Départ vers l'amphithéâtre des étoiles
Noé avait six ans et déjà un métier rare : pilote de navette. Pas une grande navette de guerre, non. Une petite navette blanche, ronde comme un galet, avec deux hublots et un siège qui faisait « pchit » quand on s'attachait.
Ce matin-là, il attendait dans le hangar. Tout brillait : le sol gris lisse, les lampes bleues, et les lignes vertes qui montraient le chemin. Sur sa manche, un petit badge clignotait : « Mission : Amphithéâtre des étoiles ».
L'amphithéâtre des étoiles, c'était un endroit secret dans l'espace. Un grand cercle de roches douces, comme des gradins, autour d'un vide noir. On disait qu'on y entendait la musique des comètes, et que les constellations y paraissaient plus proches, comme des lanternes.
Noé posa sa main sur la coque de la navette.
— Bonjour, Lune-7, dit-il.
La navette répondit avec une voix calme, sortie du tableau de bord :
— Bonjour, Noé. Check-list prête.
Noé aimait les procédures. Ça lui donnait du courage, comme un manteau solide.
— Attaches ?
— Verrouillées.
— Air ?
— Bon.
— Fenêtres ?
— Propres.
— Cartes ?
— Chargées.
Il inspira, lentement. Puis il appuya sur le gros bouton de départ. Le hangar s'ouvrit comme une fleur. Et Lune-7 glissa dans le ciel.
Au début, c'était doux. Puis la Terre devint une bille bleue. Noé ne bougea pas trop. Il gardait ses mains bien posées sur les commandes. Il regardait les chiffres simples sur l'écran : vitesse, direction, distance.
— Tout va bien ? demanda Lune-7.
— Oui, répondit Noé. Je suis prêt.
Dans l'espace, les étoiles semblaient des grains de sucre. Et Noé se sentit petit… mais pas seul. Il avait sa navette, et il avait son courage.
Un détour dans la nuit
Après un moment, une lumière orange se mit à clignoter sur le bord de l'écran.
— Attention, dit Lune-7. Nuage de poussière de météores. Il traverse la route.
Noé avala sa salive. Il imaginait des cailloux minuscules qui filaient très vite. Pas de quoi casser la navette, mais assez pour faire « tic-tic-tic » sur la coque et secouer un peu.
— On fait quoi ? demanda-t-il.
— Deux options, répondit Lune-7. Attendre. Ou passer à côté, en douceur.
Noé regarda la carte. Attendre prendrait longtemps. Et il devait arriver avant que l'amphithéâtre des étoiles ne tourne trop loin.
Il se redressa.
— On passe à côté. Lentement.
— Compris. Procédure de détour : trois gestes, annonça Lune-7.
Un : réduire la vitesse.
Deux : incliner à gauche.
Trois : garder la même hauteur.
Noé fit exactement ça. Ses doigts tremblaient un peu, mais il ne lâcha pas.
La navette glissa. Tout sembla calme… puis un « tic-tic » se fit entendre, comme de la pluie sur une fenêtre.
Noé serra les dents.
— C'est juste des grains, se dit-il.
— Tu pilotes bien, dit Lune-7. Respire.
Il respira. Un, deux, trois. Le bruit s'éloigna.
Et là, un nouveau petit rebondissement arriva : les étoiles devinrent trop fortes. Devant eux, une zone très brillante clignotait, comme si quelqu'un avait allumé un million de lampes.
— Éblouissement, dit Lune-7. Risque de perdre les repères.
Noé plissa les yeux. Il sentait son cœur taper, mais il savait quoi faire. Dans la navette, il y avait un bouton rond, bleu foncé : MODE NUIT.
— J'active le mode nuit, dit Noé.
— Confirme, répondit Lune-7.
— Je confirme.
Noé appuya. Tout s'adoucit. Les écrans passèrent au bleu sombre. Les lumières du cockpit devinrent petites, comme des veilleuses. Dehors, les étoiles redevinrent nettes, sans brûler les yeux.
