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Conte des Mille et Une Nuits 9 à 10 ans Lecture 15 min.

L'étoile-charnière et la balance de vérité

Dans un souk animé, le juste marchand Nadir aide Lina, une fillette poursuivie pour une mystérieuse pierre, et avec l'aide de la boulangère Safiya ils utilisent sagesse et solidarité pour la protéger.

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Nadir, visage serein et moustache fine, porte une tunique ocre et un tablier en lin; protecteur, il pose une petite balance en laiton et un miroir ovale sur le comptoir en bois en regardant doucement Lina, une fillette d’environ 9 ans aux cheveux noirs lisses et sandales usées, inquiète mais soulagée, qui serre un anneau de cuivre à sa droite. Safiya, la boulangère d’environ 35 ans aux joues rondes et mains farineuses, coiffée d’un foulard bleu, attend dans l’arrière-boutique prête à ouvrir une porte cachée en tenant un petit sac de farine. Au fond, Sami, un garçon de 5 ans aux cheveux bouclés, s’approche joyeusement depuis l’entrée. La boutique compacte du souk présente des étagères en bois garnies d’épices ocres et rouges, des paniers d’oranges, des lanternes en métal patiné suspendues au plafond; une lumière douce filtre par une petite ouverture, créant une ambiance chaleureuse mais tendue, aux couleurs chaudes (ocre, brique, bleu profond) et aux contours nets. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Quand la lune posa son ongle d'argent sur les toits de cuivre, le vieux conteur Haroun s'éclaircit la gorge. Autour de lui, des enfants s'installèrent comme des chatons en cercle, et un marchand de dattes fit claquer sa langue, impatient.

« Ce soir, dit Haroun, je vais vous raconter l'histoire de Nadir, peseur au grand souk, dont la balance ne mentait jamais. »

Dans la ville de Zahir, les étals étaient des jardins d'épices : cannelle comme des brindilles de soleil, cumin comme des graines de secret, safran plus précieux qu'un sourire de prince. Au milieu de ce parfum, Nadir tenait boutique. Sa balance, deux plateaux de laiton, semblait avoir une âme : elle penchait au moindre mensonge comme un oiseau qui refuse une cage.

Nadir avait des yeux calmes, une voix douce, et une politesse qui donnait envie de lui rendre la monnaie juste. On disait de lui : « Il pèse le riz, mais aussi les mots. »

Un matin, une petite silhouette se glissa entre les paniers de figues. C'était une fillette aux cheveux noirs comme la nuit sans étoile. Ses sandales étaient fatiguées, et ses mains serraient un petit sachet de toile.

Elle chuchota : « Monsieur… je m'appelle Lina. Je dois acheter du pain pour mon petit frère. Mais… on me suit. »

Nadir leva les yeux. Derrière elle, deux hommes au sourire trop large flânaient près d'un vendeur de tissus. Ils avaient l'air de chats qui font semblant de dormir.

« Approche, Lina, dit Nadir. Ici, la justice a une porte, et ma boutique en est la poignée. »

Lina avança, tremblante.

« Qu'y a-t-il dans ton sachet ? »

« Une pierre… On m'a dit qu'elle vaut beaucoup. On m'a dit aussi de ne la montrer à personne. »

Nadir fit un petit rire, léger comme un grelot : « Dans ce souk, même les moustaches des chèvres ont des oreilles. Ne la montre pas. Mais laisse-moi protéger ton chemin. »

Et, comme si le hasard avait une plume, Nadir remarqua un détail : la lumière, en touchant la toile, semblait hésiter, comme si elle ne savait pas quel visage prendre.

Chapitre 2

Nadir posa un poids sur sa balance et fit mine de compter des pois chiches.

« Lina, dit-il sans bouger les lèvres, nous allons faire comme les marchands sages : nous allons parler avec nos mains. »

Il tendit à la fillette un petit paquet de farine, puis glissa dessous un minuscule anneau de cuivre, tout simple.

