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Conte de princesse et de prince 11 à 12 ans Lecture 49 min.

Élio et le secret du Verger d’Aube

Élio, un jeune rêveur vivant dans la vallée de Néroline, entreprend un voyage vers le Verger d’Aube, un lieu mystérieux qui semble lui murmurer à l’âme, et découvre l'importance de la vérité et de la mémoire dans un monde où les secrets gardent une place précieuse. Accompagné d'Alban, un ménestrel, il affronte ses peurs et tisse des liens entre son village et la cité de Lunésia.

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Chapitre 1 — Le murmure du verger

Dans la vallée de Néroline, les matins avaient un parfum de lavande et de pain chaud. Les maisons, blanches comme des coquillages, s'accrochaient à la pente comme des chèvres sages, et les ruisseaux chantaient des refrains si clairs que les pierres semblaient s'y reconnaître. Élio habitait là, sous un toit de tuiles rousses, avec une lampe à huile qui fumait rarement, tant l'air y paraissait déjà lustré par le soleil. Il avait un regard qui s'égarait souvent derrière les collines, comme s'il cherchait une porte invisible. On disait de lui qu'il était rêveur, mais pas tête en l'air: ses rêves avaient des racines, comme des pissenlits qu'on souffle pour faire voler des étoiles de graines.

Depuis quelque temps, une image revenait chaque soir quand Élio fermait les yeux: un verger baigné d'une lumière d'aube, des rangées d'arbres aux troncs lisses et à l'écorce claire, et, au milieu, une clairière où la brume tenait la main au soleil. Il sentait la fine piqûre des herbes sur ses mollets, le jus d'une petite baie sucrée, et la voix d'une femme qui riait en disant: “Encore! Encore!” Pourtant, quand il essayait d'en parler, personne ne se rappelait le moindre verger ainsi. On hochait la tête, on disait: “Il y a des vergers près du fleuve”, ou: “Tu confonds avec la prairie des Biches.” Mais dans le cœur d'Élio, ce lieu portait un nom qui ne voulait pas s'éteindre: le Verger d'Aube.

Il y avait chez lui une vieille boîte en bois de tilleul, si lisse qu'on aurait dit une goutte de miel figée. Elle appartenait à sa grand-mère Irène, petite femme aux mains fines et aux yeux qui ne laissaient passer que la bonté. Dans la boîte, sur un lit de mousseline, dormait un collier tressé de petites baies séchées, rouges comme des rappels, noires comme des secrets. Irène racontait qu'on le portait autrefois pendant les fêtes d'août, quand on remerciait les arbres des collines.

Un soir, alors que les grillons frottaient leurs violons et que la lune, souriante, éclaircissait toutes les hésitations, Élio se décida à demander.

— Grand-mère, pourquoi quand je ferme les yeux je vois un verger où personne ne se souvient être allé ?

— Parce que certains lieux dorment en nous, mon petit, et ils attendent qu'on les réveille avec délicatesse.

— Comment réveille-t-on un lieu ?

— Avec des gestes honnêtes, de la patience, et peut-être ce collier de baies qui porte l'odeur des matins anciens.

— Je te promets d'être vrai et bon, et de retrouver ce lieu, même si je ne sais pas où il se cache.

Irène sourit et posa le collier au creux de la paume d'Élio. Les baies, même séchées, avaient gardé une odeur d'ombre sucrée et de soleil qui guérit. Il se passa le collier autour du cou et ressentit un petit poids, comme une main sur son épaule. Il avait l'impression que les baies murmuraient, dans une langue de graines et de sève. C'était peut-être une illusion. Mais les illusions, quand elles apprennent à marcher droit, finissent parfois par devenir des chemins.

Le lendemain, Élio se rendit au marché. Il aimait s'y attarder juste pour écouter la conversation des tissus et la diplomatie des herbes à infusion. Un marchand de ventres-à-voix, un autre de poires qui ressemblent à des gouttes d'or, une vieille qui vendait des aiguilles trois fois bénies… Soudain, un battement d'ailes l'effleura; un oisillon de nuage — une de ces petites créatures qui descendent parfois dans la vallée quand les hauteurs se disputent avec le vent — était tombé de sa ligne d'air. Ses plumes moussues tremblaient; on aurait dit un morceau de brume peint par un enfant.

Élio s'accroupit, posa doucement l'oiseau entre ses mains, et l'enveloppa de son foulard. Il souffla dessus comme on réchauffe une idée. L'oisillon cligna, puis frotta sa tête contre le collier, attiré par l'odeur des baies. Élio, sans réfléchir, écrasa une baie du bout de l'ongle et en déposa un peu sur le bec de la petite créature. Le volatile de nuage frissonna; sa transparence se colora d'une nuance de cuivre, et il battit des ailes avec plus d'assurance. On aurait dit qu'une petite mémoire venait de s'ouvrir: celle d'un nid, d'un courant ascendant, d'un morceau de ciel aimant.

