Le matin qui vira au gris
Mina Mirliflore se réveilla avec des chaussettes qui faisaient des bulles et un grand sourire. Sa maison de sorcière était peinte de mille couleurs : des portes en vert pomme, des escaliers en rayures violettes, des lampes en formes de citrouilles roses. Elle grommela joyeusement en avalant son porridge pétillant et partit chercher son chat à trois oreilles, Biscotte.
Mais le couloir... le couloir était devenu gris. Pas un gris élégant, non, un gris tout plat, comme une soupe sans sel. Les tableaux perdaient leurs sourires, la paillasson avait perdu son moelleux orangé, et les murs semblaient avoir oublié comment chanter. Mina posa sa tasse et fronça le nez. « Qui a fait ça ? » demanda-t-elle au chat. Biscotte cligna des yeux et sortit une petite moustache grise.
Mina trouva, collée au mur, une petite étiquette scintillante : "Couleur siphonnée par un siphon facétieux. Récupération en cours. — S." Mina rit un peu, puis fit une grimace. Elle connaissait un peu les siphons : des êtres farceurs qui aspirent ce qu'on préfère. Parfois des chaussettes, parfois des chansons, parfois des couleurs.
« Très bien, » dit Mina, décidée. « On va les retrouver. » Biscotte miaula comme pour confirmer, tout en sautillant sur ses trois pattes.
La piste des bulles réfléchissantes
Mina prit sa cape à pois, son chapeau qui gloussait quand il était content, et son balai qui ronronnait doucement. Elle suivit des traces minuscules : des bulles de couleur disparue flottaient à ras du sol, comme si on avait soufflé des gommettes invisibles. Chaque bulle laissait derrière elle un petit éclat, un souvenir de rouge ou d'azur.
En chemin, Mina rencontra Mademoiselle Grelotte, la voisine, qui avait perdu le rire de son jardin. « Tu as vu mes tulipes ? Elles semblent avoir fait une grève des couleurs, » grogna-t-elle. Mina donna à Grelotte un petit bonbon arc-en-ciel trouvé dans sa poche. Le bonbon fit pétiller les yeux de la voisine et un timide rose revint dans ses joues. « Merci ! » dit-elle.
Plus loin, une fontaine vivait un grand souci : ses poissons n'avaient plus de nageoires peintes. Mina fit un tour de chant avec son chapeau, qui fit apparaître une mélodie peinte en bleu ciel. Les poissons retrouvèrent leurs barrettes à pois et firent une danse de merci. Biscotte, qui observait, fit un salto et laissa tomber une plume multicolore — preuve que tout n'était pas perdu.
La tanière du siphon facétieux
Les bulles menèrent Mina jusqu'à une grille grinçante, sous laquelle s'enfonçait un tunnel qui sentait l'herbe mouillée. Le siphon habitait là, gloussant dans l'ombre. Mina n'avait pas peur, mais elle sentit un petit frisson. Elle prit une grande inspiration et dit : « Bonjour, Monsieur Siphon. On peut parler ? »
Une voix sifflante répondit : « Qui ose déranger ma collection de couleurs ? » Un petit être tout froncé sortit, coucou de tuyaux et yeux pétillants. Il était plus drôle que méchant : il portait un nœud papillon en confettis.
« J'ai pris les couleurs parce que je trouvais la vie trop plate, » avoua le siphon en remuant ses antennes. « Elles me faisaient envie. Et puis... je voulais voir si quelqu'un les aimait autant que moi. »
Mina sourit. « Tu aurais pu demander. On aurait partagé un bonbon arc-en-ciel. » Elle montra la plume tombée de Biscotte. « Regarde : quand on partage, les couleurs aiment mieux rester. Elles font des choeurs. »
Le siphon fronça son tuyau. Il avait un petit cœur de poussière qui clignotait. « Et si je rends tout... mais je garde une petite étincelle pour moi ? » proposa-t-il, hésitant. Mina hocha la tête. « D'accord, à une condition : viens jouer avec nous pour que tu n'aies plus besoin de voler. »
Retour en technicolor
Le siphon accepta. Il gonfla ses joues et souffla une trombe d'air qui fit éclater les bulles restantes. Les couleurs jaillirent comme des feux d'artifice : rouge pour la porte, citron pour la paillasson, violet pétillant pour les marches. Les murs se mirent à fredonner un air nouveau et même la tasse de Mina rit en sautillant sur la table.
La maison retrouva son éclat, mais mieux encore : le siphon, tout petit et tout penaud, apprit à aspirer juste les ennuis et à souffler des couleurs durant les fêtes. Mina organisa une grande tablée où chacun apporta quelque chose : des biscuits brillants, des rubans chantants et une soupe au sourire. Le siphon fut invité à jouer du kazoo en échange d'un siège et d'un chapeau en papier.
Biscotte trouva une nouvelle plume à collectionner et Mademoiselle Grelotte retrouva son jardin qui riait à nouveau. Mina, elle, posa sa tasse et regarda son couloir qui n'avait jamais paru si joyeux. Elle caressa le siphon, qui grogna d'un petit bruit content.
« Tu vois, Biscotte, » dit-elle, « les petites peurs s'apprivoisent quand on leur donne une tartine d'amitié. » Biscotte ronronna, et le chapeau de Mina gloussa une dernière note.
Ce soir-là, la maison entonna un grand chant en technicolor. Les murs, les portes, les chats et même le balai se mirent à danser. Et Mina, avec un sourire espiègle, se coucha heureuse : elle avait retrouvé les couleurs — et gagné un ami qui soufflait des arcs-en-ciel au lieu de les voler.