Chapitre 1 – La toux qui ne voulait pas dormir
Camille comptait les moutons sur le plafond.
Enfin, pas vraiment des moutons. C'étaient des ombres de voitures qui passaient derrière les rideaux et qui glissaient sur le plafond de sa chambre. Elle en était déjà à… vingt-trois. Et elle toussait toujours.
« Cough, cough. »
— Pfff, tu vas te calmer un peu, toi ? marmonna-t-elle en parlant à sa propre toux.
Sa gorge brûlait un peu, ses yeux piquaient, mais elle ne se sentait pas vraiment très malade. Juste assez pour être épuisée… et agacée. Sur sa table de nuit, le verre d'eau était déjà presque vide.
La porte s'entrouvrit en silence. Sa mère passa la tête dans l'embrasure, les cheveux attachés à la va-vite en un chignon un peu tordu.
— Toujours réveillée, ma puce ?
— Je peux pas dormir… répondit Camille. Ça gratte, là, expliqua-t-elle en montrant sa poitrine. Et quand je commence à tousser, ça s'arrête plus.
Sa mère entra et s'assit au bord du lit.
— Tu as pris ton sirop ?
— Oui. Ça a marché dix minutes. Après, ma toux a voté pour la liberté.
Sa mère eut un petit sourire fatigué.
— J'aime bien quand tu fais de l'humour, même à cette heure-là. Ça me rassure.
Elle posa sa main sur le front de Camille.
— Tu n'as pas de fièvre. C'est déjà ça. Tu sais quoi ? On va essayer un truc que m'a appris la docteure l'autre jour. Des respirations lentes. Ça calme la toux et ça te détend.
Camille haussa les sourcils.
— Des respirations… magiques ?
— Pas magiques, réalistes, dit sa mère avec un clin d'œil. Mais parfois, le réalisme, c'est encore mieux que la magie.
Elle lui montra comment poser une main sur son ventre.
— Tu inspires doucement par le nez pendant quatre secondes, comme si tu voulais sentir l'odeur de ton gâteau préféré. Tu gardes l'air un peu, puis tu souffles par la bouche encore plus lentement. On fait ça dix fois. Tu essaies ?
Camille n'était pas très convaincue, mais elle avait envie d'arrêter de tousser. Alors, elle inspira doucement, en comptant dans sa tête : un, deux, trois, quatre. Elle sentit son ventre se gonfler sous sa main. Puis elle souffla, le plus lentement possible, comme pour éteindre une bougie sans la faire vaciller.
Au bout de quelques respirations, la toux sembla se calmer un peu.
— Tu vois ? chuchota sa mère. Ta respiration, c'est un peu le chef d'orchestre de ton corps. Si le chef ralentit, l'orchestre se calme.
— Donc, je suis un orchestre maintenant ?
— Oui, et ta toux, c'est le triangle qui s'excite. À toi de montrer qui commande.
Camille étouffa un rire. Rire, ce n'était peut-être pas la meilleure idée quand on essayait d'arrêter de tousser, mais ça lui faisait du bien.
— Maman ?
— Oui ?
— Et si… et si je suis vraiment malade ? Genre… pour longtemps ?
Sa mère soupira très doucement.
— On ira chez la docteure demain matin. On ne va pas inventer des catastrophes pendant la nuit, d'accord ? Être responsable, ce n'est pas s'inquiéter pour tout ; c'est faire ce qu'il faut, au bon moment. Et là, ce qu'il faut, c'est dormir.
Camille hocha la tête. Elle reprit ses respirations lentes, en suivant le mouvement de son ventre.
Un, deux, trois, quatre…
Souffler… tout doucement…
La toux revint par petites vagues, mais moins fortes, moins méchantes. Comme si elle aussi commençait à se fatiguer.
Peu à peu, les ombres des voitures sur le plafond se mélangèrent dans les pensées de Camille. Elle imagina les ombres transformées en nuages, puis les nuages en oreillers géants.
Sans s'en rendre compte, elle s'endormit.