Il le relâcha. L'oisillon grimpa quelques pas dans le vide, comme si le vide était une échelle, et disparut entre deux rayons. Élio eut la sensation d'avoir rendu un souvenir à quelqu'un qui l'avait perdu, et cela le réchauffa au point de lui donner du courage.

Ce soir-là, il s'assit près de la fenêtre et regarda les ombres allonger les toits. Le Verger d'Aube l'appelait plus fort que jamais, comme une corde tendue dans son ventre. Il pensait à l'honnêteté dont avait parlé Irène: être honnête, c'était dire le vrai, mais aussi agir en accord avec ce vrai, même si on doutait. Il se promit de ne pas se cacher, ni de se faire de grands airs, ni de promettre plus qu'il ne pouvait tenir. Il partirait, parce qu'on ne peut pas demander à un rêve de rester toujours à la porte.

La nuit, il empaqueta très peu: un morceau de pain, une gourde, un petit couteau qui savait couper sans blesser, la lampe à huile et, autour du cou, le collier de baies qui battait doucement au rythme de son cœur. Avant l'aube, il embrassa la joue d'Irène qui dormait encore et déposa, sur la table, une feuille où on lisait une seule phrase: “Je reviens avec l'aube.” Car partir sans prévenir, c'eût été moins courageux que d'avouer son départ, même si ce mot-là inquiète.

Il prit le chemin de la Montée-du-Vent, un sentier où les herbes tiennent conseil. Plus il montait, plus l'air devenait clair, non pas seulement transparent, mais clair comme une idée nette. Aux trois premiers virages, il n'y eut rien d'autre que les pierres, des lézards et l'odeur d'un thym têtu. Au quatrième, il trouva une marche de brume posée sur la terre. C'était une marche comme on en voit seulement dans les dessins des enfants: à demi réelle, à demi imaginée, et quand on posait le pied dessus, elle tenait, comme tient une promesse sincère. Élio s'arrêta, sourit, et sentit que le verger était quelque part au bout de ces marches.

Il n'avait jamais aimé l'idée de quitter sa vallée, mais il aimait encore moins celle de trahir son cœur. C'est ainsi qu'il commença à gravir les escaliers de brume, qui sentent la pluie et l'orange, en direction d'une lumière plus blanche que les autres.

Chapitre 2 — Le ménestrel des nuages

Les escaliers de brume, parfois, se tordent. Ils ne sont pas faits pour les pieds qui se pressent: ils préfèrent ceux qui acceptent de poser, puis d'attendre, puis de poser encore. Élio se plia à leur rythme. Par moments, la marche s'ouvrait comme une paupière et laissait voir, en bas, la vallée qui se rétrécissait en carte, puis en dessin, puis en souvenir. Les montagnes d'en face s'approchaient comme des bêtes curieuses, et des poissons de vent glissaient entre ses chevilles, reconnaissant peut-être le collier de baies comme on reconnaît un cousin.

Le troisième palier était un banc. On n'y pouvait pas s'asseoir sans entendre le soupir d'une ancienne fatigue. Élio y posa un moment son sac, lorsque quelqu'un apparut sur la marche suivante: un homme à cape pâle, la barbe brune, les yeux vifs qui semblaient garder eux-mêmes une chanson. Sur son dos, il portait une vielle à roue, polie par tant de mélodies qu'elle brillait comme une noisette. Une colombe de brume tournait autour de son chapeau et picorait des notes.

— Te voilà l'ami du vent, dit un homme à cape pâle. On t'a murmuré de monter ?

Le ton était simple, sans surprendre ni juger, comme la voix que prennent les ruisseaux pour dire “Suivez-moi”.

— Qui es-tu ? Tu connais les chemins du ciel ?

— Je suis Alban, ménestrel sur routes et nuages. Ma vielle sait parler aux escaliers de brume.

— Alors apprends-moi à écouter, s'il te plaît. Je dois retrouver un lieu que tous ont oublié.

— On écoute mieux quand on voyage à deux, répondit Alban en souriant. Attache ton collier : les baies aiment les hauteurs.

Élio serra le collier. Le poids discret des baies le rassura; on se rassure de peu quand on marche vers un inconnu. Alban tourna la manivelle de sa vielle. Une note basse, comme le ronronnement d'un grand chat, remplit l'espace. Les marches se mirent à vibrer sous leurs pieds, non pas pour trembler, mais pour mieux se souvenir d'être des marches. Ils montèrent ensemble. Alban racontait les îles de montagne, les ponts de givre où l'on danse avec des patins légers, les auberges où le feu débatte avec l'orage avant de partager un bol de soupe. Élio écoutait avec des oreilles qui grandissaient.

— Tu portes un collier qui connaît des aurores, observa Alban. D'où vient-il ?

— De ma grand-mère. On l'utilisait pendant des fêtes. Il sent la confiture et le matin.

— Les objets qui ont servi à remercier ne se perdent jamais vraiment, dit le ménestrel plus pour lui-même que pour Élio. Ils gardent une chaleur qui ouvre des portes.