— Merci, mode nuit, murmura Noé.
Dans ce calme, il entendit même un petit bruit rassurant : le souffle de l'air, régulier, comme une berceuse.
Les gradins de lumière
Enfin, l'amphithéâtre des étoiles apparut. D'abord une courbe, puis un grand cercle. Les roches, grises et argentées, formaient des marches géantes. Elles brillaient un peu, comme si elles gardaient la lumière en mémoire.
Noé ralentit encore.
— Approche finale, dit Lune-7. Vitesse douce. Alignement… parfait.
Noé guida la navette au centre, là où il y avait une plateforme ronde. Il posa Lune-7 avec un petit « choum » de coussin d'air. Pas de choc. Pas de peur. Juste une arrivée propre.
— Atterrissage réussi, annonça Lune-7. Bravo, pilote.
Noé sourit. Ses joues étaient chaudes, mais ses mains étaient stables. Il détacha sa ceinture et regarda dehors. Les étoiles semblaient assises sur les gradins, comme un public silencieux.
Soudain, une lueur passa. Une comète, fine comme un trait de crayon, glissa derrière une arche de roches. Puis une deuxième, puis une troisième. Comme si l'amphithéâtre lançait un spectacle rien que pour lui.
Noé ouvrit le petit micro extérieur.
— Bonjour, amphithéâtre, dit-il.
Le silence répondit, mais ce silence n'était pas vide. Il était plein de lumière.
Lune-7 ajouta :
— Capteurs audio : vibrations faibles. Peut-être une « musique » de poussières, comme on le raconte.
Noé tendit l'oreille. Il n'entendit pas des notes comme au piano. Il entendit plutôt un frisson, un « fff » léger, comme quand on frotte deux feuilles. Ça le fit rire doucement.
— C'est une musique d'espace, dit-il. Elle est timide.
Il s'assit un moment, juste pour regarder. Il pensa à la Terre, loin, et à tous ceux qui n'avaient jamais vu ça. Il se sentit fier, mais surtout… utile.
Retour et voyant au vert
Il était temps de repartir. Une mission, c'est aussi savoir rentrer.
Noé reprit sa voix de pilote :
— Lune-7, préparation au départ. Mode nuit désactivé quand on sortira de la zone brillante.
— Compris, répondit la navette. Check-list de retour.
Noé suivit les étapes. Une par une. Simplement.
— Portes ?
— Fermées.
— Air ?
— Stable.
— Trajectoire ?
— Calculée.
— Énergie ?
Un petit instant, l'écran hésita. Puis un point jaune apparut.
Le cœur de Noé fit un bond.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il, très calme quand même, comme on lui avait appris.
— Micro-variation de charge, dit Lune-7. Pas dangereux. Mais on va faire une action simple : répartir l'énergie.
Noé hocha la tête.
— Dis-moi quoi faire.
— Tourne le sélecteur sur « partage ». Puis attends trois secondes.
Noé tourna le petit bouton. Un, deux, trois. Le point jaune clignota… puis disparut.
À la place, le voyant principal s'alluma : VERT. Grand, clair, rassurant.
Noé souffla, longuement.
— On peut y aller, dit-il.
— On peut y aller, confirma Lune-7. Tu as été courageux.
Ils quittèrent l'amphithéâtre des étoiles. Les gradins de roches s'éloignèrent, comme un rêve qui reste gentil. La route était tranquille. Noé désactiva le mode nuit quand la lumière devint douce. Et il garda en lui la musique timide des poussières.
Quand la Terre redevint une grande boule bleue, Noé posa sa main sur le tableau de bord.
— Merci, Lune-7.
— Merci à toi, pilote, répondit la navette.
Noé sourit. Il savait désormais quelque chose d'important : le courage, ce n'est pas ne jamais avoir peur. C'est avancer quand même, avec des gestes simples, une respiration calme… et un voyant au vert pour dire : tout va bien.