« Prends ceci. C'est un “cercle de courtoisie”. Si tu as peur, serre-le dans ta paume. Les gens méchants n'aiment pas les mains fermées, ça leur rappelle les portes verrouillées. »

Lina cligna des yeux. « Ça marche vraiment ? »

« Ça marche surtout parce que tu n'es pas seule, répondit Nadir. Et parce que la peur, quand on la regarde en face, rapetisse comme un raisin au soleil. »

Les deux hommes s'approchèrent enfin.

« Beau peseur, dit l'un, nous cherchons une enfant. Elle a… emprunté quelque chose. »

Nadir inclina la tête, poli comme une tasse de thé. « Dans mon souk, on ne parle pas d'emprunt avec des dents dehors. Dites-moi plutôt : que cherchez-vous exactement ? »

L'autre homme montra ses doigts, impatients. « Une pierre. Une pierre qui brille. »

Nadir soupira, comme si la bêtise était un sac de farine trop lourd.

« Beaucoup de pierres brillent. Certaines dans les bagues, d'autres dans les regards. Laquelle voulez-vous peser ? »

Les hommes fronçaient les sourcils. Lina, elle, serrait l'anneau.

Nadir eut une idée, une idée fine comme une aiguille mais solide comme une corde.

Il sortit de sous son comptoir un petit miroir, ovale, encadré de bois.

« Ah ! dit-il. Vous parlez sûrement de la Pierre-Miroir. Elle ne se voit que si l'on est… parfaitement honnête. »

Les deux hommes se raidirent. « Donne-la ! »

Nadir posa le miroir sur la balance. À gauche, il mit un poids marqué « VÉRITÉ ». À droite, rien.

La balance pencha… du côté du poids, bien sûr.

Nadir fit mine d'être surpris : « Oh ! Elle est très légère aujourd'hui. Cela veut dire que, dans ce coin du souk, l'honnêteté manque d'air. »

Un petit rire courut parmi les clients. Les deux hommes se vexèrent.

« Assez ! » grogna l'un.

Nadir, toujours calme, indiqua la porte arrière de sa boutique, celle qui donnait sur une cour.

« Si vous voulez discuter, faisons-le dehors. Le souk préfère les bonnes manières. »

Pendant qu'ils passaient devant le comptoir, Nadir glissa à Lina, tout bas : « File par l'arrière. Va chez la boulangère Safiya. Dis-lui : “Le cumin cherche la cannelle.” Elle comprendra. »

Chapitre 3

Lina s'échappa comme une goutte d'eau entre deux doigts. Dans la cour, des jarres dormaient à l'ombre, et une fontaine chantait un air ancien. Elle courut jusqu'à une ruelle où le pain chaud parfumait l'air, comme une promesse.

Safiya, la boulangère, avait des joues rondes et des bras forts, et son rire faisait lever la pâte.

Lina haleta : « Le cumin cherche la cannelle ! »

Safiya ne posa aucune question inutile. Elle ouvrit un placard… qui n'était pas un placard, mais une petite porte cachée derrière des sacs de farine.

« Entre, ma colombe. »

À l'intérieur, un couloir étroit était éclairé par des lanternes bleues. La lumière y ressemblait à de l'eau. Lina sentit son cœur ralentir : la peur, surprise, trébuchait.

De l'autre côté de la porte, dans la boutique de Nadir, les deux hommes avaient compris trop tard.

« Où est l'enfant ? »

Nadir haussa les épaules. « Peut-être dans vos mauvais rêves. »

Ils se jetèrent vers l'arrière, mais Safiya avait refermé la porte invisible. Les hommes poussèrent, tapèrent, jurèrent. Rien.

L'un d'eux cracha : « Sorcellerie ! »

Nadir sourit : « Non. Boulangerie. C'est encore plus puissant. »

Ils voulurent retourner au souk, mais voilà que la balance de Nadir se mit à tinter toute seule, comme un petit carillon. Et le miroir ovale, posé à côté, renvoya soudain leur visage… déformé, avec des nez longs comme des mensonges.

Les clients éclatèrent de rire.