Sur un palier, ils croisèrent une bande de lézards d'argent. Sur un autre, un oiseau à tête de plume et corps de nuage s'arrêtait à chaque marche pour prendre des nouvelles du monde en bas. Élio, par timidité, leur offrit de la mie de pain; même les êtres de brume ne refusent pas un geste qui a connu la terre. En retour, l'oiseau battit des ailes, levant autour d'eux un courant d'air qui les poussa sans effort jusqu'à un arc lumineux. Une porte de lumière, suspendue entre deux nappes blanches, s'ouvrit dans un souffle.

Derrière, il y avait la sensation d'entrer dans un bol de lait. Un monde doux, arrondi, qui n'avait pas d'angles, ou si peu, comme si chacun avait été poli par un rire. Des pontons tissés de fils dorés. Des arbres dont les feuilles ressemblent à des plumes et des cloches. Au loin, des tours fines, translucides, où venait s'accrocher le soleil. Et partout, comme un parfum de linge propre et de menthe. Élio avança, Alban à ses côtés. Il y avait pourtant, sous ce baume, une pointe de sel, une crispation. Comme quand un sourire cache une inquiétude.

Ils marchèrent sur un chemin qui ressemblait à un ruban déployé par un géant soigneux. Des enfants de nuage couraient, en se tenant par la vapeur; des femmes à jupons mousseline portaient des paniers d'étincelles; des hommes en manteaux de rosée transportaient des rouleaux de vent pour réparer, ici et là, des balustrades ébréchées. Tous avaient au regard une douceur qu'on ne voit pas sur terre tous les jours: celle de ceux qui vivent dans une maison de lumière, mais qui savent qu'il faut la dépoussiérer.

Alban, parfois, faisait ronfler sa vielle. Les passants ralentissaient, oreilles tendues à la manière des fleurs à trompe. Élio sentait de temps en temps ses baies tiédir, comme pour répondre au chant.

Au détour d'un escalier en spirale, ils se retrouvèrent sur une terrasse d'où l'on voyait l'infini, ce qui n'est pas si facile même pour les yeux qui voient loin. Une femme les attendait, grande, avec une robe qui se terminait en brume. Ses gestes étaient lents, délicats, comme ceux qu'on fait quand on tient du verre.

— Bienvenue à Lunésia, annonça une femme à la robe vaporeuse. Nos portes restent ouvertes aux cœurs sincères.

— Je viens avec un secret, dit Élio. Je cherche la mémoire d'un lieu qui m'appelle.

— Ici, les secrets se déposent comme la rosée, répondit-elle. Dis-le au Conseil après le bal de ce soir.

— Il y aura un bal ? demanda Alban en accordant sa vielle. Les vents danseront-ils aussi ?

— Seulement s'ils consentent à nous porter, glissa la femme en riant.

Élio, pour la première fois depuis la marche, respira vraiment. Son secret existait, on le laissait exister, on le recevait, il n'avait pas besoin de se déguiser. La femme s'appelait Lyria. Elle guida Élio et Alban à travers la cité: des dômes où les gouttes composent des symphonies; des ponts tissés par des tisserands de lueur; des jardins de brume où les fleurs n'ont pas le même parfum selon qu'on arrive du nord ou du sud. Élio vit un chat de nuage poursuivre son ombre avec une dignité supérieure. Il pensa à Irène et se dit qu'elle rirait en voyant cela.

Dans une cour, un groupe d'artisans façonnaient des lampes à partir de bulles. Ils montraient à Élio comment une flamme respecte une bulle si on la nourrit correctement. Le garçon essaya; la bulle tint bon, et la flamme demeura docile comme un agneau. Alban accepta une coupe de nectar doux, fit mine d'oublier la sienne pour offrir celle d'Élio à un petit vent qui passait, sous forme de tourbillonnette. Même les vents boivent, parfois: ils boivent la reconnaissance.

Le soir venait, mais ici le soir arrivait sans baisser la lumière; au contraire, on ajoutait des couleurs à l'air. Alban et Élio furent menés vers un grand pavillon ouvert, dont les colonnes semblaient brasser la brise avec grâce. On installait des rubans, des guirlandes de perles de pluie, et des tables dont la porcelaine prenait l'accent du ciel. Un bal se préparait, léger, comme si on avait décroché les cloches des tours pour en faire des robes.

Chapitre 3 — La cité suspendue

Il y a des bals qui ne sont pas seulement des danses: ce sont des langues. À Lunésia, on ne piétinait pas le sol, on caressait l'air. Les musiciens accordaient leurs instruments à la respiration du ciel. Alban, parmi eux, se sentait à sa place, avec sa vielle qui vibrait jusqu'à la moelle des marches. Élio, lui, regardait, tremblant un peu, comme devant une page blanche sur laquelle on s'apprête à écrire avec une plume trop belle.

