L'entrée en noir et blanc
La maison, la nuit, aimait jouer au piano avec ses couleurs. Tout devenait noir et blanc, comme des touches qui chuchotent. Milo, huit ans, écoutait ce murmure depuis son lit. Le carrelage de l'entrée ressemblait à un damier, la fenêtre à une feuille de papier, et l'ombre de l'escalier à un chat de charbon. Il aimait ce monde en encre et neige. C'était beau, un peu frissonnant, mais beau.
Ce soir-là, un drôle de “plof!” résonna. Puis un “frrrt!” Et encore “paf!” Milo se redressa.
“On dirait un poisson qui éternue…” murmura-t-il en souriant.
Dans l'entrée, le parapluie, noir comme un corbeau, s'ouvrait tout seul. Il s'ouvrait et se refermait, comme une fleur qui ne sait pas si le soleil est là.
“Paf!” fit-il encore, en claquant ses baleines.
Milo souffla. “Si maman se réveille, elle va croire qu'il pleut dans la maison.” Il posa les pieds sur le tapis, blanc comme du lait, et sentit un petit frisson lui chatouiller la nuque. Ce n'était pas un grand frisson, non. Plutôt un frisson curieux. Il avait un but très clair: fermer ce parapluie têtu qui s'ouvrait dans l'entrée.
“Je vais t'aider, monsieur Parapluie,” dit-il, tout bas. “Mais pas de bêtises.”
Il prit sa petite lampe qui éclairait en gris argent, comme un morceau de lune. La poignée était tiède sous ses doigts. Il pensa à une blague pour se donner du courage.
“Si je ferme un parapluie, est-ce que la nuit se coiffe?” Il sourit tout seul. Sa force intérieure crépitait, douce comme une veilleuse.
Le couloir des ombres gentilles
Le couloir était long, un peu froissé par les pas du jour. Les tableaux, avec leurs cadres sombres, ressemblaient à des fenêtres qui respirent lentement. Une petite brise, polie et fraîche, glissa dans le couloir, en faisant trembler le rideau.
“Hou… hou…” chanta la brise.
“Bonsoir, vent,” dit Milo. “Tu peux souffler doucement, s'il te plaît?”
“Hou… d'accord…” répondit la brise, surprise d'être saluée.
Près du porte-manteau, une silhouette mince se tenait droite. C'était Monsieur Portemanteau, grand squelette de bois aux bras toujours ouverts. Il fit un petit craquement de bonsoir.
“Bonsoir, jeune monsieur,” sembla-t-il dire en grinçant. Milo lui répondit:
“Bonsoir, monsieur qui tient les manteaux. Merci de garder les secrets,” chuchota-t-il, comme s'il parlait à un vieux gardien.
Quelque chose se frotta contre sa cheville. Un chat de nuit, tout en velours noir, les yeux ronds comme deux pièces de lune, ronronna.
“Bonjour, toi,” dit Milo. “Tu montes la garde?”
“Rrron-oui,” fit le chat.
“Paf!” fit le parapluie.
Milo sursauta un tout petit peu. Le chat leva la queue, fier, et frotta sa tête contre la jambe de Milo. “Rrron, rien de grave.”
La lumière de la lampe fit danser des dessins en noir et blanc sur le mur. Les ombres ressemblaient à des plumes, à des vagues, à des ailes. Le parapluie, planté dans le pot à parapluies, tremblait. Il s'ouvrait et se refermait, comme s'il respirait.
“Bonsoir, monsieur Parapluie,” dit Milo, avec une voix de chocolat chaud. “Je viens te fermer, d'accord? Pour que tout le monde dorme tranquille.”
“Frrrt… non,” répondit le parapluie, dans un souffle de tissu. “J'ai… j'ai…” Il cliqueta de ses baleines. “J'ai peur.”
Milo cligna des yeux. “Toi aussi? Moi aussi, parfois. Mais on peut se parler, tu sais.”
Le secret du parapluie
La brise passa, douce comme une main fraîche, et fit frissonner le tissu.
“Je jouais un peu,” avoua la brise. “Je pousse, il s'ouvre. C'est amusant.”
Milo sourit. “Je comprends. Mais il a peur.”
Le parapluie baissa ses baleines, timide. Son tissu noir avait des reflets d'orage, mais ses mots étaient tout petits.
“Quand je suis fermé, je ne vois plus la lune. Je n'entends plus les gouttes. J'aime les gouttes. Elles font de la musique… tic, tic, toc.”