Chapitre 2 – La matinée en mode escargot
Le lendemain matin, Camille se réveilla avec une drôle d'impression : elle était encore plus fatiguée qu'en se couchant.
— Cough, cough.
La toux était toujours là, un peu moins violente, mais bien décidée à rester.
— On dirait un visiteur qui n'a pas compris que la fête est finie, grogna-t-elle.
Elle se leva lentement. Sa tête tournait un peu. En passant devant le miroir, elle constata qu'elle avait une magnifique coiffure de hérisson mal peigné.
— Wow. Bonjour, moi.
À la cuisine, son père était déjà assis avec sa tasse de café, son éternel carnet de notes à côté de lui. Il levait les yeux vers l'écran de son ordinateur toutes les cinq secondes. Télétravail oblige.
— Salut championne… aïe, pardon, salut… championne sans « e » en plus.
— C'est une nouvelle catégorie ? demanda Camille, un peu amusée.
— Exactement. La catégorie des filles qui se lèvent courageusement malgré les microbes.
Sa mère arriva avec une assiette de tartines.
— Tu restes à la maison aujourd'hui, dit-elle sans tourner autour du pot.
— Mais maman ! On a contrôle d'histoire ! protesta Camille.
— Et tu veux contaminer toute la classe ? demanda son père. Vous seriez très soudés, c'est sûr, mais ce n'est pas une bonne idée.
Camille croqua dans sa tartine, un peu contrariée.
— Je tousse, d'accord. Mais je peux écrire, je peux réfléchir. Et puis si je rate le contrôle…
— On expliquera à ta prof, assura sa mère. Savoir s'arrêter quand on est malade, c'est aussi être responsable. Pour toi… et pour les autres.
Camille grommela, mais au fond d'elle, elle savait qu'ils avaient raison. Elle regarda l'heure.
— Je pourrais peut-être au moins me connecter pour voir les devoirs, dit-elle. Comme ça, je ne serai pas trop en retard.
— Ça, c'est une bonne idée, dit son père. Tu vois ? Tu trouves déjà des solutions.
Une quinte de toux la plia en deux. Sa mère posa gentiment une main dans son dos.
— On a rendez-vous chez la docteure à dix heures. D'ici là, tu bois, tu respires lentement, tu ne fais pas l'otarie qui s'étouffe, d'accord ?
Camille leva les yeux au ciel.
— Très drôle.
Elle s'installa dans le canapé avec une couverture, son ordinateur sur les genoux. Elle se connecta à l'ENT du collège, regarda les devoirs de maths, d'anglais, l'annonce du contrôle d'histoire.
Un message clignotait :
« N'oubliez pas de prendre soin de vous. On est en période de virus, restez chez vous si vous êtes malades. Mme Morel. »
Camille sourit un peu.
— Bon, même Mme Morel me dit de rester chez moi. Je crois que j'ai perdu, admit-elle.
Entre deux exercices, elle se rappela des respirations de la veille. Elle posa une main sur son ventre et recommença : un, deux, trois, quatre… souffler tout doucement. Elle remarqua que, quand elle respirait ainsi, la toux attendait, comme si elle hésitait à surgir.
« C'est moi la chef d'orchestre », pensa-t-elle. Et ce simple mot, « chef », lui donna un petit sentiment de force, malgré sa fatigue.
Chapitre 3 – Chez la docteure Lina
La salle d'attente sentait le gel hydroalcoolique et un peu le vieux magazine. Sur les murs, des affiches colorées expliquaient comment se laver les mains comme un pro.
Camille était assise sur une chaise en plastique, ses genoux qui se touchaient presque. Elle serrait son écharpe bleue autour de son cou.
— Tu as peur ? demanda sa mère à voix basse.
— Non. Enfin… un peu. Pas de la docteure. De ce qu'elle pourrait dire, répondit Camille honnêtement.
Sa mère hocha la tête.
— C'est normal d'avoir peur. Être courageux, ce n'est pas ne rien craindre du tout. C'est avancer même quand on a peur.
La porte du cabinet s'ouvrit.