Lyria lui montra une loggia d'où il pourrait assister à la soirée sans se mêler à la foule s'il n'en avait pas envie. Des enfants de nuage vinrent lui offrir des plaques de sucre cristallisé en forme de flocons. Élio accepta et, par politesse, quitta son collier un instant pour l'accrocher à la balustrade où il prendrait la lumière. Une baies, en se posant, cliqueta contre la pierre et répandit un parfum si doux que quelques lucioles vinrent se ranger en file comme si on avait donné un signal.

Élio se lia vite avec un petit page, généreux en sourires, qui répandait des cartes d'invitation comme un semeur répand des graines. Le garçon avait pris l'habitude de retenir son souffle quand on lui posait une question: il craignait de répondre mal. Élio lui parla doucement, sans réclamer, il applaudit quand l'enfant se souvenait, et ne fronça jamais les sourcils. En peu de temps, le petit page s'apaisa. Il se mit à répondre sans trembler. Comme quoi la compassion n'est pas un grand geste brillant: c'est un vêtement qu'on prête pour que l'autre n'ait pas froid.

La musique monta comme une marée claire. L'accueil avait quelque chose d'une cour royale, mais sans le faste qui écrase: ici, on goûtait la noblesse dans des détails de soin. On portait des coiffes tressées de brins de vapeur, on échangeait des révérences qui tenaient autant du salut que de l'onction. Alban jouait, la manivelle un peu penchée, et ses notes semblaient dénouer les nœuds qui restaient dans la gorge de ceux qui les écoutaient. On voyait, même de loin, des épaules se relâcher.

— Bienvenue à Lunésia, annonça une femme à la robe vaporeuse. Nos portes restent ouvertes aux cœurs sincères.

— Je viens avec un secret, dit Élio. Je cherche la mémoire d'un lieu qui m'appelle.

— Ici, les secrets se déposent comme la rosée, répondit-elle. Dis-le au Conseil après le bal de ce soir.

— Il y aura un bal ? demanda Alban en accordant sa vielle. Les vents danseront-ils aussi ?

— Seulement s'ils consentent à nous porter, glissa la femme en riant.

Cette brève entrevue leur avait ouvert le chemin. Élio, tout à l'observation, cherchait des indices que seul un cœur qui écoute pourrait capter. Il remarqua que certains habitants, parfois, se figeaient, une demi-seconde seulement, en attendant que les vents confirment. Il remarqua aussi que quelques marches, ici et là, grimaçaient comme des genoux vieillis: la cité souffrait d'une fatigue à peine avouée. Mais quand la musique repartait, tout reprenait du souffle.

Au milieu de la salle, un mobile suspendu pendait, formé d'anneaux de verre où passaient des courants. Chaque anneau tournait à sa vitesse, et ensemble ils composaient une sorte d'horloge qui ne mesurait ni les heures ni les minutes, mais les humeurs du ciel. Si un vent changeait d'avis, un anneau ralentissait, et tout le monde souriait, comme si l'on venait de comprendre quelque chose d'important. Élio s'approcha, fascinée. Une des baies de son collier, restée sur la balustrade, reflétait la lumière du mobile et la transformait en rouge, en orange, en cerise.

On apporta des pâtisseries d'écume, on versa des sirops d'airelle qui avaient l'air d'avoir dormi dans un tiroir de nuages. Alban entama un air de fête, la vielle ronronnant, le clavier picorant. Les couples s'élancèrent, pieds nus pour sentir la caresse du sol. Lyria, au centre, menait la danse, ses pas si mesurés qu'ils semblaient une claire écriture.

Élio ferma les yeux un instant. Le Verger d'Aube le tira par la manche du dedans, plus insistant. Soudain, l'image du verger ne fut pas seule: une idée, fine comme une herbe, se posa dessus. Essence de baie. Matin. Rires. Et… brume, beaucoup de brume. Il eut le sentiment que ce verger n'était pas au sol. Peut-être qu'il avait été là autrefois, tout près, au même étage que la danse. Peut-être que ce verger faisait partie de Lunésia et avait glissé un jour, pour aller se cacher derrière une couche de nuages. La pensée passa, timide. Il n'osa pas y croire, comme on n'ose pas penser qu'on a deviné à haute voix.

Au balcon, le petit page revint, plus tranquille maintenant. Il donna à Élio une plume de vapeur, signe qu'un invité lui offrait un salut. Élio la glissa dans sa poche comme on met à l'abri une amitié naissante. En bas, Alban leva les yeux un instant et lui adressa un signe. Élio lui répondit d'un air qui voulait dire: “Je cherche comme on respire.”

Le bal, lentement, gonflait de joie. Les rires, ici, étaient à basse voix, comme si on craignait de faire peur aux nuages. Même les sonnailles des horloges semblaient se parler à voix basse. C'était un moment suspendu où la cité, tout entière, ressemblait à un fruit mûr.

Élio approcha son visage du collier de baies. Il y posa le front un instant, comme on se confie à une vieille chaise. L'odeur l'enveloppa, et avec elle une chaleur qui montait des épaules à la poitrine, puis aux yeux. S'il avait été seul, il aurait peut-être pleuré, non de tristesse, mais de la joie un peu douloureuse de sentir qu'on touche à une chose juste.

