Chapitre 1 — La veille du grand vent
Dans la vallée des Aurores, la neige chantait sous les sabots, et les flocons, quand ils se posaient sur les museaux, ressemblaient à des baisers de lumière. Les arbres, enveloppés de givre, ployaient leurs branches comme pour écouter le frémissement des clochettes venues des hameaux de lutins. C'était la veille de Noël et tout brillait, tout vibrait, comme si le monde retenait son souffle.
Mistral remua ses oreilles veloutées. Il était un jeune renne au pelage presque argenté, avec un petit toupet sombre entre les yeux et des bois encore en boutons, couverts d'un duvet fin. Dans la harde, on plaisantait souvent gentiment à propos de ses bois tardifs, mais cela ne le vexait pas vraiment. Ce qui l'agaçait, c'était ce sentiment flou de ne pas encore savoir qui il devait être. Les autres savaient déjà faire quelque chose d'utile pour la grande nuit: certains tiraient les traîneaux d'essai autour du lac gelé, d'autres apprenaient à guider les nuées de flocons pour dégager le ciel, et les plus poétiques composaient des chants à murmurer aux étoiles.
Lui, il était rapide, oui, et son flair était fin. Il savait écouter; on lui confiait souvent de petites missions de reconnaissance dans les bois. Mais à la veille de Noël, ça ne lui suffisait plus. Il voulait un rôle qui fasse battre son cœur fort, un rôle qui réchauffe l'hiver.
La harde s'était rassemblée autour des pierres-phares, des rochers lissés par des siècles de vent et de froid, où la mousse brillait d'un vert profond sous la neige. Sa mère, Ventline, frotta sa truffe contre la sienne.
— Tu frissonnes, mon petit vent, souffla-t-elle. Tu as froid ou tu penses trop fort?
— Je pense… un peu trop fort, admit Mistral. Tout le monde a une tâche pour ce soir. Moi, je n'ai pas encore trouvé la mienne.
Ventline sourit, un sourire doux qui réchauffait toujours le bout du nez.
— Les choses importantes arrivent rarement en forçant. Laisse la nuit t'apporter sa réponse.
— Mais et si la nuit ne me répond pas?
— Alors demande-lui franchement. On est la veille de Noël, après tout.
Mistral hocha la tête. La veille de Noël avait cette réputation dans la vallée: elle écoutait les vœux, surtout quand ils venaient de cœurs honnêtes. Ce n'était pas garanti — les vœux ne sont pas des commandes —, mais la nuit avait parfois ses manières à elle de surprendre.
Plus loin, les lutins allumaient des lanternes en forme de pommes de pin, et chaque lueur semblait aspirer un soupçon de nuit pour le transformer en miel liquide. On entendait déjà le carillon du pont de givre qui se balançait au-dessus du ruisseau. Les renards polaires défilaient avec des rubans de neige autour du cou, fiers et cabriolesques. Même les hiboux semblaient moins sévères.
Mistral se faufila entre les souches, glissa sur une plaque de glace, se rattrapa avec un bond élégant et se retrouva au bord du lac Miroir. Dans l'eau sombre, l'étoile du Berger s'était allumée tôt, comme si elle s'impatientait.
— Si seulement je savais quoi faire… murmura-t-il.
— Tu pourrais apprendre à jongler avec les flocons, proposa une voix malicieuse.
Mistral sursauta et tourna la tête. Une petite lutinette se tenait sur une racine, les mains derrière le dos, une tresse plus longue que son bras derrière l'épaule. Elle portait un bonnet rouge avec un minuscule grelot.
— Pipine, fit Mistral avec un soupir amusé. Tu m'as fait sursauter.
— Alors c'est que tu es encore vivant, c'est bon signe. Tu fais ton renne mélancolique? Ça te va bien, ça allonge les cils.
— Très drôle. Dis-moi plutôt, comment avance ton attelage de biscuits?
Pipine gonfla la poitrine.
— Magnifique. On a perfectionné la recette du pain d'épices. On pourra tirer un traîneau miniature rien qu'avec des gâteaux. Si ce n'est pas utile, ça fera au moins rire le Père Hiver.
Mistral sourit. Chez les lutins, l'utilité passait souvent par l'invention farfelue. Ils avaient ce talent-là.
— Et toi, insista Pipine, tu as trouvé ta mission?
— Pas encore. J'aimerais aider, vraiment aider. Contrairement aux autres années. J'aimerais… je ne sais pas. Que chacun reçoive ce qu'il lui faut. Pas seulement un cadeau, tu vois. Un vrai truc.
Pipine le regarda avec un sérieux inhabituel.
— Eh bien alors, fais un vœu. Pas un vœu capricieux. Un vœu posé. Et laisse la nuit te répondre quand elle voudra.
Mistral leva les yeux vers le ciel. Le voile vert de l'aurore boréale ondulait déjà comme un ruban géant. Il sentait le froid lui piquer l'intérieur des naseaux. Il ferma les yeux.
Dans sa tête, les images se bousculèrent: des rires autour d'un feu, le regard de sa mère, l'ombre inquiète d'un vieux troll solitaire qu'il avait croisé plus tôt dans la journée, une petite chouette qui boitait, un sapin penché que personne n'avait choisi pour être décoré. Il y avait tant de petites tristesses à éclairer, et pourtant la nuit semblait promise à la fête.
— Je fais un vœu, dit-il tout bas. Que je puisse, cette nuit, trouver la place qui est la mienne. Et si c'est possible… que je sois capable de comprendre les vœux des autres, pour les aider à se réaliser, au moins un peu. Pas tous, je le sais. Mais assez pour que Noël ait le goût qu'il doit avoir.
Le lac Miroir resta lisse. Le silence se posa. L'étoile du Berger palpita une fois, comme un clin d'œil. Puis un souffle s'éleva, un souffle si doux que Mistral crut d'abord à une brise née de sa propre impatience. En se faufilant entre les roseaux, l'air lui caressa la joue et, l'espace d'une respiration, tous les bruits de la vallée — clochettes, pas feutrés, griffes sur la glace, bruissements, rires — se fondirent dans une seule note pure.
— Tu as senti? chuchota Pipine.
— J'ai senti, répondit Mistral, la voix un peu tremblante.
Ils restèrent encore un moment au bord de l'eau, jusque tard, à regarder l'aurore s'épaissir et les étoiles trouer la nuit. Quand Mistral rentra à l'abri des rochers, la harde dormait déjà, roulée en boule dans la chaleur partagée. Il se glissa contre sa sœur Perline, qui renifla dans son sommeil, et se laissa tomber dans les bras du rêve.
Le rêve fut étrange. Mistral marchait dans une clairière de verre. Le sol craquait comme un chandelier qui se plaint. Des rubans de lumière, minces comme des cheveux et souples comme du saule, glissaient autour de lui. Ils bruissaient, mais on devinait des mots, des phrases courtes, parfois des rires étouffés. Il tendit le museau et un ruban frôla sa truffe. Il sentit le goût du sucre d'orge et la chaleur d'une écharpe. Puis les rubans se mirent à bourdonner, plus nombreux, et un chant les recouvrit tous. Mistral se réveilla brusquement, le cœur battant dans un rythme nouveau.
Dehors, la nuit était plus brillante encore. L'heure approchait. Et, sans qu'il sût pourquoi, il se leva, poussé par un pressentiment. Il fit quelques pas, le souffle en petits nuages blancs, et une chose incroyable se produisit.
Les rubans du rêve dansaient tout autour de lui.
