Chapitre 1
Dans la ville de Brindille-sur-Rivière, tout le monde connaissait Lino le lémurien. Il parlait doucement, marchait sans se presser, et quand une dispute commençait au marché, il disait simplement : « On respire. Un, deux, trois. » Et, comme par magie, les moustaches se détendaient.
Ce matin-là, Lino devait livrer un petit panier de feuilles de menthe à Mamie Castor. « Pour mon thé de souvenirs », disait-elle. Lino aimait cette phrase. Un thé qui aide à se rappeler, ça lui semblait aussi important qu'un parapluie quand il pleut.
En traversant la place, il aperçut une drôle de cabine posée entre la fontaine et le banc des pigeons. Une cabine brillante, avec une poignée qui clignotait comme un luciole pressée.
Une pie curieuse se posa dessus. « Ça, c'est nouveau ! »
Lino s'approcha. Une étiquette pendait : NE PAS TOURNER LA POIGNÉE (sauf si vous aimez les surprises).
Lino sourit. « Les surprises, je les préfère petites. »
Mais la poignée clignota plus fort, comme si elle l'appelait. Lino posa sa patte… et, sans vraiment le vouloir, il tourna.
PFFFT ! Un vent qui sentait la poussière de vieux livres l'enveloppa. La place disparut. Lino eut juste le temps de penser : Je n'ai même pas livré la menthe…
Chapitre 2
Quand le monde se recolla, Lino se retrouva dans un grand atelier. Il y avait des métiers à tisser partout, en bois sombre, qui faisaient « tac-tac, tchac ! » comme des becs qui tapotent. Des fils multicolores couraient d'un mur à l'autre, comme des rivières de laine.
Des animaux s'activaient : des renards avec des tabliers, des blaireaux au nez poudré de fibres, et une chouette qui notait tout sur un carnet. L'air sentait la cire, la laine chaude et le temps… un peu comme une vieille armoire pleine d'histoires.
Un lapin tisserand leva la tête. « Hé ! Toi, le rayé avec une queue comme une écharpe ! Tu arrives en retard ! »
Lino cligna des yeux. « Moi ? Je… je viens de la place. Enfin, de… euh… »
La chouette s'approcha, ses lunettes glissant sur son bec. « Tu n'es pas de l'atelier. Tes mots ont l'accent du plus tard. »
« Du plus tard ? »
Elle hocha la tête. « Ici, on tisse des tapis pour la Fête des Saisons. Et… » elle plissa les yeux, « ton arrivée n'est pas prévue dans la mémoire de nos fils. C'est… un petit nœud de temps. »
Lino avala sa salive. « Je veux juste rentrer chez moi. »
Le lapin soupira. « D'abord, aide. Le grand rouleau de fil d'or est coincé. Sans lui, pas de motif. Sans motif, pas de fête. Et sans fête… » Il frissonna. « Les anciens seront tristes. »
Lino regarda les fils. Ça avait l'air compliqué, mais pas dangereux… enfin, c'est ce qu'il croyait.
Chapitre 3
On l'emmena près du rouleau d'or. Il était énorme, presque aussi haut que Lino, et coincé sous une poutre. Autour, des fils déjà tendus vibraient doucement, comme des cordes de guitare.
La chouette chuchota : « Attention. Un fil tiré au mauvais endroit et tu changes un motif. Un motif changé, et tu changes un souvenir. »
Lino leva les mains. « Je promets, je touche avec douceur. Je suis plutôt du genre… apaisant. »
Le lapin ricana : « Tant mieux. Ici, même les moustaches doivent chuchoter. »
Lino observa. Le rouleau d'or était bloqué par un petit clou tordu. Simple. Il le vit tout de suite. « Si on enlève ça, ça roule. »
« Oui, mais sans tirer le fil déjà tissé », avertit la chouette.
Lino glissa une brindille sous le clou. Tout doucement. Trop doucement, peut-être. Derrière lui, un renard impatient souffla : « Plus vite ! »
Lino sursauta. La brindille dérapa. Et ping ! un fil bleu se décrocha, se mit à serpenter dans l'air, et s'enroula autour de la patte de Lino.
« Oups… » fit Lino, avec un sourire gêné.
Le fil bleu tira. Pas fort, mais avec une obstination de limace. Lino glissa, puis fut entraîné entre deux métiers à tisser.
« Attrape-le ! » cria le lapin.
« Ne coupe surtout pas ! » cria la chouette.
Lino tenta de se dégager. Le fil bleu vibrait, comme s'il chantait un souvenir. Il y eut un éclair doux, et Lino vit, comme dans une bulle, une image de la place du marché… mais différente : la fontaine n'avait pas de statue. Et le banc des pigeons était… cassé.