Chapitre 4 — Le bal interrompu

Les changements ne préviennent pas. Ils s'installent sur une note tenue, à peine plus longue que les autres, puis la note se tend, se tend, jusqu'à ce que tout bascule sans bruit. C'est ainsi que le calme s'abattit sur le pavillon de Lunésia. Les voiles tendus aux fenêtres cessèrent de frissonner. Le mobile de verre s'arrêta, comme un oiseau qui replie ses ailes au milieu d'un vol. Les danses hésitèrent, puis, un à un, les couples s'immobilisèrent.

— Le vent s'éteint, s'exclama un page. La musique se brise !

Alban posa sa main sur la roue de sa vielle. La note, au lieu de cuire comme une crêpe, resta froide dans l'air. Lyria leva les yeux vers les fenêtres. On entendit un craquement très discret: un fil de brise venait de céder, quelque part, comme on trébuche en marchant.

— Que se passe-t-il ? chuchota Élio à Alban. Est-ce à cause de moi ?

— À cause de ton courage, corrigea le ménestrel. Quand on cherche la vérité, les vents retiennent leur souffle.

Lyria serra les mains sur son cœur. On vit, un instant, passer dans ses yeux la forme d'une peur ancienne, vite chassée par une autorité douce. Elle fit signe à des gardes-lumière d'ouvrir les portes pour que personne ne suffoque. Mais on ne suffoquait pas: on attendait. Comme on attend au bord d'un secret.

Élio sentit que quelque chose, en lui, se redressait comme une petite reine. Il sortit de sa loggia, prit une respiration qui n'a pas besoin de vent, et se dirigea vers le centre du pavillon.

— Conseil de Lunésia, dit Élio en s'avançant. Je dois avouer mon but : je veux réveiller la mémoire d'un verger qui m'a promis l'aube.

Sa voix n'était ni très forte ni très pâle. Elle avait le poids juste de la vérité. Il réussit à ne pas jouer à l'héroïsme, à ne pas demander des applaudissements, à ne pas faire semblant de savoir plus qu'il ne savait. Il dit ce qu'il savait: le verger l'appelait; il ne voulait rien prendre, rien briser; il était venu pour rendre, pas pour obtenir; il ne savait pas où chercher; il avait seulement un collier de baies qui semblait garder un parfum de matin.

Lyria s'approcha. Elle respira l'odeur du collier. De minuscules frissons coururent le long de ses bras, comme des écoles de petits poissons. Elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ce qu'on y vit, c'était moins de la peur que du soulagement: c'est donc cela.

— Ta franchise te donne passage, répondit une voix profonde. Va sous la ville, là où les courants se souviennent.

La voix ne venait d'aucune bouche visible. Elle roulait comme une houle légère contre les colonnes. Les habitants baissèrent la tête, non par soumission, mais par respect. Alban, à côté d'Élio, se redressa. Il posa sa vielle sur son dos et fit un petit signe à Lyria, qui répondit d'un signe pareil. On eût dit que tout le monde se comprenait sans avoir besoin de se regarder longtemps.

Lyria conduisit Élio jusqu'à une porte basse située derrière le pavillon. Une porte qu'on n'ouvre pas d'habitude. Il fallut écarter une plante de brume, tirer un loquet de clarté. Derrière, des escaliers descendaient à travers un coton plus dense. On avait peur à cause du mot “souterrain”, mais il ne s'agissait pas de sable ni de roc: on entrait dans une cave de nuage, plus fraîche, plus silencieuse, où l'écho s'asseyait sur vos épaules comme un chat-esprit.

Une torche de givre s'alluma toute seule, sans brûler, juste pour donner un peu de bleu. Alban marcha derrière Élio, la main sur l'épaule du garçon, une présence plus qu'un guide. Des fresques couvertes de condensation racontaient l'histoire de Lunésia: on y voyait des ponts naître de la patience, des fontaines se taire pour mieux écouter, et des étrangers offrir leurs secrets à la brise, qui les mêlait à ceux des autres pour en faire des choses utiles: des recettes de moelle de vent, des berceuses qui apprennent à dormir sans tomber, des codes pour convoquer la pluie quand on juge que les plantes le méritent.

Élio, malgré le calme qui venait des murs, sentit ses jambes trembler un peu. Le silence s'y posa, non pour faire peur, mais pour peser: c'est ainsi qu'un serment se pose. Derrière eux, on entendait encore, très loin, quelques notes du pavillon, comme un souvenir de fête. Le bal n'était plus, mais la joie ne se perd pas; elle sait se tenir tranquille.

Ils arrivèrent dans une salle ronde, creusée au cœur de la brume, où des veines de lumière circulaient comme des veines sous la peau d'une main. Au centre, un bassin d'eau dormait, et sur l'eau, un disque de cristal, mince comme un souffle. On pouvait le voir, on avait envie de le toucher, mais on savait qu'il fallait demander.