Ils étaient là, vraiment là. Fins, lumineux, mobiles. Ils naissaient du silence et se dirigeaient vers les maisons, vers les grottes, vers les nids, vers les caches des animaux, vers des endroits insoupçonnés. Chaque ruban portait une note, un parfum, un élan. Mistral cligna des yeux et en effleura un du bout de la moustache. Une voix s'imprima dans sa tête:
— J'aimerais que Papa rentre plus tôt cette année. Juste pour une soupe et un rire.
Ce n'était pas sa voix, bien sûr. C'était la voix d'un renardeau, quelque part au pied des hérissons de glace. Un autre ruban, bleu pâle, effleura son front. Cette fois, ce fut comme un coup d'accordéon:
— Qu'on n'oublie pas la vieille chouette de la tour. Elle ne voit plus bien.
Mistral resta immobile un moment, le museau levé, le regard noyé de reflets. Son vœu s'était réalisé. D'une manière impossible et magnifique.
Il pouvait entendre les vœux.
Il pouvait sentir, à travers ces rubans de lumière, les désirs ténus ou flamboyants qui habitaient la vallée. Il savait aussitôt, comme une certitude douce, qu'il n'était pas censé les réaliser tous. Personne ne le pouvait. Mais il avait désormais un chemin lumineux sous les sabots.
— Pipine, souffla-t-il en retournant au bord du lac, où il l'avait laissé.
La lutinette n'était pas partie. Elle essayait de coincer trois étoiles filantes dans un filet à papillons. Elle leva la tête et écarquilla les yeux.
— Tu as vu ça? Des rubans! On dirait des… des souhaits! Tu brilles un peu, Mistral. Tu te rends compte que tu brilles?
— Je crois que la nuit m'a répondu.
Il expliqua, en phrases rapides, ce qu'il percevait. Pipine l'écouta sans interrompre, ce qui était rare chez elle.
— Alors pas question, décida la lutinette en se campant sur ses bottes. Tu ne vas pas partir tout seul. Si tu dois suivre des rubans invisibles pour tout le monde sauf toi, j'ai besoin d'être avec toi pour vérifier que tu ne te cognes pas partout.
— Je ne vais pas me cogner…
Il ne put finir. Un ruban d'un blanc très pur se colla contre son front et, dans sa tête, un murmure, presque un souffle:
— Qu'un petit renne trouve ce qu'il cherche.
Mistral tourna sur lui-même, cherchant la source. Le ruban s'était évaporé dans l'air. Une chaleur tranquille s'installa dans sa poitrine.
— T'as l'air d'une bougie qui vient d'être allumée, commenta Pipine. Allons éclairer cette vallée.
Ils se mirent en marche. Leurs pas imprimèrent des demi-lunes sur la neige neuve. Au-dessus d'eux, l'aurore se dépliait dans un mouvement lent et majestueux. La nuit promettait. La nuit regardait. La nuit allait tenir parole.
Chapitre 2 — Les rubans de lumière
Le premier ruban qu'ils suivirent les entraîna vers la scierie de glace, un endroit où les cris des scies de givre, parfois, maquillaient les heures. À la scierie, on taillait des plaques de glace souple pour faire des vitraux, des miroirs, des boucliers pour la danse. Les lutins y travaillaient avec patience, en chantant des mélodies pour éviter les fissures.
Le ruban rouge et or palpitait au-dessus d'une fenêtre. Mistral s'approcha, se coula derrière un tas de bûches translucides, tendit un peu l'oreille, poussé par cette nouvelle faculté qui lui vibrait sous la peau. Pipine se hissa sur une caisse.
À l'intérieur, un lutin aux moustaches givrées, robuste, triait des blocs de glace en soupirant. Sur une table, un petit lutin, plus jeune, presque l'âge de Mistral, essayait de sculpter une étoile. La glace craquait sous son outil.
— Papa, j'ai encore raté. J'ai cassé la pointe.
— Ce n'est rien, Jonas, reprit son père en jetant un coup d'œil. On a encore des blocs. Mais va te reposer un peu. Tes doigts tremblent.
Le ruban se plia, comme un chat qui se roule.
— Qu'aimerais-tu? demanda doucement Mistral, sachant qu'on ne l'entendrait pas si fort, mais peut-être que la nuit ferait le relais.
Le ruban répondit dans son esprit.
— J'aimerais sculpter une étoile assez belle pour la grande place. Une seule. Ne pas tout casser. Juste une étoile.
Pipine le regardait, l'œil brillant.
— Et si on aidait sans gâter la surprise? chuchota-t-elle. Tu peux peut-être lui montrer la forme avec de l'ombre?
Mistral hocha la tête. Il inspira profondément et appuya son museau contre la vitre. La buée se mit à dessiner des contours sur le verre, guidée par un souffle délicat qu'il ne savait pas qu'il possédait. Une étoile. Pas une étoile parfaite de livre, non. Une étoile un peu asymétrique, un peu tordue, où chaque pointe avait sa propre fierté. Jonas leva les yeux. Sur la vitre, la forme apparaissait à mesure qu'il redressait les épaules.
— Papa, regarde! s'écria-t-il. Je vois la forme!
Le père se rapprocha, étonné.
— C'est juste de la condensation, observa-t-il à mi-voix.
— Peut-être, répondit Jonas. Mais j'ai compris!
Il reprit l'outil. Ses gestes, un peu hésitants d'abord, gagnèrent en assurance. Il ne cherchait plus la perfection figée. Il suivait la respiration de la glace. Quand l'étoile fut achevée, elle scintilla d'une manière étrange: la lumière s'y accrocha comme si elle nageait à l'intérieur. Le père resta silencieux un moment, puis posa sa main sur l'épaule du petit.
— C'est beau, Jonas.
Le ruban, au-dessus de la fenêtre, se dissipa dans l'air avec une douceur de brise. Mistral ressentit dans sa poitrine une dilatation.
— Un de réalisé, murmura Pipine.
— Un de guidé, rectifia Mistral. Ce n'est pas nous qui avons sculpté.
Ils repartirent, glissant entre les souches, un peu grisés par ce succès discret. D'autres rubans les attendaient déjà. Un ruban bleu les attira vers la tour où habitait la vieille chouette. La porte grinça. Dans l'entrée, des plumes blanches traînaient comme des flocons fatigués. Mistral s'arrêta sur le seuil par respect, Pipine se découvrit.
— Dame Chouette-Glace? appela la lutinette.
Le battement d'ailes qui répondit ressemblait à un froissement de papier ancien. La chouette apparut, sa tête si ronde qu'on aurait dit un croissant de lune qui aurait oublié de se fermer.
— Qui vient? Mon regard est sourd ce soir.
— Des amis, dit Mistral, sans faire bouger ses lèvres.
Il marcha jusque devant elle, tout doucement. Les rubans autour d'elle s'emmêlaient comme un panier renversé. Un ruban violet disait: un peu de compagnie. Un ruban blanc murmurait: que ma mémoire ne se rétrécisse pas. Un ruban argenté chuchotait: du thé. On pouvait exaucer au moins un de ces souhaits.
— On peut faire le thé, proposa Pipine avec une autorité d'aînée. Et on peut raconter quelques nouvelles.
Ils restèrent avec la vieille chouette, lui décrivant les préparatifs du village, le carrousel des flocons qu'on installait, les renards qui se chamaillaient pour la place la plus brillante dans le défilé. Pipine imita les moustaches gelées du chef-lutin avec un talent à faire éclater les plumes de rire. Mistral fit naître dans l'air, très légèrement, une lueur stable près du fauteuil de la chouette, pour apaiser ses yeux. La vieille dame ferma ses paupières un instant et, en les rouvrant, sembla plus légère.
— Vous êtes des bons vents, marmonna-t-elle. Je le sens au bout de mes plumes.