« Oh non… » murmura Lino. « J'ai fait un paradoxe, c'est ça ? »
La chouette le rattrapa par l'épaule. « Un petit. Malicieux. Réversible si tu fais bien. Écoute : le temps aime les choses rangées. Il faut remettre le fil exactement où il était. »
Le renard, penaud, grattait le sol. « Désolé… je suis allergique à la patience. »
Lino souffla. « On va faire comme avec une dispute : on ralentit. On respire. Un, deux, trois. »
Chapitre 4
Ils s'assirent autour du métier comme autour d'un puzzle géant. La chouette montra les endroits où le fil bleu devait passer : au-dessus de la barre lisse, sous la barre rugueuse, puis entre deux fils rouges « comme deux fraises qui se tiennent la main ».
Lino répéta : « Au-dessus, dessous, entre les fraises. »
Le lapin ajouta : « Et pas de saut de fraise, hein. Sinon, ça fait des trous dans les souvenirs. »
Lino prit le fil bleu. Il le posa doucement. Les autres animaux se turent. On n'entendait plus que le « tac-tac » des métiers, qui semblaient encourager.
Au moment délicat, Lino sentit le fil hésiter, comme s'il ne savait plus quelle époque choisir. Lino ferma les yeux et pensa à sa journée : la menthe, Mamie Castor, la place, le banc, la statue. Il se força à se souvenir précisément.
« Les souvenirs, c'est comme des nœuds bien faits », murmura-t-il. « Si on les respecte, tout tient. »
La chouette sourit. « Voilà la leçon. La mémoire n'est pas une cage. C'est une carte. »
Lino fit passer le fil entre les deux rouges. Une petite chaleur traversa l'atelier, comme un rayon de soleil qui se faufile. La bulle d'image revint : la fontaine retrouvait sa statue, le banc se réparait tout seul, planche par planche.
Le lapin poussa un soupir de joie. « Parfait ! Maintenant, le clou tordu. »
Cette fois, personne ne dit « plus vite ». Lino utilisa la brindille, en douceur. Le clou sortit. Le rouleau d'or se libéra et roula, majestueux, sans arracher quoi que ce soit.
Les métiers à tisser se remirent à chanter plus fort, un « tchac-tchac » content. Le renard souffla : « Bon. Je reconnais. La patience, ça gratte moins que je croyais. »
La chouette montra la cabine de métal, dans un coin de l'atelier, comme si elle y avait toujours été. « Ta poignée t'attend. Tu dois repartir au moment juste. Ni trop tôt, ni trop tard. Sinon… » Elle tapota son carnet. « Tu risques de te retrouver à déjeuner trois fois. »
Lino rit. « J'aime bien manger, mais trois fois le même brocoli, non merci. »
Chapitre 5
Avant de partir, le lapin lui tendit un petit morceau de tissu. Un carré bleu et or, avec un motif de feuille. « Pour te souvenir. Et pour te rappeler de ne pas tirer sur les fils du monde sans regarder. »
Lino serra le tissu contre lui. « Je n'oublierai pas. Merci. »
Il entra dans la cabine. La poignée clignota, moins pressée, comme une luciole polie. Lino souffla : « S'il te plaît, retour fidèle. Ma journée m'attend. »
Il tourna.
PFFFT ! Le vent de vieux livres revint, puis l'odeur du marché : pain chaud, herbe coupée, et… menthe froissée. Lino ouvrit les yeux. Il était exactement au même endroit, devant la fontaine, son panier à la patte. Une seconde seulement semblait avoir passé.
La pie le regarda. « Tu étais où ? Tu as fait une tête de quelqu'un qui a vu un tapis parler ! »
Lino sourit. « Un tapis ne parlait pas. Il chantait. C'est différent. »
Il courut chez Mamie Castor et lui donna la menthe. Elle huma. « Ah… ça sent le bon souvenir. »
Lino hésita, puis sortit le petit carré de tissu bleu et or.
Mamie Castor plissa les yeux. « Oh ! Un motif ancien. Ça me rappelle la Fête des Saisons d'autrefois… »
Lino sentit son cœur se gonfler, doux et chaud. Le présent tenait bien, comme un nœud solide.
Le soir, sur son lit, Lino accrocha le carré de tissu au mur. Il se dit : Je n'ai pas besoin de voyager dans le temps pour garder ce qui compte. Je dois juste y faire attention, maintenant.
Et, dehors, la place de Brindille-sur-Rivière resta bien à sa place, tranquille, comme si elle souriait aussi.