Alban fit jouer du bout des doigts une courte phrase, à peine audible. Élio, sans parler, demanda au bassin la permission d'approcher. Peut-être parce qu'il avait été honnête là-haut; peut-être parce que ses mains ne tremblaient pas à cause de la fièvre, mais à cause de l'attention, le disque ne repoussa pas ses doigts. Il se contenta de frémir, comme un miroir quand on le nettoie.

Chapitre 5 — Les archives de brume

Les mots changent quand on les pense au-dessous de la lumière. Archive, par exemple, n'est pas un grand mot poussiéreux à Lunésia. C'est un endroit où l'on garde ce qui est si fragile que même la mémoire qui garde la mémoire peut l'égarer. Les Archives de Brume n'avaient pas de colonnes et de livres: elles respiraient. Ce bassin central, entouré de petits runnels, tenait le rôle d'une mémoire que rien ne peut remplir totalement, tant elle aime laisser de la place pour le prochain.

Élio effleura la surface de l'eau. Le disque s'ouvrit, comme si on avait retiré un couvercle. Trois petites vagues partirent vers la paroi, et trois lumières, posées sur la voûte, répondirent. Alban, dans son coin, ne jouait pas; il ne voulait pas distraire le silence. Il serrait sa vielle comme on serre un ami pendant un orage.

Un souffle, venu de partout et de nulle part, fit bouger les mèches d'Élio.

— Tu as de bons pas, humain, souffla un esprit du nuage. Pourquoi venir troubler nos archives de brume ?

— Pour rendre à tous un souvenir qui n'a jamais voulu faire de mal, dit Élio. Je ne prendrai rien, je veux seulement le réveiller.

— Alors pose ton collier dans l'eau, indiqua l'esprit. Les baies libéreront ce qu'elles ont gardé.

Élio retira doucement le collier de son cou. Le geste lui fit l'effet de retirer une petite armure; le cou parut très nu tout à coup, comme une branche l'hiver. Il posa le collier sur le disque, non sans un tremblement du cœur: et si c'était la fin d'une protection? Les baies touchèrent le verre. On entendit un cliquetis, puis un son aigrelet, comme si une graine craquait pour montrer sa feuille. Les baies, l'une après l'autre, semblèrent gonfler. Un peu de leur jus, pourtant sec depuis des années, se répandit dans le bassin, colorant l'eau d'un rouge fumé.

— Alban, et si tout changeait après ? murmura Élio.

— Tout change toujours, répondit-il doucement. L'honnêteté nous accompagne mieux que la peur.

Dans l'eau, un dessin apparut. Il n'était pas net; il ressemblait à un souvenir raconté par quelqu'un qui ne se souvient pas très bien des coins. Puis le dessin s'affina: on reconnut des arbres aux troncs pastel, une lumière d'aube qui arrive en couchée, une clairière comme une bouche qui dit un “O” mais en souriant. Le Verger d'Aube. Élio serra les doigts contre le bord du bassin. Il percevait à la fois la joie et la douleur de revoir quelque chose de précieux. Les archives ne montraient pas seulement des images; elles offraient l'épaisseur de l'air, le bruit des petites bêtes, l'odeur de la mousse.

On vit ensuite autre chose: une procession. Les habitants de Lunésia, jeunes, anciens, posant sur des brancards des choses lourdes qui, pour des êtres de brume, n'étaient pas faciles à porter: des blocs de pierre fine, des cordes tressées de vent, des globes de lumière. On les vit dégager un petit plateau entre deux couches de nuage, un endroit sûr. On les vit y poser des arbres, des pousses et des pots, puis des bancs, puis une table. On vit une femme, très ressemblante à Lyria mais plus jeune, tisser un voile de brume autour du verger, puis, d'un geste, refermer le voile comme on achève un manteau.

La scène se troubla, l'eau frissonna. Puis on vit des silhouettes qui discutaient dans une salle. On ne les entendait pas, mais on saisissait les intentions. La peur. La jalousie des royaumes d'en bas. Les rois des terres, lourds de métaux, avaient un jour voulu s'emparer des recettes du vent. Ils avaient envoyé des cordes, des grappins. Lunésia avait failli être blessée, coupée, embarrassée par ces accroches grossières. Les Lunésiens, alors, avaient décidé de cacher ce qu'ils avaient de plus précieux: un verger où les enfants apprenaient à se reconnaître, où les vieux retrouvaient une minute d'enfance, où l'on remerciait les aubes d'être venues sans faire payer — un verger de vérité. Ils l'avaient caché si bien que, avec le temps, le verger était devenu non seulement invisible, mais impensable: on n'est pas toujours habile à faire des cachettes sans perdre la clé.

Dans la salle, Élio posa la main à plat sur le verre, pour calmer le frisson qui lui montant de la poitrine à la gorge. Il pensa aux rois lourds de métaux, il pensa à sa vallée simple, il pensa à l'oisillon de nuage. Il pensa à Irène. Il pensa surtout à la promesse faite: rester honnête. Dans ce moment où il aurait pu se fâcher, ou demander, ou accuser, il préféra comprendre.