Quand ils ressortirent, le ruban violet s'était effilé. Celui du thé avait disparu. Celui de la mémoire persistait, comme un fil fidèle. Il ne s'agissait pas d'une visite qui l'effacerait. Ce serait un chemin de plusieurs nuits. Mistral ressentit, avec cette lucidité nouvelle, la limite de ce qu'il pouvait faire. Il n'en fut pas triste. Au contraire, la vallée lui apparut un peu plus vraie, un peu plus délicate.
Le ruban suivant claquait presque comme un drapeau. Il les emmena vers la clairière des sapins. Là, des arbres alignés, fiers, attendaient d'être choisis pour recevoir les guirlandes. Au milieu, un jeune sapin penchait, presque horizontal. À ses pieds, un renard argenté reniflait, l'air contrarié.
— Pourquoi personne ne veut de moi? se lamentait le sapin d'une voix frémissante. Je suis un peu tordu, c'est tout.
— C'est que les gens aiment aligner leurs guirlandes sans se casser le cou, commenta le renard. Ils n'ont pas beaucoup d'imagination. Je peux baver sur tes racines pour faire comme si tu était planté droit?
— Non merci, je préfère rester penché que baveux.
Pipine rigola. Mistral s'approcha.
— On pourrait le décorer de manière différente, dit-il. En profitant de sa courbe. Comme une comète, pas comme un sapin.
— Un sapin-comète? répéta le renard, amusé. Je n'ai jamais vu ça.
— Tu vas voir, répliqua Pipine en fouillant dans sa besace. Elle en sortit des rubans argentés, des clochettes minuscule et des rondelles d'orange gelées. Mistral, lui, fit vibrer le bord de l'air avec une attention d'horloger. Des flocons se mirent à se coller, très légèrement, sur un côté du sapin, créant une traînée blanche.
Ils travaillèrent avec sérieux et légèreté, en se chamaillant gentiment sur l'angle de la queue de comète à donner. Quand ils eurent terminé, le sapin penché brillait d'une manière qui lui allait parfaitement. Sa courbe devenait vitesse. On avait envie de le suivre du regard.
— À présent, déclama Pipine, si quelqu'un ose dire qu'il n'est pas droit, je lui réponds: il est encore mieux, il est en partance.
Le ruban claquant se défroissa, content. Le renard poussa un sifflement d'admiration.
— Vous avez l'œil, admit-il. Et toi, renne, tu as des doigts invisibles quelque part, non?
— J'ai des amis, répondit Mistral.
D'autres rubans, d'autres voix. Ils apprirent à cueillir des souhaits modestes ou surprenants. Ils déposèrent une petite couverture de laine au seuil de la tanière d'un blaireau qui craignait le froid. Ils replacèrent discrètement une étoile en haut d'un toit, à la demande d'un enfant-lutin qui n'osait pas grimper plus haut. Ils laissèrent une poignée de plumes sur le chemin des cygnes pour qu'ils puissent se goinfrer de beauté. Ils donnèrent à un chat la possibilité d'attraper sa queue dans un reflet — ce qui l'occupa agréablement toute la nuit.
— Tu sais, remarqua Pipine après un moment, les rubans parlent souvent de quelqu'un d'autre. C'est beau, non? Les vœux ne sont pas tous pour soi.
— C'est beau, confirma Mistral. Et c'est difficile aussi. Je les entends tous. Je dois choisir.
— On ne peut pas porter tout le ciel à la fois, dit Pipine avec une sagesse qui l'étonna elle-même. On le traverse par morceaux.
Alors qu'ils sortaient d'un bosquet, une bourrasque de neige se leva sans prévenir, cinglant leurs visages. Mistral sentit sous sa peau un frisson nouveau. Il n'avait pas peur du vent; il l'aimait. Mais celui-ci avait un goût étrange: un goût de vide. Les rubans, autour d'eux, tremblèrent. Certains devinrent pâles comme du lait.
— Tu sens ça? demanda-t-il, inquiet.
— Oui, répondit Pipine, moins bravache. C'est comme si quelqu'un soufflait pour éteindre les bougies.
Le renard argenté, qui les avait suivis un moment, dressa les oreilles.
— C'est la Bourrasque de l'Oubli, souffla-t-il en se recroquevillant. On dit qu'elle vient quand la nuit a trop de choses à porter. Elle fait oublier des chansons, des visages, des promesses. Parfois, elle emporte le bout des vœux et les rubans se perdent.
— On ne peut pas la laisser faire, dit Mistral, la voix soudain ferme.
Il sentait, en lui, une nécessité qu'il n'avait pas prévue. Comme si, avec le don d'entendre les vœux, la nuit l'avait chargé d'une tâche plus vaste. Pas seulement aider ici ou là. Protéger. Sa peur voulut remonter, un goût amer sur la langue, mais elle fut balayée par une certitude: ils n'étaient pas seuls.
— Il y a quelqu'un qui garde les chemins, dit Pipine, dont la grand-mère racontait mille légendes. Un renard ancien, plus blanc que la lumière, qui connaît le passage des vents. Si on le trouve, il nous dira.
— Silence, murmura Mistral, sans savoir s'il nommait une personne ou ce qu'il réclamait au monde.
La bourrasque les frôla, et avec elle, un ruban se déchira. Mistral cria sans bruit. La note du vœu s'éteignit, et c'était comme si une minuscule étoile s'était éteinte dans sa poitrine.
— Vite, pressa Pipine. Il ne faut pas traîner. On va vers le lac Miroir. C'est là que se tient parfois le Gardien des Chemins.
Ils se mirent à courir. La neige, dure par endroits, les portait. Les lanternes des lutins s'agitaient, maintenant les petits en groupes serrés. L'aurore avait pâli, comme si quelqu'un avait soufflé dessus. Et dans le ciel, par-dessus, une nappe d'ombre, fine mais insistante, déroulait : la Bourrasque de l'Oubli avait pris goût à la vallée.
Mistral allongea l'encolure et, sans s'en rendre compte, accéléra d'une façon qu'il ne connaissait pas. Le vent lui semblait familier, presque docile, dès qu'il prenait la direction qui lui paraissait juste. Pipine, agrippée à sa crinière, gloussait, moitié de peur, moitié d'exaltation.
— Tu es fait pour courir, cria-t-elle entre deux souffles. Mais quel renne ne l'est pas? Toi, tu cours comme si tu savais où tu vas.
— Je sais où je dois être, répondit Mistral. Au bord du lac. Et après? On verra.
Ils filèrent, l'image du renard ancien et de la bourrasque dans la tête, et les rubans, effarouchés, battaient autour d'eux, cherchant des abris qu'ils ne comprenaient pas.
Chapitre 3 — Le gardien des chemins
Le lac Miroir n'était plus un miroir. Sa surface frissonnait sous la caresse nerveuse du vent, et les étoiles, au lieu de s'y refléter nettes et verticales, y dansaient comme des lucioles prises de vertige. Au bord, des pierres étaient alignées comme un cercle de vieux sages, et sur la plus haute d'entre elles, un renard était assis.
Il était blanc, mais pas le blanc banal de la neige. Un blanc qui semblait avoir gardé, tout au fond, un souvenir de bleu. Ses yeux, eux, étaient si sombres qu'on aurait dit deux puits. Il ne bougeait pas, mais on devinait, à la tension de l'air autour de lui, qu'il était aussi rapide que la pensée.
— Silence, souffla Pipine, comme si le nom lui était monté dans la bouche par lui-même.
Le renard les regarda. Sa queue décrivit un arc presque imperceptible.
— Qui vient troubler la veille? demanda-t-il d'une voix qui n'avait pas l'air de sortir d'une gorge, mais de l'eau même.
— Mistral, répondit le renne, la tête baissée en signe de respect. Et Pipine. Et… et les vœux de la vallée. Nous avons besoin d'aide.