— Camille Durand ? fit une voix chaleureuse.
C'était la docteure Lina, une femme aux cheveux courts et aux lunettes rondes, toujours habillée avec des couleurs vives. Aujourd'hui, elle portait un pull jaune qui mettait du soleil dans la pièce.
— Bonjour Camille, bonjour madame Durand. Alors, qui vient me présenter une toux vedette ? demanda-t-elle avec un sourire.
Camille se leva, un peu gênée, et entra dans le cabinet.
— Asseyez-vous. Raconte-moi tout, Camille. Depuis quand tu tousses ?
— Depuis trois jours, répondit-elle. Mais cette nuit, c'était plus fort. Et je suis très fatiguée.
— D'accord. Tu as mal à la poitrine ? De la fièvre ? Du mal à respirer ?
Camille répondit à toutes les questions, en essayant d'être précise. Elle se rendit compte qu'en fait, elle n'avait jamais vraiment fait attention à ce qu'elle ressentait, pas en détail. C'était étrange de décrire sa propre respiration comme si elle observait quelqu'un d'autre.
La docteure écouta ensuite sa poitrine avec son stéthoscope.
— Respire profondément… encore… très bien. Tu peux tousser un peu ?
Camille obéit.
— Tu sais faire des respirations lentes ? demanda soudain la docteure.
Camille eut un petit sourire fier.
— Oui. Maman m'a montré. Je peux vous montrer si vous voulez.
Elle posa sa main sur son ventre et inspira doucement. Un, deux, trois, quatre… Elle souffla longuement. La docteure hocha la tête.
— Parfait. Tu gères ça comme une pro. C'est très utile, surtout quand on a une toux comme la tienne.
— Je suis très malade ? demanda Camille. Le mot était sorti tout seul, plus vite que sa respiration.
La docteure se redressa.
— Tu as une bronchite, expliqua-t-elle. C'est une inflammation des bronches, les petits tuyaux qui amènent l'air dans tes poumons. Ça irrite, ça fait tousser, ça fatigue. Ce n'est pas dangereux si on s'en occupe sérieusement, mais il faut suivre le traitement et te reposer.
— Donc ce n'est pas… commença Camille, en pensant à des mots qu'elle n'osait pas dire.
— Non, ce n'est pas ce que tu imagines, la rassura la docteure. Pas de maladie grave. C'est embêtant, pas dramatique. L'important, c'est que tu prennes bien tes médicaments, que tu boives, que tu gardes les respirations lentes quand tu tousses trop. Et que tu acceptes de lever le pied.
— Lev… quoi ?
— Ralentir, sourit la docteure. Tu sais, ton corps n'est pas une machine qui doit fonctionner à 100 % tout le temps. Il a le droit de faire une pause. Et toi, tu as la responsabilité de l'écouter.
Le mot « responsabilité » resta dans l'air, comme un petit nuage.
— Ça veut dire que c'est de ma faute si je suis malade ? demanda Camille, inquiète.
— Non, pas du tout, répondit la docteure aussitôt. Tomber malade, ce n'est pas une faute. Par contre, ce que tu fais ensuite, ça, c'est de ta responsabilité. Te soigner, protéger les autres en restant à la maison si tu es contagieuse, suivre ton traitement… Ça, c'est être responsable.
Camille souffla doucement.
— Donc, si je prends mes médicaments et que je respire comme une chef d'orchestre, ça va aller ?
— Exactement, confirma la docteure. Et tu peux même en tirer quelque chose : mieux connaître ton corps. Tu verras, après, tu sauras repérer plus vite quand quelque chose ne va pas.
Elle imprima l'ordonnance et la tendit à sa mère.
— Retourne me voir si ça ne va pas mieux dans quelques jours, d'accord ? Et n'hésite pas à utiliser tes respirations lentes surtout le soir, avant de dormir.
Camille hocha la tête. Elle se sentait étrangement plus légère. Elle était toujours malade, mais elle avait un plan. Et un plan, ça change tout.