— Je comprends, pensa-t-il en silence, pour que le bassin l'entende. Mais maintenant, peut-on vivre le cœur en deux? Peut-on être digne en gardant le bon à l'ombre jusqu'à ce qu'il perde son goût?

L'eau tinta, comme un petit couteau qui touche un verre. Le dessin se transforma. On vit des enfants, plusieurs générations, qui tentaient d'imaginer quelque chose qu'on leur avait interdit d'énoncer: ils faisaient des dessins d'arbres, mais leurs arbres semblaient en plumes; ils faisaient des collations de matin, mais oubliaient le goût de la baie. On vit des fêtes où il manquait un petit “toc” à la fin de la musique. On vit des sourires un peu pâles. On comprit tout.

Élio releva la tête. Le silence se posa. Alban, sans bruit, approcha, posa sa main sur l'épaule du garçon. Une chaleur digne circula par ce geste simple. Élio eut l'impression d'être choisi par le moment, non l'inverse.

— Je ne suis pas venu voler un secret, dit-il tout haut en direction de l'eau. Je suis venu pour que les enfants, en bas comme ici, mangent une baie qui ne pique pas la langue avec un mensonge. Si vous avez caché, vous avez des raisons. Mais si l'on dit vrai, si on explique, si on partage, on arrête les jalousies d'être des issues de secours pour la peur.

Le bassin s'éclaircit. Le collier, dans l'eau, bougea. Certaines baies se défirent, comme si elles rendaient leur garde. Elles laissèrent échapper des minces fils rouges, qui filèrent vers la voûte et se mêlèrent aux veines de lumière. On eût dit que l'honnêteté, ce soir, avait commencé d'émietter une vieille peur.

Chapitre 6 — Le secret bien gardé

L'air, dans la salle ronde, se mit à bouger, pas comme un vent, pas comme une tornade, mais comme un manteau que quelqu'un ajuste. Le mobile de verre du pavillon, là-haut, dut sentir cela, car les anneaux se mirent à reprendre leur danse. On entendit, très loin, des exclamations, mais pas de frayeur: plutôt des “ah!” de têtes qui se lèvent d'accord.

— Le verger… il était ici, soupira la voix du nuage. Nous l'avions caché pour protéger Lunésia de la jalousie des royaumes d'en bas.

— Vous auriez pu le dire, répondit Élio sans colère. On protège mieux quand on partage la vérité.

— Tu as raison, admit l'esprit. Nous réparerons cela, avec toi.

— Et toi, Alban, qui es-tu vraiment ? demanda Élio.

— Un passeur d'échos, sourit le ménestrel. Je chante pour que les lieux se souviennent de nous autant que nous d'eux.

La salle éclaira alors une étroite fissure dans le mur. Une ouverture, haute comme un enfant adulte, plus sombre que les autres, plus timide. L'esprit de nuage sembla inviter. Alban inclina la tête, Élio passa. Derrière, un couloir descendait encore un peu, puis s'ouvrait sur une clairière de brume. Des troncs d'arbres, là, s'élevaient, réels — on aurait pu croire rêver s'ils n'avaient pas eu ces nœuds et ces imperfections dont seuls les êtres vivants savent s'affubler. Les feuilles, luisantes comme si le vernis de l'aube n'avait pas séché, vibraient d'un soupir discret.

Le Verger d'Aube n'était pas de terre, mais pas complètement de nuage non plus. C'était un entre-deux, une passerelle de sève. Les baies, petites, noires, rouges, quelques-unes bleues, pendaient en grappes modestes. Élio avança, mains ouvertes. Il n'avait plus le collier: il avait l'original devant lui. Il caressa du regard la mousse, les pierres tiédies par un soleil sans direction, l'ombre douce sous un tronc recourbé. Il s'agenouilla pour regarder de près le sol, et il vit, à moitié enterrée, une tresse exactement comme celle de son collier, mais plus ancienne, défaite par la main du temps. Il sourit.

Il prit l'une des baies et la posa sur sa langue. Le goût fit un mouvement de recul avant de s'épanouir, comme on hésite avant une embrassade. Sucré au début, puis une pointe d'acide, puis un parfum de bois doux, puis un léger recul qui rappelait la météo. Surtout, le goût alluma dans sa bouche une petite lampe: celle de la mémoire. Cette lampe, sans brûler, éclaira l'image d'Irène qui danse, jeune, riant à gorge claire, un voile sur les cheveux. Élio vit des enfants qui courent, des hommes qui lèvent une coupe, non pour s'enivrer, mais pour remercier la bonne lumière. Il se sentit, un instant, comme un pont entre deux générations qui se reconnaissent et se disent “On se ressemble dans le respect.”