— Il y a une bourrasque, compléta la lutinette. Elle mange. Elle mange les rubans, elle mange les chansons. Elle grignote le bord des histoires.
Le renard inclina la tête. Au-dessus d'eux, la nappe d'ombre continua son chant étouffé, comme un tambour de peau sur lequel on presse la main.
— La Bourrasque de l'Oubli n'a pas d'intention, dit Silence sobrement. Elle est ce qui survient quand les choses, les êtres et les souhaits s'entassent si fort que la nuit n'a plus de place pour respirer. Elle n'est pas méchante, mais elle fait du mal. Pour l'empêcher, il faut donner de l'espace. Alléger.
— Alléger… répéta Mistral. Comment?
— En partageant le poids, répondit le renard. Tu as demandé à entendre les vœux des autres. Tu l'as obtenu. Mais il y a un secret que la nuit ne donne que quand on le lui demande avec tout son ventre. Elle peut diviser un vœu, et le disperser comme des graines, pour qu'il en pousse partout. Cela n'efface pas le vœu, ça l'étale.
Pipine plissa le nez.
— Tu veux dire que Mistral pourrait partager son vœu… le grand voeu, celui de trouver sa place et d'aider… avec tous?
— Et ainsi, poursuivit Silence, chacun porterait un brin. Chacun deviendrait un peu gardien des vœux. Les rubans n'auraient plus besoin d'être si lourds. La Bourrasque soufflerait, oui, mais elle trouverait partout des mains, des plumes, des pattes pour tenir les fils. Elle se lasserait.
Mistral sentit une chaleur, et en même temps, une crainte. Partager son vœu, c'était peut-être laisser le hasard choisir pour lui. Et si, après, il n'avait plus de direction propre? Et si sa place lui échappait? Il pensait à sa mère, à sa sœur. À la fierté de sa harde s'il devenait un renne utile d'une manière visible. Partager, c'était accepter que sa lumière se dilue.
— Et si je n'existe plus, quand j'ai tout donné? demanda-t-il, la voix étonnamment petite.
— Tu existeras, répondit le renard, en fixant son regard profond dans le sien. Le don ne te vide pas. Il te traverse. On n'est jamais plus soi-même que quand on sert ce à quoi on est fait. Et tu as été fait pour écouter. On ne t'enlèvera pas cela. On te donnera au contraire des oreilles au-delà de tes oreilles.
Le renard sourit, un peu. Un rideau de vent passa et, pendant une seconde, Mistral crut voir le reflet d'une grand traîneau au loin, tiré par des silhouettes rapides. Il cligna des yeux; l'image s'effaça, mais la certitude resta: il n'était pas seul à veiller; d'autres veillaient, avec d'autres manières.
— Comment je fais, alors? demanda Mistral, la gorge serrée.
Silence se leva sur la pierre. Il sauta sans bruit jusqu'à la berge et s'approcha. Sa présence était apaisante. On aurait pu poser des mains sur sa fourrure de lumière, mais Mistral se contint.
— Tu te tiens au centre. Là où le lac est le plus honnête. Tu appelles la Première Étoile par son nom. Tu fais rouler ton vœu dans ta bouche et tu le souffles. Mais il faudra accepter que ce vœu se transforme. Et que la première chose que tu voudras, ce ne sera peut-être pas ce que tu obtiendras.
Pipine se rapprocha de Mistral et lui prit son poitrail dans ses bras maigres.
— Je reste, dit-elle simplement.
— Moi aussi, fit une voix grave derrière eux.
Ventline, la mère de Mistral, se tenait au bord de la clairière. Sa silhouette élancée découpait la nuit. Elle avait dû suivre son fils, inquiète, ou peut-être avait-elle senti, elle aussi, l'appel du vent. À ses côtés, Perline, la petite sœur, tremblait, mais son regard brillait d'un courage qui dépassait sa taille. D'autres renne de la harde s'approchaient, curieux, portés par l'étrange agitation dans la vallée.
— Il va bien falloir que je voie de mes yeux ce que mon petit vent fabrique, déclara Ventline en souriant avec fierté.
Mistral sentit ses jambes devenir à la fois plus lourdes et plus solides. Il n'était pas seul. Il ne l'avait jamais été.
Il avança, les sabots crissant, jusqu'au bord de l'eau. Là, sur une étendue où la glace n'était pas trop épaisse, la nuit paraissait plus profonde. La Première Étoile, ronde et claire, pulsait au-dessus d'eux comme un cœur. Mistral inspira, rassembla en lui tous les morceaux de ce qu'il avait vécu: le rire de la chouette, la joie de Jonas devant son étoile imparfaite, la colère du vent, la douceur de sa mère, la petite peine du sapin penché et sa transformation en comète.
— Première des premières, murmura-t-il, sans réfléchir. Peut-être pas ton nom qu'on écrit, mais le nom qu'on te souffle. Étoile qui me regarde, qui nous regarde. J'ai demandé à entendre, et tu m'as donné l'oreille. J'ai demandé une place, et tu m'as donné des chemins. Maintenant… maintenant je te demande la chose que j'ai peur de te demander.
Le vent se tut. Ou plutôt, il recula, comme pour mieux écouter. La Bourrasque, elle aussi, semblait hésiter, curieuse. Mistral ferma les yeux.
— Je te donne mon vœu. Divise-le. Distribue-le à ceux qui le veulent, à ceux qui en ont besoin, à ceux qui ne savent pas qu'ils en ont besoin. Je ne veux pas garder tout pour moi. Je veux que cette nuit, nous soyons nombreux à pouvoir écouter. Que chacun, à sa façon, se mette à la place de l'autre une minute, deux minutes, la durée d'un flocon qui fond sur la langue, et plus s'il peut. Fais que cela pèse moins. Fais que cela porte.
À la fin, sa voix tremblait. Il avait l'impression de s'être dépouillé, comme un arbre qui, en automne, lâche ses feuilles sans savoir s'il en aura de nouvelles. Le renard, silencieux, s'était couché, la tête entre les pattes, dans l'attitude d'un gardien qui veille une porte.
La Première Étoile palpita. Une chaleur très douce se posa sur le front de Mistral, exactement là où, souvent, son pelage le démangeait quand il pensait trop. Puis la chaleur se mit à glisser, pas seulement sur lui, mais sur tous, comme une pluie sans eau. Il ouvrit les yeux.
Des lumignons s'étaient allumés dans l'air. Pas des rubans comme ceux qu'il voyait. Des petites flammes, blanches ou dorées, bleutées parfois, qui circulaient au-dessus des têtes et allaient se poser très délicatement sur des épaules, sur des crinières, sur des ailes, sur des bonnets de lutins, sur des branches. Chacun de ces lumignons avait l'air d'une bougie qui bégaye de joie. Et, partout, des regards surpris, attendris, un peu gênés parfois, se levèrent.
— Je… je les entends, chuchota Perline. Pas comme toi, grand frère. Mais j'entends que la vieille tortue souhaite que le pont ne soit pas glissant demain matin.
— Je sens que mon voisin, le blaireau, est encore tout seul, et il ne le veut pas vraiment, dit Ventline. Je peux aller lui demander si je peux lui prêter un coin de mousse.
— Je vois que Mastro, le grand violoniste loup, a peur de jouer une note trop haute, annonça Pipine, épatée. J'ai envie de lui souffler qu'il peut.
Partout autour d'eux, dans la vallée, la même chose se produisait. Des créatures restaient interdites une seconde, puisqu'elles percevaient tout à coup des vœux d'une finesse qu'elles ne connaissaient pas, et puis, comme si la chose était évidente, elles se mettaient en mouvement. On voyait des silhouettes se croiser avec une urgence joyeuse. On entendait des portes s'ouvrir, des voix s'appeler. Les rubans que Mistral voyait, eux aussi, se modifiaient: ils se multipliaient, mais devenaient plus légers, comme si mille petits doigts invisibles les soutenaient.