« Regardez ! s'exclama un vendeur de pistaches. Leur honnêteté a fondu ! »

Rouges de honte, les deux hommes prirent la fuite, bousculant des paniers d'oranges qui roulèrent derrière eux comme des petits soleils moqueurs.

Quand la boutique retrouva son calme, Nadir ferma doucement ses volets. Il murmura : « Bien. Maintenant, occupons-nous de Lina. »

Chapitre 4

Dans le couloir bleu, Lina avançait derrière Safiya, qui portait une lanterne.

« Où allons-nous ? » demanda Lina.

« Là où vont les choses précieuses quand elles ont besoin d'être protégées, répondit Safiya. Là où les portes ne se voient qu'avec le cœur. »

Au bout du passage, une alcôve s'ouvrit sur une petite salle ronde. Au centre, un tapis usé dessinait une rose des vents. Sur le mur, une inscription : « LA JUSTICE EST UNE AMITIÉ QUI SE TIENT DROITE. »

Nadir arriva par une autre ouverture. Il fit un clin d'œil à Lina.

« Tu vois, dit-il, nos chemins se rejoignent comme deux ruisseaux. »

Lina sortit enfin le sachet.

« On m'a donné ça au marché des caravanes. Un vieil homme m'a dit : “Garde-la. Elle ouvre les portes invisibles.” Mais je ne veux pas de problèmes. Je veux juste du pain… et que mon frère ne pleure pas. »

Nadir prit le sachet sans brusquerie. Il ne l'ouvrit pas tout de suite.

« La magie, dit-il, n'est pas un jouet. C'est comme le feu : ça réchauffe ou ça brûle, selon la main qui le tient. »

Il posa le sachet sur la balance qu'il avait apportée, une petite balance de voyage. Safiya leva un sourcil.

« Tu pèses une pierre ? »

« Je pèse l'intention, répondit Nadir. »

Il mit sur un plateau le sachet, sur l'autre un poids marqué « GÉNÉROSITÉ ». Étrangement, la balance resta presque équilibrée.

« Bon signe, murmura-t-il. »

Puis il ajouta un second poids, plus petit : « RUSE DU CŒUR ».

La balance pencha légèrement. Comme si la pierre, ou ce qu'elle était, saluait.

Nadir ouvrit le sachet. Une pierre y reposait, pas plus grosse qu'une noix, mais elle contenait une lueur, comme un petit matin prisonnier.

Lina souffla : « On dirait une étoile tombée. »

« Une Étoile-Charnière, dit Nadir. Elle ouvre ce qui est fermé… mais seulement si l'on pense d'abord à quelqu'un d'autre qu'à soi. »

Safiya croisa les bras. « Et si on l'utilise pour cacher Lina ? »

Nadir hocha la tête. « Oui. Mais mieux encore : pour protéger, et pour créer une amitié qui tiendra longtemps après que la magie se sera endormie. »

Il se pencha vers Lina.

« Tu m'as fait confiance, Lina. Maintenant, fais-moi confiance encore un peu. Nous allons ouvrir une porte… pas pour fuir toujours, mais pour retrouver un endroit sûr. »

Chapitre 5

Ils posèrent l'Étoile-Charnière au centre du tapis, sur la rose des vents. Nadir s'agenouilla, comme on s'agenouille devant une fontaine, par respect pour l'eau.

« Étoile, dit-il, ouvre la porte qui mène à l'équité. Pas celle qui cache les voleurs, mais celle qui garde les enfants. »

Lina serra l'anneau de cuivre. Safiya posa une main chaude sur son épaule.

La pierre brilla, et la lumière dessina sur le mur une silhouette de porte. Pas une vraie porte avec des clous, non : une porte de clarté, fine comme une feuille de papier.

On entendit, de l'autre côté, un bruit de marché… mais plus doux, comme si les cris étaient devenus des chansons.

Nadir prit Lina par la main. « Prête ? »

« Prête, dit Lina, et sa voix tremblait moins. »

Ils passèrent.

Ils se retrouvèrent dans une petite place inconnue, baignée d'un soleil tranquille. Un puits au centre, des arbres chargés de grenades, et une petite école dont la porte était peinte en bleu.