“Tu aimes la pluie,” dit Milo. “Mais ce soir, il ne pleut pas dans la maison. Et tu fais du bruit. Le couloir n'arrive plus à rêver.”
Le chat miaula, comme un violoncelle en miniature. Monsieur Portemanteau fit un craquement, qui ressemblait à “hum”.
La brise, prise en faute, se fit discrète. “Je peux souffler… tout doux. Comme un chuchotis,” proposa-t-elle.
Milo s'agenouilla devant le parapluie. Il parla bas, comme à un ami.
“Je vais te fermer avec soin. Pas fort, pas vite. Et je te promets quelque chose: je te rouvrirai demain, près de la fenêtre, pour que tu boives la lumière du matin. Et si un jour il pleut, je t'emmènerai danser dehors, promis.”
“Promis?” fit le parapluie, d'une voix froissée.
“Promis sur mon lacet,” dit Milo. Il défit un lacet et le fit tourner comme un ruban. “Et tu sais, fermé, tu n'es pas dans le noir. Tu te reposes. Comme un cocon. Les papillons se reposent pour être plus beaux après.”
Le parapluie frémit. “Comme… un cocon?”
“Oui,” dit Milo, avec un clin d'œil. “Et la lune ne t'oubliera pas. Elle se glisse partout.”
Il sentit alors quelque chose grandir dans sa poitrine. Ni grand bruit, ni tambour. Plutôt une lampe petite et claire, qui disait: “Tu peux.” Sa force intérieure l'éclairait, comme une étoile qui n'a pas peur du ciel noir.
“D'accord,” soupira le parapluie. “Mais… tout doucement.”
Fermer en douceur
Milo posa sa main sur le manche, rond et lisse comme un galet. “Prêt?” demanda-t-il.
“Prêt,” souffla le parapluie.
La brise s'immobilisa, polie. Le chat s'assit, queue en point d'interrogation. Monsieur Portemanteau, très fier, tendit ses bras de bois pour aider. Milo inspira, comme on gonfle un ballon de courage. Il guida les baleines, une à une, clic, clac, sans les brusquer. Le tissu se replia comme une aile de chauve-souris qui va dormir. Rien de méchant, rien d'effrayant. Juste un geste attentif.
“Voilà,” chuchota Milo. “Tu es un cocon, maintenant.”
“Je… je crois que j'aime bien,” dit le parapluie, étonné de lui-même. “Je me sens entouré. C'est… doux.”
“Je l'attache?” proposa Milo, montrant son lacet.
“Oui, mais pas serré,” fit le parapluie.
“Promis.” Milo fit un nœud de papillon. Le chat approuva: “Rrron, chic.”
La maison soupira, soulagée. Le couloir retrouva son rêve en noir et blanc. Les tableaux fermèrent leurs paupières. La brise fit sa révérence, un souffle de velours. Monsieur Portemanteau, content de sa mission, craqua un “bravo” discret.
Milo tapota le parapluie. “Bonne nuit, ami.”
“Bonne nuit, petit courageux,” répondit le parapluie.
En remontant, Milo pensa à ce drôle de voyage. Il se dit: “La peur, parfois, c'est juste une chose qui veut qu'on l'écoute.” Il sentit encore la petite lampe au fond de lui, stable, claire. Elle n'avait pas besoin de crier pour éclairer. Elle brillait tout simplement.
Dans sa chambre, le lit l'attendait, blanc comme une plage. Milo se glissa dedans. Des ombres sages dansaient au plafond, comme des zèbres qui trottinent. Il imagina demain: ouvrir le parapluie près de la fenêtre, laisser la lumière du matin glisser dessus, comme du lait chaud sur du café. Il sourit.
“Tu as été très brave,” murmura la nuit.
“J'ai surtout été doux,” répondit Milo, à mi-voix. “Et ça, c'est fort.”
Le chat, sans bruit, avait suivi. Il sauta sur la couverture et s'enroula en boule, un petit nuage de poils nocturnes. Il ronronna un secret que seuls les enfants entendent:
“Quand on parle gentiment aux mystères, ils deviennent des amis.”
Et la maison, contente, referma le livre de ses ombres. Dans l'entrée, un cocon noir attendait la lune du matin. Milo ferma les yeux. Les touches du piano de la nuit glissèrent sous ses rêves, noires et blanches, et jouèrent une mélodie très douce. Puis tout se fit calme, rassurant, et le sommeil posa sur lui son parapluie de velours, bien fermé, bienveillant.