La Bourrasque eut un mouvement d'humeur. Elle tenta une rafale, comme une dernière protestation. Mais l'effet fut différent: au lieu d'éteindre, elle fit danser les lumignons, qui se mirent à tracer des cercles. Cette danse-là, loin de les éparpiller, les fit aller plus loin, plus haut. On aurait dit une armée sonore, sans armes, avec des flammes sur la tête.
— Tu as fait ce que tu devais faire, murmura le renard à Mistral.
— Et ma place, alors? souffla le jeune renne, presque honteux de ramener le sujet à lui.
— Regarde, répondit Silence.
De la rive opposée, une colonne de lutins s'avançait. Ils tiraient vers le centre du lac des plateformes diaphanes où des instruments avaient été posés, prêts pour un concert. À côté d'eux, des renards se battaient en gonflant leurs poitrines avant de s'apercevoir que ce soir, la querelle deviendrait jeu. Des ours se mettaient au bord, prêts à battre des pattes comme des tambours. Et, au-dessus d'eux, un traîneau aux patins argentés fendait la nuit, tiré par des renne plus grands que Mistral, nostalgiques et beaux. On n'apercevait pas celui qui le guidait; il habitait l'ombre avec une allégresse grave.
Pipine suivit son regard.
— Tu les regarderas bientôt de près, murmura-t-elle.
— Je ne sais pas voler, la coupa Mistral.
— Voler n'est pas toujours une histoire d'ailes, répliqua Silence. Parfois, c'est une histoire de vent.
La mer de petites flammes se déployait. Des enfants-lutins dessinaient des guirlandes dans la neige avec leurs pas, qui formaient des mots de bienvenue. Une sirène de glace, sortie du lac, chantonna, puis retomba dans l'eau avec un plouf précieux. La nuit, apprivoisée, resta. La bourrasque recula, vexée et un peu étonnée de sa défaite.
Mistral regarda ses pattes. Il ne savait pas ce qu'il ressentait. Il était plein, et vide à la fois. Une place, oui. Mais elle n'avait pas la forme d'une niche qu'on lui avait assignée. Elle avait la forme d'un cœur plus grand que lui, battant à travers les autres.
Il s'approcha de sa mère. Elle posa son front contre le sien. Il se rendit compte que ses bois en boutons venaient de percer un peu plus. Des pointes minuscules, à peine, mais plus nettes que le matin. Ce n'étaient pas des couronnes, non; c'étaient des preuves. Les choses qui poussent quand on n'y pense pas doivent parfois être soufflées par la nuit.
Chapitre 4 — La traversée du carrousel
La vallée se mit à vibrer comme une corde pincée avec douceur. C'était l'heure du Carrousel des Flocons, cette grande danse qui, chaque veille de Noël, rassemblait tout ce qui aimait tourbillonner sans raison apparente. Les flocons, bien sûr, étaient les premiers. Ils se prenaient par la main — ou par ce qui leur tenait lieu de main — et se laissaient porter, porteurs. Mais on y voyait aussi des feuilles de givre, des graines de pissenlit fossilisées en neige, des poussières d'étoiles qui avaient raté la lune. Au centre de ce carrousel, un pilier de lumière se forma, un cylindre transparent comme une cloche.
— On va y entrer, dit Pipine, fascinée. Et on va ressortir de l'autre côté en ayant oublié nos chaussures.
— On n'a pas de chaussures, fit Mistral.
— Justement. Tu vas en ressortir pieds nus.
Le rire de Pipine fit comme une bulle dans l'air. Ils s'avancèrent, avec Ventline et Perline, et d'autres renne, des renards et des lutins, vers la cloche de lumière. Silence restait en retrait. Son rôle n'était pas d'entrer, mais de veiller que les passages restent des passages et ne deviennent pas des trous.
— Tu sens? demanda Perline en frottant sa joue contre l'épaule de son frère. Ça sent… l'orange confite et le feu, et aussi un peu le métal froid.
— C'est l'odeur de la fête, répondit Ventline. Un mélange qui n'existe pas le reste de l'année.
Mistral, lui, sentait surtout les rubans. Depuis qu'il avait partagé, ils ne collaient plus sur sa peau comme avant, mais ils passaient à travers lui, le traversaient comme le vent traverse la forêt. Il était un arbre dans le vent. Et c'était bien. Il avait peur, un peu, d'entrer dans un carrousel alors que la Bourrasque s'affaiblissait à peine. Et s'il se perdait? Et si ses oreilles se noyaient dans les chants? Mais il avait confiance.
Ils pénétrèrent dans la cloche. À l'intérieur, la lumière n'était pas aveuglante. Elle était douce et nette. Les flocons venaient vous dire bonjour, chacun à sa manière: un petit coup sur le nez, un chuchotement au creux de l'oreille, un démangeaison sur l'aile, pour ceux qui avaient des ailes. Pipine s'exclama:
— Regarde! Des baleines de neige!
Elles étaient là, comme des ombres blanches, gigantesques et délicates. Elles nageaient lentement dans la colonne, ouvrant leur bouche sans dents pour avaler des chansons. Mistral s'approcha d'une d'entre elles, poussé par un courage curieux. La baleine lui souffla dessus. Ce souffle-là avait le goût d'une berceuse.
— Tu vas où? demanda Mistral à la baleine en riant de sa propre audace.
— À la maison, répondit la baleine, aussi simplement que si la réponse allait de soi.
— C'est où, la maison?
— Là où les rires me sonnent la bonne note.
Il comprit. La maison n'était pas un lieu. C'était une vibration. Pour lui aussi, peut-être.
Il y eut un mouvement sur le côté. La vieille chouette, portée par des lutins, avait voulu venir. On l'avait installée sur un coussin de mousse. À son côté, un loup dont les pattes semblaient prêtes à se lancer dans une course interminable jouait du violon. Sa musique avait un accent salé, un peu marin. Il glissa sur une note, hésita. Pipine approcha son visage et lui souffla, sans méchanceté, juste assez pour chatouiller.
— Plus haut, Mastro. Monte. Fais-toi confiance.
Le loup ferma les yeux, inspira, et escalada la note comme on escalade une dune. Elle résonna, claire, si vibrante que Mistral sentit ses bois démanger à nouveau. Dans la foule, une renne âgée essuya une larme, le sourire aux lèvres. On ne savait pas si elle se rappelait quelque chose ou si elle vivait, simplement, la beauté comme on la reçoit: à plein cœur.
La Bourrasque, dehors, tenta un dernier passage, plus bas, plus sournois. Elle se glissa entre les jambes, might se glissa dans les interstices de la cloche. Mistral la sentit avant tout le monde: un froid qui n'était pas celui du dehors, un froid qui ressemblait à un trou. Il tourna la tête vers la porte invisible du carrousel et vit un ruban qui pâlissait à vue d'œil. Il s'en approcha: il sentait la voix d'un enfant — pas un lutin celui-là — quelque chose d'autre. Un petit être de la glace, peut-être, dont la mère travaillait la nuit et qui avait espéré un câlin avant de dormir.
— Le câlin est en train de s'éteindre, chuchota Mistral à Pipine et à Ventline.
— Alors on lui en prête un, répondit Ventline sans hésiter. Un câlin de substitution, je sais faire.
La renne entoura Mistral et Perline de ses pattes et les serra fort. Le câlin, par la magie des lumignons, se ramifia. On le vit courir dans l'air, improbable, passer de famille en famille, changer un peu de forme à chaque fois, parce que chacun serre d'une manière qui lui est propre. Il trouva l'enfant de glace, où qu'il soit, on ne le sut pas. On sentit juste, au loin, un soupir satisfait. La Bourrasque, qui avait espéré manger ça, fit une mine de mauvaise perdante et choisit un autre coin pour siffler.
