Chapitre 1 : La princesse qui écoute les murs
Il était une fois, dans le royaume inventé de Zinzolie, une princesse nommée Mirabelle. Elle avait une couronne un peu de travers (exprès) et une habitude encore plus étrange : elle écoutait tout. Pas pour espionner, non. Pour comprendre.
Ce matin-là, au château de Mousse-Étoilée, Mirabelle collait son oreille contre une porte.
« Chut… la porte parle », murmura-t-elle.
La porte, très fière, grinça : « Gniii… Gniii… »
« Elle dit qu'elle a besoin d'huile », conclut Mirabelle avec sérieux.
À ce moment, un page passa en courant, les bras pleins de rubans.
« Princesse ! Panique douce ! Le grand grimoire du royaume… fait des blagues tout seul ! »
« Des blagues ? » Mirabelle cligna des yeux. « Quel genre de blagues ? »
Le page reprit son souffle.
« Il change les mots ! Hier, la recette du gâteau royal est devenue… la recette du “gâteau-royal-qui-fait-des-bulles-et-qui-s'enfuit”. Et le gâteau s'est enfui. En bulles. »
Mirabelle se mordit la lèvre pour ne pas rire trop fort. Puis elle posa une main sur l'épaule du page.
« Raconte tout, lentement. Quand on écoute bien, les bêtises deviennent des indices. »
Le page obéit, et Mirabelle écouta, vraiment. Entre deux “euh”, elle repéra un détail :
« Le grimoire a rigolé quand on a prononcé… Jardin des Simples », dit-il.
Mirabelle redressa sa couronne de travers.
« Alors on va au Jardin des Simples. Et on écoutera les plantes. Les plantes savent toujours quelque chose, même si elles parlent en feuilles. »
Chapitre 2 : Le grimoire qui fait “Hic !”
Dans la grande bibliothèque, le grimoire était posé sur un lutrin, épais comme un coussin d'ogre. Il avait un fermoir en argent qui tremblotait, comme s'il avait le trac.
Mirabelle s'approcha doucement.
« Bonjour, Grimoire. Est-ce que tu as besoin… de parler ? »
Le grimoire répondit en s'ouvrant tout seul : FLAK !
Sur la page, une phrase apparut, puis se transforma sous leurs yeux :
« Attention, le sort… » devint « Attention, le s… sau… salsifis ! »
Et le livre fit : « Hic ! »
Le bibliothécaire, Maître Pommier, pâlit.
« Il a… le hoquet magique. C'est très rare. Et très… gênant. »
« Hic ! » fit le grimoire, comme pour confirmer.
Une pluie de confettis tomba du plafond, exactement sur la tête de Maître Pommier. Les confettis sentaient la menthe.
Mirabelle rit, mais gentiment.
« D'accord. Grimoire, je t'écoute. Tu n'essaies pas d'être méchant. Tu essaies d'être… drôle. Ou tu as avalé un sort de chatouille. »
Le grimoire tourna une page tout seul : FLIP !
Un petit dessin apparut : une botte qui danse, une carotte qui applaudit, et une flèche vers un jardin.
« Le Jardin des Simples, encore », dit Mirabelle. « Maître Pommier, on y va. Mais sans crier. Si on crie, on n'entend plus les petites voix. »
Maître Pommier hocha la tête, couvert de confettis.
« Vous avez raison, Princesse. Moi, quand je crie, j'entends surtout ma propre voix. Et ce n'est pas toujours intéressant. »
Le grimoire se referma tout seul : CLAC !
Puis il fit, tout bas : « Hic. »
Mirabelle le prit dans ses bras comme un énorme chat grognon.
« Ne t'inquiète pas. On va te trouver une tisane… ou un secret à écouter. »
Chapitre 3 : Le Jardin des Simples et la sauge qui chuchote
Le Jardin des Simples de Zinzolie était un endroit rond comme une assiette, entouré de haies qui semblaient sourire. Les allées sentaient la terre chaude, et les plantes avaient des étiquettes écrites en belles lettres… sauf que les lettres gigotaient parfois, comme des vers de terre qui font la danse.
« Bienvenue ! » chantonna une voix.
C'était Dame Capucine, la jardinière, avec des gants pleins de pollen et un chapeau qui avait un nid d'oiseau (occupé) sur le dessus.
« Attention où vous mettez les pieds, Princesse. Ici, même les pissenlits font des farces. »
À peine avait-elle parlé qu'un pissenlit éternua :
« Atchoum ! »
Un petit nuage de graines s'envola et se posa sur le nez de Maître Pommier. Son nez devint… plumeux.
« Je ressemble à un canard qui réfléchit », constata-t-il, très digne.
Mirabelle éclata de rire, puis se pencha vers la sauge, aux feuilles douces comme du velours.
« Sauge, si tu sais quelque chose, je t'écoute. »
La sauge remua, et un murmure sortit, comme un secret dans un tiroir :
« Le livre a mangé… une plaisanterie. Une plaisanterie pas à lui. Elle appartient à l'Esprit du Rire, qui habite la fontaine. Mais l'Esprit du Rire déteste qu'on le coupe… qu'on le coupe… »
La sauge s'interrompit, comme si elle cherchait le mot.
« Qu'on le coupe la parole », proposa Mirabelle.
La sauge frissonna, ravie :
« Oui ! Quand on ne l'écoute pas, il se venge en glissant des “hic” dans les sorts. »
Dame Capucine posa un doigt sur ses lèvres.
