autour du bateau. Ils jouèrent avec la coque. Pipo fit un duo avec un dauphin : il imita son sifflement et tous rirent.
— Attention aux rochers, prévint Mira. Si on freine trop brusquement, la vague nous pousse.
Une vague un peu plus grosse passa et fit un "plouf" sur le pont. La marmite glissa et le biscuit du perroquet vola en l'air. Pipo l'attrapa et fit un salut comme un petit pirate.
Le Vent d'Écume trouva une trouée dans le brouillard. Là, comme une fenêtre ouverte, apparut la Chapelle Blanche, mince et fière. Elle était sur une petite colline. La pierre rouge était un peu devant. Mais quand le bateau bougeait, ils perdaient l'alignement.
— Alignement ! s'exclama Lila. Comment on le voit, capitaine ?
Mira posa la longue-vue entre ses mains comme une baguette magique. Elle expliqua avec douceur :
— Imaginez que la pierre rouge est un petit bonhomme et la chapelle blanche est son ami. Quand le bonhomme cache l'ami derrière son dos, on sait qu'ils sont l'un devant l'autre. Le bateau doit suivre cette ligne.
Lila regarda, Nino se pencha, Monsieur Barbe fit une moue concentrée. Ils changèrent doucement la voile, ils parlèrent ensemble, ils rirent parfois. Parfois ils faisaient une erreur. Une fois, ils suivirent une mouette qui chantait trop fort. La mouette les mena vers un banc de sable. Oh ! Il y eut des coeurs qui battirent fort. Mais vite, grâce aux yeux malins de Mira et à l'idée de Lila de regarder les vagues, ils virèrent.
— Bien joué ! cria Mira. Tu as de la malice, Lila.
Le vent se calma un peu. La pluie menaça, puis ne vint pas. Le bateau tenait bon. Les cordes cassèrent un petit peu, mais la couturière du bord, Mère Tisse, recousit et raccommoda avec un morceau d'étoffe rouge. La vie de pirate était faite de petits bricolages.
À un moment, Nino eut peur. Il s'était penché trop et voyait les rochers tout près.
— J'ai peur, dit-il, sa voix tremblante.
Mira descendit en silence. Elle s'assit près de lui et lui prit la main.
— Moi aussi j'ai parfois peur, dit-elle. Mais le courage, ce n'est pas de ne jamais avoir peur. C'est d'avancer quand on en a. Et tu as déjà le courage dans ton sourire. Regarde les amers, souffla-t-elle. Regardons-les ensemble.
Nino regarda et sourit. Ensemble, ils alignèrent un peu mieux les deux amers. C'était comme placer deux perles sur un fil. Le bateau glissa. Les vagues chuchotèrent. Pipo raconta une blague pour alléger l'atmosphère, et tout le monde rit. La brume commença à se déchirer.
Chapitre 3 — Le bon cap et la longue-vue fermée
Le soleil revint, timide comme un enfant qui sort d'une maison. Les amers se révélèrent net : la pierre rouge avait une tache en forme de coeur, la chapelle blanche avait une petite cloche dorée. Mira regarda par la longue-vue. Elle posa un doigt sur sa lèvre, comme pour dire "chut", puis elle parla doucement pour tout le monde.
— Écoutez bien, dit-elle. Quand la pierre rouge et la chapelle blanche seront alignées, je donnerai le cap. Nous irons doucement et nous entrerons par le chenal sûr.
Les matelots obéirent. Lila tira une drisse, Monsieur Barbe donna un coup de gouvernail, Mère Tisse fit signe et la voile prit la bonne forme. Le Vent d'Écume se glissa comme une oiseau entre les rochers.
— Regarde ! souffla Nino. Ils sont alignés !
En effet, la pierre rouge et la chapelle blanche formaient une ligne droite. C'était comme voir deux doigts qui indiquent le chemin. Le bateau suivit cette ligne. Les rochers deviendraient loin, les vagues deviendraient douces. L'air sentait la pomme et un peu la mer.
Puis il y eut un dernier défi : un nuage bas vint comme un rideau noir. Il martela l'eau d'une pluie vive. Les enfants secouèrent leurs capes. Le Vent d'Écume grinça un peu. Mais l'équipage se souvenait des réparations et des mots de Mira. Ils s'entraidèrent. Chacun trouva sa place.
Nino attrapa une corde et fit comme un grand. Lila chanta une chanson que sa mère lui avait apprise. Monsieur Barbe balança le rythme avec sa voix grave. Même Pipo ajouta un petit "haaaar" qui faisait rire. En travaillant ensemble, ils passèrent la pluie.
Quand la pluie se calma, la baie apparut. C'était comme un jardin caché. L'île était petite, couverte d'arbres et de pommiers. Des oiseaux vinrent saluer. Les enfants sautèrent sur le pont, les yeux brillants. Mira regarda son équipage. Elle se sentit heureuse.
— Nous avons aligné les amers grâce à l'écoute, dit-elle. Grâce au courage. Grâce à l'amitié.
Ils accostèrent doucement. Les pommes étaient sucrées comme un secret sucré. Ils en goûtèrent, et Mira en donna une à Pipo, qui la grignota en faisant une mine de chef.
Le soleil descendait lentement. Les couleurs devinrent chaudes et douces. Mira prit la longue-vue. Elle l'avait utilisée pour guider tout le monde. Elle la regarda avec tendresse. C'était un objet utile, mais ce n'était pas elle qui décidait. C'était l'équipage.
Elle détourna un peu la tête et sourit.
— La longue-vue nous a aidés, dit-elle. Mais maintenant, nous avons trouvé notre chemin. Il est temps de la ranger.
Mira replia la longue-vue et la referma doucement. Le bruit de la laiton se fit doux. Elle la passa dans son étui et la remit près d'elle. Nino s'approcha et toucha l'étui du bout des doigts.
— On la rangera pour une autre aventure, dit Mira. Les amers restent des amis à suivre et le monde garde toujours des surprises.
Ils regardèrent la mer. Le Vent d'Écume se balançait comme une berceuse. Les étoiles commencèrent à poindre, comme des petites lanternes. Les enfants s'endormirent sur des coussins, fatigués mais heureux. Mère Tisse chanta une chanson douce. Monsieur Barbe raconta une dernière petite histoire, avec des mains qui font de grands gestes.
Pipo se posa sur l'épaule de Mira. La capitaine caressa sa tête verte. Elle ouvrit les yeux vers l'horizon, vers le large qui chambrille encore. Elle pensa à toutes les aventures qui attendent. Elle pensa aux amers, petits et grands, qui aident à trouver un chemin quand on ne voit pas loin. Elle pensa au courage de Nino, à la malice de Lila, à la voix de Monsieur Barbe et à la chaleur de la marmite.
Puis, doucement, elle rabattit la longue-vue. Elle fit un petit geste, comme pour fermer un livre préféré. Le son était doux. Le monde était en paix.
— Bonne nuit, dit-elle à l'équipage. Demain, une autre mer nous attendra.
Et la longue-vue resta fermée, brillante et prête, comme un secret sage qui attend une nouvelle histoire. Les étoiles veillèrent. Le Vent d'Écume chuchota des promesses. Les rêves des enfants furent pleins de vagues et de pommes sucrées. Et la mer, parée de souvenirs, continua d'appeler les curieux et les courageux.