— Tu vois, souffla Pipine. C'est bien, de pouvoir faire passer un câlin par la nuit.
— Rien n'empêche les câlins de voyager, approuva Mistral, sourire au coin du museau.
Ils dansèrent encore un peu. Ils regardèrent d'autres musiciens entrer et se joindre, des ours tannés autant par le froid que par l'amour de la musique, des écureuils qui tapotaient une batterie de noix. À un moment, un étrange personnage flottant apparut, une sorte de bonhomme de neige chamarré de rubans, avec un chapeau improbable en sucre. Il se présenta en s'inclinant.
— Mousse, pour vous servir. Modeleur de flocons, extérieur nuit.
— Extérieur nuit? répéta Pipine.
— Ça sonne bien, non? ricana Mousse. J'ai besoin d'un coup de main. Quelqu'un a volé la petite étoile censée illuminer le sapin central. Je soupçonne un corbeau artiste qui voulait la mettre dans sa collection. Sans l'étoile, certains croient que Noël est moins Noël. On sait que ce n'est pas vrai, mais on aime quand même l'étoile. Vous aidez?
Mistral leva les yeux. Le grand sapin du Carrousel, au centre, attendait sa pointe. Son sommet pointait le ciel, nu. Un ruban hésitant flottait autour, porteur d'un vœu collectif: que tout le monde se sente rassemblé par un signe.
— On peut en fabriquer une autre, dit Pipine. Mais la vraie, cette année, c'est mieux si elle revient. Elle a sa mémoire.
— Je peux suivre un ruban de corbeau, proposa Mistral.
Ils sortirent de la cloche par un passage de lumière, comme on passe sous un rideau. La vallée était à présent couverte par un léger duvet de lueurs. Des silhouettes bricolant des cadeaux de dernière minute, d'autres écrivant des lettres qu'elles n'avaient pas osé écrire. Mistral suivit un ruban noir, rare, qui zigzaguait dans l'air. Les vœux de corbeau étaient plus difficiles à décrypter. Ils parlaient souvent en images. Celui-ci avait la forme d'un nid rempli d'objets brillants: morceaux de miroir, bagues oubliées, scories de métal, la petite étoile au milieu.
Le nid se trouvait au sommet d'un rocher pointu, juste au-dessus du carrousel, comme par provocation.
— Je grimpe, déclara Pipine.
— Tu glisses, soupira Mistral. Tu as cinq doigts de trop pour accrocher la glace.
— Et toi, tu en as pas assez. On fait comment alors? On va appeler un écureuil?
— On demande, dit Mistral, tout simplement. À qui sait voler.
Silence était déjà à mi-hauteur, par des chemins invisibles qu'il était le seul à voir. On le vit s'allonger sur une corniche, en faisant semblant de s'étirer, et, d'un geste fluide, sa queue caressa le nid. Le corbeau, pris sur le fait, croassa, peu content. Il gonfla son plumage, tapa du bec. On aurait dit un musicien vexé. Mais le renard ne bataillait pas. Il déposait une alternative: une petite boule métallique qui, dans la nuit, réfléchissait parfaitement la Première Étoile.
— Tu connais les corbeaux, murmura Ventline à Mistral. Ils aiment les reflets. Ils voient dans la beauté une nourriture. On ne les gronde pas; on les occupe.
Le corbeau, en effet, hésita. Il calcula, dans sa tête de corbeau, le pour et le contre de la boule contre l'étoile. Il jeta un regard au carrousel, aux renards, au renne, à la lutinette qui agita les doigts d'un air innocent. Puis il poussa un croassement qui voulait dire très bien, mais je ne le fais pas pour vous, je le fais parce que j'en ai envie, prit la boule et lâcha l'étoile.
Mistral, qui s'y attendait, courut. Il n'aurait jamais cru courir si vite sur de la glace. L'étoile tombait en tournoyant, dangereuse comme un secret qui va se casser. Il tendit la tête, ouvrit la bouche et, par un miracle de timing et de chance, la rattrapa sans la casser.
— Tu viens d'avaler Noël, haleta Pipine, mi-amusée, mi-horrifiée.
— Je l'ai juste sauvé du sol, protesta Mistral, l'étoile entre les dents.
Il la déposa délicatement sur une fourrure de renard. Silence la prit sans commentaire et la porta jusqu'au sommet du sapin. Quand elle atteignit la pointe, elle ne s'alluma pas tout de suite. Elle attendait. Il fallait une intention.
— Qui va déclarer l'étoile allumée? demanda Mousse en se grattant le menton.
On aurait pu choisir le personnage le plus grave, le plus influent, le plus chargé de traditions. La vieille chouette peut-être, ou un chef-lutin. Mais ce fut une petite voix qui parla.
— Je peux? C'est que j'ai envie, dit Perline, la sœur de Mistral, en s'avançant toute ronde et vibrante.
Personne ne rit. On lui fit place. Perline leva sa tête vers le sommet du monde, inspira et dit, très simplement:
— Je te souhaite d'être allumée.
On aurait pu croire que ce n'était pas beaucoup. Pourtant, l'étoile bascula dans la lumière avec la douceur d'un bonjour. Elle alluma l'intérieur du sapin, pas seulement son sommet, si bien que les guirlandes inertes se réveillèrent. Le carrousel interrompit une seconde sa danse. Un silence admiratif, habité, se fit. Et personne n'eut envie de bouger, plus heureux d'être ensemble que de danser.
La Bourrasque, loin, comprit. Elle n'avait pas prise ici. Elle recula plus franchement, acceptant avec radinerie sa retraite. On sentait qu'elle reviendrait un jour, parce que c'est sa nature. Mais cette année, elle avait perdu.
Mistral sentit une paix l'envahir. Le monde était exactement en train d'être à sa place. Lui aussi. Il se rendit compte qu'il n'avait plus peur de perdre son vœu. Il l'avait donné, et il le retrouvait partout. Chez sa mère qui souriait, chez la chouette qui somnolait, chez le loup qui jouait ce qu'il n'avait jamais osé jouer, chez le corbeau, même, qui avait fait un choix moins égoïste que prévu.
— Tu as fait plus qu'écouter, dit Pipine, qui avait la pudeur de ne pas mettre les choses importantes trop fortes. Tu as appris aux autres à entendre.
— La nuit m'y a aidé, corrigea Mistral.
— Et moi, alors? Moi, j'étais utile? J'ai l'impression d'avoir fait mille petites choses sans importance, et pourtant, je suis crevée, râla-t-elle en se frottant les yeux.
— Tu as été d'une importance énorme, répliqua Mistral. Tu as été mon rire quand j'avais trop d'air dans les poumons.
Pipine rougit. Elle fit semblant de s'étouffer avec un flocon pour masquer l'émotion.
Le carrousel reprit. Le traîneau que Mistral avait aperçu finit par se montrer au-dessus du lac. Mais pas comme un roi qu'on regarde de loin. Il passa au ras des têtes, lentement, dans un geste de salut. L'homme qui le guidait — on le devinait solide, l'œil clair, la barbe un peu givrée — leva la main. Il n'avait pas besoin qu'on lui fasse de place. Il était la nuit. Il était cette chose qui n'appartient à personne et qui, pourtant, se rend chez chacun.
— Tu crois qu'un jour, tu iras aussi haut? demanda Perline, les yeux tout pleins d'étoiles.
— Je crois que ce n'est pas la hauteur qui compte, répondit Mistral doucement. Je crois que c'est ce qu'on emporte.