« Oh… Je crois que je vois. Hier, la fontaine riait, et je lui ai dit : “Chut, je désherbe !” Peut-être que… »
Le grimoire, dans les bras de Mirabelle, fit un “HIC !” si fort qu'une touffe de thym se mit à danser la gigue.
Mirabelle s'accroupit près de la fontaine du jardin. L'eau brillait comme un miroir qui aurait mangé des étoiles. Au fond, quelque chose pétillait.
« Esprit du Rire ? » demanda-t-elle. « Je ne suis pas pressée. Je peux attendre. Je peux écouter. »
L'eau fit une petite bulle. Puis une autre. Puis une bulle avec une moustache apparut à la surface.
« Enfin quelqu'un qui ne me dit pas “chut” ! » s'exclama la bulle moustachue. « Je m'ennuyais. Alors j'ai prêté une blague au grimoire. Il ne l'a pas digérée. Hic. »
Le grimoire répondit : « Hic. »
Comme deux personnes qui se répondent au téléphone sans savoir quoi dire.
Chapitre 4 : L'accord qui chatouille, mais pas trop
Mirabelle s'assit au bord de la fontaine. Maître Pommier aussi, en prenant soin de ne pas tremper ses confettis (ils tenaient à rester sur sa tête, visiblement).
Dame Capucine s'assit avec eux, et même le nid d'oiseau sur son chapeau pencha pour écouter.
Mirabelle parla doucement :
« Esprit du Rire, on a besoin de tes plaisanteries, mais pas au mauvais moment. Les sorts doivent rester clairs, sinon… on finit avec des salsifis partout. »
« Les salsifis, c'est drôle », protesta la bulle moustachue.
« Oui », admit Mirabelle. « Mais pas dans les bottes. Et pas dans les sermons du roi. Et pas dans la soupe quand on attend une compote. »
Maître Pommier toussa.
« J'ai mangé une compote-soupe hier. Je ne sais toujours pas si c'était un dessert courageux ou un potage timide. »
L'Esprit du Rire fit des ronds dans l'eau, comme s'il dessinait des cercles de réflexion.
« On ne m'écoute jamais. On me veut seulement quand on a besoin d'amuser la salle. Moi, j'ai des idées, des envies, des histoires… »
Mirabelle hocha la tête.
« Alors raconte. On t'écoute. Jusqu'au bout. »
Et l'Esprit du Rire raconta. Une histoire de grenouille qui voulait devenir chef d'orchestre, d'une baguette magique transformée en baguette de pain, et d'un dragon allergique aux compliments trop sucrés. Mirabelle ne l'interrompit pas. Dame Capucine ne dit pas “chut”. Maître Pommier ne fit même pas “hum, techniquement…”.
Quand l'histoire fut finie, il y eut un silence bien rond, comme une pause dans une chanson.
L'Esprit du Rire soupira, content.
« Voilà. Maintenant, je peux reprendre ma plaisanterie. »
La bulle moustachue s'approcha du grimoire.
« Toi, gros livre, rends-moi mon hoquet. »
« Hic ? » fit le grimoire, presque timidement.
L'Esprit du Rire souffla une bulle brillante sur le fermoir. La bulle éclata en un “pop” discret, et le grimoire se mit à trembler… puis à se calmer, comme une marmite qui arrête de bouillonner.
Plus de “hic”. Juste un petit froissement de pages, apaisé.
Dame Capucine applaudit, et le thym arrêta de danser (un peu déçu).
Maître Pommier toucha son nez plumeux : les plumes tombèrent comme de la neige.
« Je redeviens moi-même. C'est rassurant. Même si j'aimais bien mon air de canard savant. »
L'Esprit du Rire fit une dernière pirouette d'eau.
« Marché conclu : vous m'écoutez, et moi, je réserve mes blagues aux bons moments. »
Mirabelle sourit.
« Et si on a besoin d'un rire, on viendra te voir. Sans te couper la parole. Promis. »
Chapitre 5 : Le calme qui fait sourire
Sur le chemin du retour, le royaume semblait plus léger. Les nuages ressemblaient à des moutons qui bâillent. Les arbres agitaient leurs branches comme des mains qui disent au revoir.
Dans la bibliothèque, Mirabelle posa le grimoire sur le lutrin.
« Alors, Grimoire… comment tu te sens ? »
Le grimoire s'ouvrit doucement. Une phrase s'écrivit, nette et sage, puis ajouta, en tout petit, comme un clin d'œil :
« Merci d'avoir écouté. (Et… la baguette de pain, c'était drôle.) »
Maître Pommier rangea ses confettis dans une boîte.
« Pour souvenir », expliqua-t-il. « Et pour me rappeler que parfois, quand on écoute, on évite les catastrophes… et on gagne une bonne histoire. »
Dame Capucine, venue avec un petit bouquet de menthe, ajouta :
« Et dans le Jardin des Simples, on a appris que même une fontaine veut être entendue. Je vais lui dire bonjour tous les matins. Sans “chut”. »
Mirabelle caressa la couverture du grimoire.
« On n'est pas obligé d'être sérieux tout le temps », dit-elle. « Mais on peut être attentif tout le temps. C'est comme tenir une lanterne : ça éclaire les surprises. »
Le grimoire se referma avec un bruit doux, comme un coussin qui s'endort : cloup.
Le fermoir brilla une seconde, puis se fit discret.
Mirabelle resta un moment à écouter le silence de la bibliothèque. Il ne faisait pas peur. Il souriait.
Et, dans ce silence-là, le grimoire refermé semblait dire : fin.