1. Le village qui bâille
Dans le village de Miel-qui-Chante, les maisons avaient des toits ronds comme des chapeaux, et les fenêtres brillaient comme des bonbons au soleil. Le matin, tout le monde disait bonjour aux fleurs, et les fleurs répondaient en parfum.
Mais ce jour-là, le village bâillait. Les fontaines faisaient « glou… glou… » tout doucement, comme si elles avaient oublié leur chanson. Même la grande cloche de la place, d'habitude si joyeuse, sonnait petit: « ding… » puis plus rien.
Lina et Malo, deux enfants de quatre ans, le remarquèrent tout de suite. Lina avait des boucles noires et des yeux curieux. Malo avait un rire qui sautait comme une balle. Il se déplaçait avec un petit fauteuil à roulettes, et ses roues faisaient un bruit doux: « rou-rou ». Ça ne l'empêchait pas d'aller partout où l'aventure l'appelait.
Sur la place, Mamie Brindille, la boulangère, posa une main sur son tablier.
« Mes petits, la Source de Lumière s'est endormie, » dit-elle. « Sans elle, nos chansons deviennent toutes petites. »
Lina fronça le nez.
« Une source… qui s'endort? »
Mamie Brindille hocha la tête.
« Oui. Elle est au bout du Chemin des Nuages. Il faut lui rappeler de briller. »
Malo tapa doucement dans ses mains.
« On y va! On y va! »
Lina regarda la cloche silencieuse.
« On va sauver le village, » dit-elle, comme si elle posait une étoile dans l'air.
Ils prirent un sac: une petite gourde, deux biscuits, et une plume bleue porte-bonheur. Le vent, curieux lui aussi, leur chuchota: « Courage, courage… »
2. Le Chemin des Nuages
Le Chemin des Nuages commençait derrière les champs de coquelicots. La route ressemblait à un ruban blanc, déroulé par une main invisible. Tout autour, l'univers était merveilleux: des arbres à pommes dorées, des papillons grands comme des mouchoirs, et des rochers qui souriaient quand on les chatouillait avec un brin d'herbe.
Lina marchait en sautillant. Malo roulait à côté d'elle. Ensemble, ils allaient au même rythme, comme deux tambours dans une même chanson.
Bientôt, ils arrivèrent devant un petit pont de cristal. Sous le pont, une rivière murmurait comme une maman qui raconte une histoire.
Sur le pont, une grenouille-portier portait un minuscule chapeau.
« Halte! » croassa-t-elle gentiment. « Pour passer, il faut dire un mot de cœur. »
Lina pensa, puis dit:
« Merci. »
La grenouille sourit si fort que ses yeux brillèrent.
« Passez! Le merci ouvre les portes invisibles. »
Plus loin, un grand champ de pissenlits les attendait. Les graines s'envolaient comme des petits parapluies. Soudain, un tourbillon de vent emporta la plume bleue de leur sac.
« Oh non! » fit Malo.
La plume tourna, tourna, et se posa tout en haut d'un buisson.
Lina regarda Malo. Malo regarda Lina.
« On peut la rattraper ensemble, » dit Malo.
Lina prit une longue tige souple, comme une canne à pêche. Malo s'approcha avec son fauteuil et bloqua doucement les roues dans l'herbe pour être bien stable.
« Prête? » demanda Lina.
« Prêt! » répondit Malo.
Lina tendit la tige, Malo guida:
« Un petit peu à droite… encore… stop! »
La plume glissa jusqu'à eux, légère comme un rire.
« Bravo nous! » dit Lina.
Et le vent, un peu gêné, souffla plus doucement, comme pour s'excuser.
Après le champ, une colline de coton se dressait. On aurait dit un gros oreiller posé sur la terre. Au sommet, une porte ronde attendait, dessinée dans un nuage.
Un petit renard argenté, aux moustaches comme des fils de lune, les salua.
« Je suis Lune-Rousse, » dit-il. « La Source de Lumière est derrière cette porte. Mais elle n'écoute que les voix courageuses. »
Malo inspira.
« On n'a que quatre ans… »
Lune-Rousse cligna de l'œil.
« Le courage n'a pas d'âge. Le courage, c'est une petite lampe dans le ventre. »
Lina posa sa main sur son cœur.
« Ma lampe est allumée, » dit-elle.
Malo rit, et son rire fit « ding! » comme une mini-cloche.
« La mienne aussi! »
Ils poussèrent la porte de nuage. Elle s'ouvrit sans bruit, comme un secret.
3. Le réveil de la Source
De l'autre côté, il y avait une grotte douce et brillante, tapissée de pierres qui ressemblaient à des bonbons de verre. Au milieu, une grande vasque d'eau claire dormait. Au-dessus, une petite étoile pendait, fatiguée, comme une luciole qui a trop dansé.
Lina s'approcha tout doucement.
« Bonjour, Source de Lumière, » chuchota-t-elle. « Le village a besoin de ta chanson. »
Malo roula près de la vasque. Il regarda l'eau, puis parla comme on parle à un ami.
« Tu peux te reposer… mais pas trop longtemps. On t'attend. »
Rien ne bougea. Alors Lina eut une idée.
Elle sortit un biscuit et le posa près de l'eau, comme une offrande de goûter.
Malo, lui, fredonna une petite mélodie simple:
« La-la-la… la-la-la… »
C'était une chanson de maison, une chanson de câlin.
Lune-Rousse se mit à taper doucement de la queue, comme un tambour.
Et Lina ajouta:
« On croit en toi. »
À ces mots, l'étoile au-dessus de la vasque frissonna. L'eau fit « plip! » puis « plip-plip! » comme des petits pas. Une lueur monta, comme un soleil miniature qui se réveille.
La Source de Lumière ouvrit, si on peut dire, ses yeux de clarté.
Une voix douce, comme du miel tiède, remplit la grotte:
« Merci de m'avoir appelée avec gentillesse. J'avais oublié que ma lumière sert à aimer. »
Lina sourit.
« Ta lumière sert à chanter aussi! »
La Source rit, et son rire devint une pluie d'étincelles.
Un rayon sortit de la vasque, se glissa sous la porte de nuage, et fila vers Miel-qui-Chante, rapide comme un cerf-volant. Lina et Malo sentirent la chaleur joyeuse sur leurs joues.
Sur le chemin du retour, tout semblait plus vivant. Les arbres agitaient leurs branches comme des mains. Les papillons faisaient des pirouettes. Même les rochers souriaient sans qu'on les chatouille.
Quand ils arrivèrent à la place du village, la grande cloche se réveilla d'un coup:
« DING-DONG! DING-DONG! »
Les fontaines chantèrent fort: « glou-glou-glou! »
Mamie Brindille courut vers eux et les serra doucement.
« Vous l'avez fait! »
Malo dit, fier et tranquille:
« On a juste parlé avec le cœur. »
Lina ajouta:
« Et on a fait ensemble. »
Le soir, le village brilla comme une lanterne. Lina et Malo s'assirent sur un banc. Au-dessus d'eux, les étoiles clignaient, comme si elles applaudaient en silence.
Dans l'air, la morale se posa doucement, comme une plume bleue retrouvée: quand on est curieux et courageux, et qu'on avance ensemble, même une grande lumière peut se réveiller. Et dans chaque petit cœur, il y a une lampe qui sait le chemin.