Chapitre 5 — Le matin qui s'invente
La nuit tira sur ses dernières heures. On n'aime pas toujours la voir finir, la nuit de Noël. Elle a un côté enviable qu'on voudrait prolonger. Mais l'aube est une promesse, et dans la vallée des Aurores, on n'avait rien à craindre d'elle. Elle arrive à pas de velours et boit la rosée de la lune, puis elle repeint les branches d'un argent neuf.
Mistral, Pipine, Ventline, Perline et Silence restèrent un moment au bord du lac, à regarder les traces. On dit que les fêtes laissent des traces invisibles; ici, elles étaient visibles. Les pas composaient des mots: merci, viens, encore, demain. L'étoile du sapin s'était calmée un peu, mais elle gardait une certitude: on la rallumerait de l'intérieur à chaque regard.
— Alors, petit vent, demanda Ventline avec tendresse, comment te sens-tu?
— Étrangement… à ma place, souffla Mistral. Et pourtant, je suis ailleurs. C'est comme si j'avais mué.
— Les jeunes renne muent souvent, rigola Perline en lui léchant l'oreille.
— Pas de blagues, Perline, veto Pipine. Mistral est en train d'avoir des pensées profondes. Derrière, ses bois poussent.
Mistral secoua la tête, mi-embarrassé, mi-amusé. Il sentait en effet une tension douce au-dessus de son front. Il posa son regard sur les rubans. Ils étaient là, fidèles, mais ils n'avaient plus besoin de lui tout le temps. Ils étaient devenus un chœur. Il pouvait rester silencieux sans que le silence soit un abandon.
— Tu n'es pas obligé de tout porter, dit Silence, comme s'il lisait en lui. Tu t'es mis au centre un moment. C'est bien. Sors du centre. Retourne en périphérie. Les centres changent, c'est leur nature.
— Et si on a besoin de moi? demanda Mistral, par réflexe.
— On t'appellera. Et tu viendras. Ou quelqu'un d'autre viendra. Ce qui compte, c'est que tu as montré le chemin. C'est aussi ça, faire partie d'une famille: se relayer.
— Une famille, répéta Mistral, se laissant caresser par le mot. Une harde, des amis, une vallée. J'en ai trois.
Ils quittèrent le bord du lac ensemble, chacun portant un bout de la joie générale dans sa poche. Sur le chemin, ils croisèrent des créatures qui rentraient s'allonger une heure avant l'aube. Certaines avaient des couronnes de buis, d'autres des cernes heureux. La vieille chouette, portée avec précaution, salua de l'aile en somnolant. Le loup posa son violon contre son flanc et s'endormit debout, appuyé contre un tronc, un sourire en coin. Le corbeau passa au-dessus d'eux, lâchant, par provocation, une confettis de givre juste sur la tête de Pipine, qui le lui rendit par un juron affectueux.
— On devrait passer chez le troll solitaire, proposa Mistral soudain, se rappelant la silhouette triste qu'il avait croisée la veille. Il m'avait fait un peu mal au cœur.
— Excellente idée, validèrent Ventline et Pipine de concert.
Le troll vivait dans une grotte pas très loin. On y entrait par une porte faite de stalactites qui poussaient dans tous les sens, donnant l'impression d'un sourire maladroit. La grotte sentait la pierre humide et le lait chaud. Le troll était là, énorme, verdâtre, avec des yeux doux. Il caressait une pierre avec un chiffon.
— Oh, fit-il en les voyant. Je n'attendais personne. Vous avez froid? Vous avez faim? J'ai du lait. Je n'ai pas d'amis, mais j'ai du lait.
— On prend le lait, et on prend l'amitié, répondit Pipine avec aplomb.
Pendant qu'il versait, Mistral vit un ruban timide flotter au-dessus du troll et se tendre vers l'ouverture de la grotte, comme un chien qui veut sortir. Il s'y accrocha du regard. Il entendit, en très faible, une voix de troll plus jeune.
— J'aimerais bien que mon frère ne soit pas fâché.
Mistral grattouilla le sol.
— Tu as un frère? demanda-t-il.
— Oui, répondit le troll. Il habite de l'autre côté de la vallée. On s'est disputés il y a des années, pour une histoire de rocher. Un rocher. Tu te rends compte. On était jeunes et on croyait que les rochers étaient rares. Je lui ai dit des choses. Il m'en a dit d'autres. Et puis, le temps… Sauf que j'ai fêté Noël tout seul toutes ces années. Et je commence à me dire que le rocher était un prétexte.
Ventline posa sa tasse et se leva.
— Les rochers ne sont pas rares. Les frères, si. On n'a pas besoin d'attendre un autre Noël pour se le dire.
— Mais il n'ouvrira pas, craignit le troll. Il dira qu'il s'en fiche.
— Peut-être, dit Mistral, mais pas si on y va avec du lait et le morceau de rocher que tu as encore gardé.
Le troll se figea. Il ne demanda pas comment Mistral savait pour le morceau de rocher. Il sourit, timide, et sortit sous son lit une pierre qu'il avait polie pendant des années. Elle brillait comme un secret qui veut bien se montrer.
Ils traversèrent la vallée ensemble, Mistral menant le groupe. Le soleil commençait à tirer un filet de lumière au-dessus des montagnes. À la porte de la grotte du frère, le troll hésita encore.
— Je peux parler? demanda-t-il à Mistral. Ou tu parles à ma place?
— Tu parles, dit Mistral. C'est ton vœu.
Le troll frappa, très doucement pour sa taille. La porte s'ouvrit. Un autre troll, étonnamment semblable, mais avec une cicatrice de rire au coin de la bouche, apparut. Les premiers mots restaient coincés. Alors le troll posa sur le seuil la pierre polie.
— Je te la rends, parvint-il à dire. Parce qu'on s'en fiche, en fait. J'ai envie de boire du lait avec toi et de rire.
Le frère le regarda. Une seconde, deux. Puis il répondit, avec une brusquerie émue.
— Quel hasard. Moi aussi.
Les trolls burent du lait. Ils rirent. Ils pleurèrent aussi, un peu, mais c'était un bon pleur. Et la bourrasque, où qu'elle soit, se gratta la tête, perplexe.
— Voilà, résuma Pipine. Ce que tu fais, Mistral, c'est la plomberie de Noël. Tu raccordes des tuyaux qui s'étaient bouchés.
— Je préférerais qu'on dise la couture, protesta Mistral, un peu vexé.
— Tu raccommodes les liens, admettons, dit Pipine. Tu sais où couper, où piquer, où tirer. C'est un beau métier.
Ils restèrent encore, puis prirent le chemin du retour, lucioles au bout des cils. Ils rentrèrent chacun chez soi, parce que même les nuits les plus longues demandent un matelas. Mistral se blottit contre sa mère, et il dormit quelques heures, un sommeil sans rêves, profond comme un lac en hiver.
Quand il se réveilla, la lumière avait changé. Noël avait basculé dans le matin. On entendait, au loin, des exclamations, des papiers qui craquent, des rires étonnés, des embrassades qui font du bruit. Mistral se leva, un peu raide. Il sortit au dehors. La vallée était magnifique. Les rubans, moins visibles, se reposaient. Les lumignons s'éteignaient un à un, dociles, prêts à se rallumer à la première attention.
— Mon garçon, appela une voix derrière lui.
C'était le chef de la harde, un renne aux bois impressionnants, couverts de givre. Il s'appelait Froidure, mais son nom ne disait pas sa chaleur. Il portait au cou un collier de dents de glace que seul un renne digne pouvait porter sans grelotter.