Chapitre 4 – Le quartier vu depuis la fenêtre
Les jours suivants, Camille vécut au rythme de ses médicaments, de ses siestes et de ses respirations lentes. Le collège continua sans elle, mais, grâce à son ordinateur et aux messages de ses amis, elle ne se sentit pas complètement coupée du monde.
— On révise ensemble en visio cet après-midi ? proposa son meilleur ami, Yanis, au téléphone.
— Tu veux dire que tu veux que je t'aide pour les maths, corrigea Camille, un sourire dans la voix.
— Détail technique, répondit-il. Alors, tu es un peu une héroïne, chez la docteure ?
— Plutôt une héroïne qui tousse, répliqua-t-elle. C'est moins classe, mais c'est réaliste.
Après avoir raccroché, elle s'installa près de la fenêtre de sa chambre, enveloppée dans un plaid. Dehors, le quartier vivait sa vie. Elle vit la voisine du dessus sortir son chien en pyjama, le facteur distribuer le courrier en sifflotant, les enfants de l'immeuble d'en face jouer au ballon dans la cour.
Elle posa à nouveau la main sur son ventre.
Un, deux, trois, quatre… souffler doucement…
Elle se rendit compte que ces respirations ne servaient pas qu'à calmer la toux. Elles calmaient aussi ses pensées qui se mettaient à courir dans tous les sens.
« Je vais rater trop de cours… Et si je n'arrive plus à suivre ? »
Inspire par le nez…
« Et si je re-tombe malade juste après ? »
Souffle par la bouche, lentement…
Plus elle respirait ainsi, plus les idées catastrophiques devenaient moins fortes, comme des dessins qu'on efface au chiffon.
Sa petite sœur, Zoé, entra sans frapper, comme d'habitude.
— Tu fais quoi ? Tu regardes la vie des gens, comme une espionne ?
— Je respire, répondit Camille.
— Merci, j'avais remarqué. Sinon tu serais morte, observa Zoé, très sérieuse.
Camille éclata de rire, puis toussa un peu. Elle reprit ses respirations lentes.
— Non, je respire… lentement. Ça calme la toux et le stress. Tu veux essayer ?
Zoé trottina jusqu'à elle.
— Je stresse de rien, moi, annonça-t-elle fièrement.
— On va dire que ça te servira plus tard, fit remarquer Camille. Mets ta main sur ton ventre.
Elle lui montra le rythme. Un, deux, trois, quatre… Zoé la copia, d'abord en faisant exprès de gonfler son ventre au maximum comme un ballon, puis en se calmant.
— C'est marrant, on dirait qu'on est des grenouilles zen, rigola Zoé.
Camille sourit.
— Si tu veux. Grenouilles zen, orchestres, tout ça… Ce qui compte, c'est que ça marche.
Zoé la fixa soudain avec sérieux.
— T'es pas trop triste de pas aller au collège ?
— Un peu. Mais comme ça, je peux t'apprendre des trucs que toi tu n'apprendras que dans trois ans, répondit Camille d'un ton mystérieux.
— Genre quoi ?
— Genre comment ne pas paniquer quand on a un contrôle… ou une bronchite.
Zoé sembla impressionnée.
— Donc tu es un peu… chef de la maladie ?
— Non, chef de moi-même, corrigea Camille. C'est mieux.
Chapitre 5 – Le pacte avec soi-même
Le troisième soir, Camille se sentit déjà un peu mieux. La toux la réveillait encore parfois, mais moins longtemps. Elle avait appris à ne pas s'affoler dès qu'elle sentait un chatouillement dans la gorge.
Au lieu de ça, elle se redressait un peu, buvait une gorgée d'eau, puis se concentrait sur sa respiration. Un, deux, trois, quatre… Inspirer… souffler…
Dans le salon, ses parents discutaient à voix basse. Camille les entendait un peu.
— Elle s'en sort bien, disait son père. Elle prend ses médicaments sans qu'on ait besoin de répéter.
— Oui, elle est très sérieuse, répondit sa mère. Je suis fière d'elle. Et pourtant, je vois que parfois, elle a peur… mais elle en parle. C'est important.