Une femme sortit de l'école : la maîtresse. Elle avait des yeux attentifs.

Nadir s'avança et salua.

« Madame, voici Lina. Elle a besoin d'un endroit sûr, et d'amis. »

La maîtresse regarda Lina, puis sourit comme un livre qui s'ouvre.

« Ici, dit-elle, les enfants apprennent à compter… et à se compter les uns sur les autres. »

Lina chuchota : « Mon petit frère, Sami, est chez une voisine. Je dois le retrouver. »

« Nous allons le faire, répondit Nadir. Et Safiya apportera du pain. On ne peut pas sauver une journée le ventre vide. »

Safiya, qui avait passé la porte derrière eux, éclata d'un rire. « Enfin quelqu'un qui parle correctement ! »

Grâce à la maîtresse, ils envoyèrent un message à la voisine. Peu après, Sami arriva en courant, petit cyclone de boucles, et se jeta dans les bras de sa sœur.

« Lina ! J'avais peur que tu disparaisse comme une bille sous un tapis ! »

« Je suis là, dit Lina. Et j'ai… des amis. »

Nadir leur donna le paquet de farine et un petit sac de dattes.

« Ce n'est pas la pierre qui vous nourrira, dit-il. C'est la gentillesse des gens et votre courage. »

Lina leva les yeux. « Et l'Étoile-Charnière ? »

Nadir sortit la pierre. Elle brillait moins, comme si elle avait dépensé son éclat pour faire le bien.

« Les vraies portes, dit-il, ne sont pas toujours dans les murs. Parfois elles sont dans les personnes. »

Il posa la pierre dans la main de la maîtresse.

« Gardez-la. Qu'elle serve à ouvrir l'école à ceux qui ont besoin d'apprendre, et à fermer la route à ceux qui veulent voler. »

La maîtresse inclina la tête. « Nous la garderons avec sagesse. »

Le soir venu, Nadir raccompagna Lina et Sami chez eux, et Safiya leur fit promettre de venir goûter ses pains au miel.

Sur le chemin, Lina demanda : « Monsieur Nadir… pourquoi m'avoir aidée ? »

Nadir réfléchit, puis répondit :

« Parce qu'une balance juste ne sert à rien si le cœur penche du mauvais côté. Et parce que l'amitié… c'est une lampe. Quand on l'allume pour quelqu'un, on voit aussi mieux son propre chemin. »

Lina sourit. « Alors je veux être une lampe, moi aussi. »

« Très bonne idée, dit Nadir. Mais pas trop près des rideaux, ajouta-t-il avec un humour doux. Ta mère me gronderait. »

Les enfants rirent.

Et Haroun, le conteur, termina ainsi, sous la lune qui écoutait :

« Retenez ceci : la ruse du cœur n'est pas un piège, c'est une clé. Et la plus belle magie du souk, ce n'est pas l'or ni les pierres : c'est l'amitié, qui pèse toujours juste et n'abandonne jamais les petits. »

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Peseur
Personne qui mesure le poids des choses, comme des grains ou des fruits.
Souk
Marché en plein air où l'on vend des objets, des aliments et des tissus.
étals
Tables ou bancs où les commerçants exposent leurs marchandises.
Alcôve
Petit coin fermé dans une pièce, souvent intime et caché.
Lanterne
Objet qui contient une bougie ou une lampe pour donner de la lumière.
Étoile-Charnière
Pierre magique du récit qui peut ouvrir des portes pour aider les gens.
Pierre-Miroir
Objet du récit qui reflète la vérité ou l'honnêteté des gens.
Cercle de courtoisie
Petit objet symbolique donné pour apporter du courage et de la politesse.
RUSE DU CŒUR
Expression du récit qui parle d'une astuce faite avec bonté et intelligence.
GÉNÉROSITÉ
Qualité de donner aux autres sans attendre en retour, par bonté.
VÉRITÉ
Ce qui est réel et exact, sans mensonge ni erreur.

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