— Ce que tu as fait, dit Froidure, en s'approchant, je l'ai entendu en me couchant puis en me réveillant. On m'a dit que tu avais… partagé. Je ne sais pas comment te remercier. Alors je vais te dire ceci: tu as ta place dans la harde. Elle n'est pas derrière, elle n'est pas devant. Elle est là où tu voudras qu'elle soit. Et si, un jour, on a besoin d'un renne qui sait écouter le vent pour mener une troupe, on pensera à toi.
Mistral s'inclina, les joues chaudes. Il n'aurait pas su quoi répondre. Froidure posa son menton sur son crâne un instant, un geste de reconnaissance, puis s'éloigna pour faire sa tournée de vœux.
Pipine déboula, un paquet dans les bras presque plus gros qu'elle.
— Cadeau! cria-t-elle, oubliant toute pudeur. Ouvre! Ouvre!
— On est censés se faire des cadeaux? s'étonna Mistral, surpris. Après cette nuit, j'ai l'impression d'avoir été comblé.
— C'est un très petit cadeau, grogna Pipine. Tu vas arrêter de faire le renne sans curiosité?
Mistral défit le paquet avec ses dents. Sous le papier, un tissu délicat, brodé de flocons et de petites étoiles, apparut: une écharpe, légère, mais chaleureuse.
— C'est pour tes bois, expliqua la lutinette, soudain timide. Enfin, pour les couvrir, tant qu'ils poussent. Et aussi parce que j'ai eu envie de te donner quelque chose. Ça fait du bien, tu sais.
— Merci, dit Mistral, les yeux humides. Je ne pensais pas que…
— Chut, fit Pipine. Tu parles trop. Mets-là. Et promets-moi que tu viendras me voir quand tu voudras courir sans savoir où. Je suis très forte pour éviter les arbres.
Ils rirent ensemble, ce rire des gens qui viennent de se donner un bout de leur cœur sans vouloir trop s'appesantir dessus.
Silence apparut, comme à son habitude, sans bruit. Il posa sa truffe contre une pierre, vérifia un courant d'air, leva les yeux vers le ciel.
— Ce soir, dit-il, tu as soufflé avec la nuit. D'autres veilles viendront. D'autres bourrasques. Tu ne gagneras pas toujours. Mais tu sais maintenant que tu n'as pas à te battre seul. Je ne t'offre pas de conseil, parce que les conseils sont des choses qui s'ennuient vite. Je t'offre un secret: quand tu douteras, cherche l'endroit d'où le vent part. Et mets-toi entre cet endroit et celui où il veut souffler trop fort. C'est là que tu as ta place.
— Merci, dit Mistral. Je te ferai signe, parfois.
— Tu n'as pas besoin. Je sens. Mais j'aime quand on me parle.
Il disparut, avalé par le jour, comme le sont les ombres qui ont fait leur travail.
Mistral regarda autour de lui une dernière fois avant de rentrer se rouler contre la chaleur de sa famille. La vallée respirait calmement. La fête, pourtant, n'était pas finie. Elle se transformait. Les lutins apportaient des paniers de restes à ceux qui n'avaient pas de quoi fabriquer un grand repas. Les renards s'occupaient de raccompagner doucement ceux qui s'endormaient à des endroits inconfortables. Les ours s'entraînaient déjà pour l'année suivante, battant la mesure sur la glace pour empêcher les étangs de s'ennuyer.
Une pensée s'imposa à Mistral, simple et tenace: l'esprit de Noël, ce n'était pas la seule nuit. C'était la façon dont cette nuit déteignait sur les jours après. C'était la manière dont on portait, au creux de la gorge, la note qu'on avait entendue, en osant la chanter quand c'était difficile.
La veille, il avait demandé une place. La nuit lui avait répondu, mais d'une façon qu'il n'aurait pas imaginée. Il n'était pas devenu le premier à tirer un traîneau, ni le plus fort, ni le plus rusé. Il était devenu une oreille. Il était devenu un courant d'air qui passe entre les êtres et leur rappelle où ils sont. Et c'était une place assez grande pour qu'il grandisse dedans.
Il sentit une goutte chaude lui tomber sur la joue. Il leva la tête. Peut-être que ce n'était pas une goutte. Peut-être que c'était l'étoile qui le saluait, un dernier clin d'œil avant de se cacher pour la journée. Il sourit.
Perline, qui l'espionnait depuis la cache lapine où elle aimait se glisser, sauta sur lui.
— Tu sais quoi, grand frère? chuchota-t-elle. J'ai fait un vœu aussi. Je l'ai murmuré très fort. J'ai demandé que, chaque année, au moins une personne que je ne connais pas devienne quelqu'un que j'aime bien. Comme ça, la famille, ça devient très grand.
Mistral la plaqua au sol et lui mordit doucement l'oreille en riant.
— Alors on a encore du travail, Perline. Et de quoi remplir des wagons.
Il ferma les yeux, repu et léger. Dans sa tête, les rubans murmuraient encore, mais à un niveau doux, presque familier, comme des voisins qui vous font part de leurs recettes en chuchotant. Il savait que, tout à l'heure, il irait peut-être achever une ou deux choses laissées en suspens. Il irait voir la vieille chouette encore, il passerait près du sapin-comète pour vérifier qu'il prenait bien son envol. Il irait peut-être saluer le loup et se moquer gentiment de lui. Il irait surtout féliciter Jonas pour son étoile, et lui demander s'il voulait bien lui apprendre un peu, un jour, à sculpter. Parce qu'on apprend aussi en se mettant entre les mains de ceux qui savent.
Son vœu, en se divisant, s'était aussi multiplié. Il s'était niché chez ceux qu'il aimait. Il avait pris des formes nouvelles. Il les retrouverait chaque fois qu'il poserait son cœur dans le bon sens.
La lumière du matin entra par les failles entre les rochers et vint dormir sur leur pelage. Mistral respira profondément, savourant l'odeur de la paille, de la laine, des peaux, du sucre qui traînait encore dans les moustaches. Le monde allait être un peu plus lumineux quelques jours grâce à ce qu'ils avaient fait. Il savait aussi que la grisaille viendrait. La Bourrasque, un jour, recommencerait. Et alors?
Alors, pensa-t-il en ouvrant les yeux, on recommencera aussi. Et à chaque fois, on le fera avec un peu plus d'adresse.
Son regard se posa sur sa mère, puis sur Pipine, qui s'était endormie debout, la bouche ouverte, un flocon sur la langue. Il eut un rire silencieux. Sur le rebord d'une pierre, une lettre attendait. Pour lui.
Il l'ouvrit du bout du sabot. L'écriture était large et ronde.
Merci pour les lumignons. On ne t'a pas vu, mais on t'a senti. Si un jour tu veux voler, viens au nord de la nuit. Nous avons besoin de ceux qui savent écouter. Le vent est un vieux copain à nous. On pourra te le présenter.
Mistral regarda la signature. Elle n'y était pas. Mais il n'en avait pas besoin. Il glissa la lettre contre sa poitrine. Elle chauffa là où devait pousser le plus beau de ses bois.
— D'accord, murmura-t-il. Pas tout de suite. Un jour.
Le matin avança. Noël allait durer encore, parce qu'on ne referme pas un livre quand une page nous touche sans relire le paragraphe préféré. Mistral savourait déjà la suite. Il ne savait pas tout. Il n'avait pas besoin de tout savoir. L'important était d'avoir envie et de sentir le bon vent quand il se levait.
Dans la vallée des Aurores, un renne enfant apprit que son vœu, en se réalisant d'une manière surprenante, lui avait donné plus que ce qu'il avait demandé. Et tandis qu'il s'endormait une heure encore, l'écharpe de Pipine autour du cou, on pouvait presque entendre ce que la nuit lui soufflait à l'oreille, une phrase qui, à douze ans ou à cent, vaut pour tous:
Quand on partage, la magie se multiplie. Et elle sait toujours retrouver le chemin de la maison.