Camille sentit une chaleur lui monter aux joues, même si personne ne savait qu'elle écoutait. Elle remonta sa couverture sous son menton. Elle aimait bien l'idée d'être « sérieuse » et « courageuse », même quand elle ne se sentait pas du tout comme ça.
Le lendemain, elle sortit un cahier de son sac. Sur la première page blanche, elle écrivit en grosses lettres :
« MON PACTE AVEC MOI-MÊME ».
En dessous, elle nota :
1. Quand je suis malade, j'écoute mon corps au lieu de faire comme si tout allait bien.
2. Je ne culpabilise pas d'être malade : ce n'est pas une faute.
3. Je fais ce que je peux pour me soigner (médicaments, repos, respirations lentes).
4. Je protège les autres (je reste à la maison si je suis contagieuse, je me couvre la bouche quand je tousse, je me lave les mains).
5. Je demande de l'aide quand j'ai peur ou que je ne comprends pas.
Elle relut ses phrases. Ça paraissait très sérieux, noir sur blanc. Mais, en même temps, ça lui donnait l'impression de reprendre la main sur quelque chose qui lui faisait peur.
Elle descendit montrer son cahier à sa mère.
— Regarde. C'est mon pacte avec moi-même.
Sa mère lut attentivement.
— J'adore, dit-elle simplement. Tu sais que ce que tu viens d'écrire, certains adultes ne le font pas encore ?
— Sérieux ?
— Sérieux, confirma sa mère. Tu peux être fière de toi. Et ça, ce n'est pas juste moi qui parle en « maman ». C'est un vrai constat.
Camille sentait à nouveau cette chaleur douce dans sa poitrine. Une chaleur qui n'avait rien à voir avec la fièvre.
— Tu sais, ajouta sa mère, être responsable, ce n'est pas être parfait. C'est apprendre, corriger, recommencer. Et toi, tu es en plein apprentissage.
Camille hocha la tête.
— Et quand je serai guérie, je garderai mes respirations lentes. C'est pratique pour les contrôles, aussi.
Sa mère éclata de rire.
— Très bonne idée. On pourrait appeler ça ta « super-compétence ».
— Exactement, dit Camille. Je ne suis pas juste la fille qui a une bronchite. Je suis la fille qui sait respirer comme une pro.
Chapitre 6 – Le retour à l'école
Une semaine plus tard, Camille se tenait devant le portail du collège, son sac sur le dos. L'air du matin était frais, mais elle se sentait prête. Un peu fatiguée encore, mais prête.
Yanis la repéra tout de suite.
— Hé, la revenante ! cria-t-il en agitant le bras.
— Doucement, tu vas me faire retomber malade juste avec ta voix, se moqua-t-elle.
Il la scruta.
— Ça va mieux ?
— Oui. Je tousse encore un peu, mais la docteure a dit que c'était normal. Je dois continuer à faire attention, à respirer doucement, tout ça.
— Respirer doucement, répéta Yanis, l'air faussement choqué. Mais c'est tout ce qu'on fait, respirer !
— Eh ben non, sourit Camille. Il y a respirer n'importe comment… et respirer en chef d'orchestre. Moi, j'ai le niveau avancé, maintenant.
En classe, Mme Morel la salua chaleureusement.
— Contente de te revoir, Camille. Tu te sens assez en forme ?
— Oui, madame. Je ferai signe si je suis trop fatiguée, promit-elle.
Le cours d'histoire commença, mais Camille n'avait plus ce nœud dans le ventre qu'elle ressentait parfois avant les contrôles. Elle posa une main discrète sur son ventre, sous la table, et inspira doucement, en comptant dans sa tête. Personne ne le remarqua, mais elle, elle sentait son cœur qui ralentissait, son corps qui s'apaisait.
À la récréation, quelques camarades vinrent lui poser des questions.
— T'avais quoi, en fait ?
— T'as raté deux contrôles, t'as trop de la chance !
— C'était grave ?
Camille répondit calmement.
— J'avais une bronchite. Ce n'est pas grave si on se soigne bien. Mais j'étais vraiment fatiguée. Et non, ce n'est pas de la chance de rater des contrôles, c'est du travail en plus après.
Elle ajouta :
— Et puis, quand on est malade, on ne choisit pas. La seule chose qu'on peut choisir, c'est ce qu'on en fait. Moi, j'ai choisi de respecter mon repos… et d'apprendre à respirer comme une grenouille zen.
Ils éclatèrent de rire.
— Une grenouille zen ?
— C'est une longue histoire, dit Camille. Je vous raconterai.
Plus tard, pendant un exercice de sport, le professeur de musique, qui traversait la cour, s'arrêta près d'elle. Il l'avait remplacée pendant la chorale pendant son absence.
— On m'a dit que tu étais malade, Camille. Ça va mieux ?
— Oui, merci. Je reviens à la chorale dès la semaine prochaine.
— Parfait. Tu sais, pour chanter, il faut bien connaître sa respiration. Tu as peut-être appris des choses utiles, finalement.
Camille sentit son cœur faire un bond de joie.
— Oui, monsieur, je crois bien.
Chapitre 7 – La nuit qui finit bien
Ce soir-là, de retour à la maison après sa première journée de collège, Camille sentit la fatigue tomber sur elle comme une couverture lourde. Elle mangea un peu, prit son médicament, puis fila dans sa chambre.
Elle s'allongea dans son lit, la lumière éteinte, la fenêtre entrouverte. Dehors, on entendait au loin une voiture, un chien qui aboyait, un train peut-être.
Une petite toux pointa le bout de son nez.
— Cough. Cough.
Camille ne paniqua pas. Elle posa sa main sur son ventre, comme elle l'avait fait tant de fois ces derniers jours.
Inspire doucement… un, deux, trois, quatre…
Garde l'air un petit moment…
Souffle très lentement, comme si tu voulais éteindre une bougie sans la faire vaciller.
Elle répéta le mouvement, encore et encore. Au début, elle comptait dans sa tête. Puis, peu à peu, les chiffres s'effacèrent, remplacés par des images. Elle se voyait sur une plage, les vagues qui avançaient puis reculaient, au même rythme que sa respiration. Elle se voyait dans la salle d'attente de la docteure Lina, mais sans peur, juste avec de la curiosité. Elle se voyait à la chorale, respirant profondément avant de chanter.
« Ce n'est pas la maladie qui décide de tout, pensa-t-elle. C'est moi qui décide de ce que j'en fais. »
Elle repensa à son « pacte avec moi-même » rangé dans son cahier, à la phrase de sa mère sur la responsabilité, à la fierté dans la voix de la docteure quand elle lui avait montré ses respirations lentes.
La toux se fit plus discrète, comme si elle s'éloignait sur la pointe des pieds.
Camille sentit une chaleur douce se déposer au creux de sa poitrine. Pas la chaleur désagréable de la fièvre, non. Une autre chaleur. Celle d'avoir traversé quelque chose, d'en être sortie un peu différente, un peu plus grande à l'intérieur.
Elle pensa à tous les enfants qui, à cet instant, devaient eux aussi lutter contre une toux, une fièvre, un traitement à suivre. Elle eut envie de leur envoyer un message invisible :
« Tu n'es pas tout seul. Tu n'es pas tout seule. C'est normal d'avoir peur. Mais tu peux apprendre à connaître ton corps, à l'écouter, à l'aider. Tu es capable de plus que tu ne le crois. »
Une dernière fois, elle inspira doucement… un, deux, trois, quatre… puis elle souffla longuement. Ses muscles se détendirent, ses pensées se firent plus floues.
Elle se sentit enveloppée de chaleur : celle de sa couette, celle de sa maison, celle de ses parents qui veillaient pas loin, celle de tout ce qu'elle avait appris sur elle-même en quelques jours.
La toux, épuisée, se tut enfin.
Et, dans le silence apaisé de la chambre, Camille s'endormit, le cœur léger, déjà un peu fière de la personne qu'elle devenait, respiration après respiration.