Alban s'approcha d'un tronc. Il leva sa vielle, posa l'oreille contre le bois. Puis il joua une note. L'arbre répondit, on l'entendit, non par un bruit, mais par une vibration qui vous enveloppait comme un châle. Élio se sentit regardé par les arbres, mais d'un regard ancien, sachant que les êtres qui regardent ainsi vous ont vu grandir avant vous-même. Il eut envie de pleurer, mais une joie mince et brave s'y opposa. À la place, il posa sa paume sur l'écorce et pensa: “Je dirai vrai.”

L'esprit de nuage prit la parole encore une fois, mais sa voix avait changé: moins de craie, plus de miel.

— Tu n'as pas demandé pour toi. Tu n'as pas cherché à être le héros d'un conte. Tu as donné aux autres la meilleure parte de ton intention. Alors nous allons faire ce qui aurait dû être fait: nous allons montrer, nous allons dire, nous allons confier. Le secret restera, parce que les secrets, pour être beaux, ne doivent pas disparaître; mais il sera bon, il ne se prendra plus pour un roi.

Dans le pavillon, Lyria avait fait rouvrir les fenêtres. Le vent, timide, rentrait à pas de chat. Les danseurs reprirent leur place, mais sans musique au début. Chacun fit un pas discret, reconnaissant l'autre. On avait tous compris qu'on venait de franchir un seuil. Alban, guidé par un signe que seul un musicien voit, leva sa vielle, et la première note sonna claire, sans la tension de tout à l'heure. Elle abrita la salle, elle rassura les cœurs, elle rendit aux colonnes leur courage.

Élio, lui, remontait, le verger quelque part derrière, mais pas perdu. Lyria l'attendait à la porte basse. Elle avait de la brume au coin des yeux, comme des larmes heureuses qui hésitent à se montrer. Elle prit les mains d'Élio sans cérémonie et les posa sur sa poitrine, comme si elle lui confiait un tison.

— Nous avons été des enfants qui ont eu peur, sembla-t-elle dire, sans parler. Pardon. Merci.

On organisa, les jours qui suivirent, un partage. On invita des messagers du bas, pas des rois ni des troupes, mais des jardiniers, des instituteurs, des femmes aux paniers lourds. On leur expliqua. On leur montra un petit bout du verger, pas tout — car il faut laisser à la magie des replis où se reposer —, juste assez pour que le cœur en reçoive la preuve. On leur donna des tresses de baies sans pouvoir, seulement de parfum, pour que la mémoire ne soit pas un trésor qui s'achète. On leur apprit aussi à faire des fêtes de remerciement, où l'on ne boit pas pour oublier, mais pour se souvenir.

Élio retourna dans la vallée avec Alban. Il repartit sans fanfare, la simplicité au bout des doigts. Irène l'attendait sur la marche, un châle plié sur les bras, comme on attend quelqu'un qu'on aime sans lui demander de comptes. Elle n'osa pas lui demander ce qu'il avait vu; elle savait qu'il le dirait quand ce serait mûr. Il lui offrit une poignée de petites baies blettes, qui n'avaient pas le goût d'ici, mais qui s'accordaient si bien avec la confiture du matin qu'on eût dit des cousines.

Les enfants du village vinrent autour d'Élio. Ils posèrent des questions: “Est-ce vrai que les nuages ont des escaliers?” “Est-ce vrai qu'un musicien peut faire bouger le vent?” “Est-ce vrai qu'on a le droit d'avoir peur et d'être brave quand même?” Élio dit la part de vrai qu'il pouvait dire, en laissant aux nuages de quoi respirer. Il leur apprit à tresser des colliers de baies avec des mots honnêtes. On s'assit sous un figuier, on goûta des sirops, on rit.

Alban, lui, reprit la route. On ne garde pas un ménestrel: on l'écoute. Il laissa à Élio un petit bourdon de sa vielle, un cylindre clair, lisse, qui garde la mémoire de la note grave. “Quand la peur voudra gratter à ta porte, fais tourner cela dans ta main. Le bois te rappellera la note qui tient, la note qui t'emmène, la note qui dit: ‘Je suis là'.”

Un soir d'automne, alors que les raisins faisaient lampe derrière les treilles, Élio se retrouva seul au bord du ruisseau. Il pensa à Lunésia, à Lyria, à l'oisillon, au verger, à l'esprit de brume, à Alban. Il se souvint de la salle ronde, du bassin. Il se souvint surtout de ce qu'il avait ressenti en disant la vérité au milieu d'un silence qui attendait. Il se dit qu'il aimerait être ce genre de silence pour les autres: une place calme où ils pourraient poser leurs peurs sans qu'on les bouscule.

— Le verger… il était ici, soupira la voix du nuage. Nous l'avions caché pour protéger Lunésia de la jalousie des royaumes d'en bas.

— Vous auriez pu le dire, répondit Élio sans colère. On protège mieux quand on partage la vérité.

— Tu as raison, admit l'esprit. Nous réparerons cela, avec toi.

— Et toi, Alban, qui es-tu vraiment ? demanda Élio.

— Un passeur d'échos, sourit le ménestrel. Je chante pour que les lieux se souviennent de nous autant que nous d'eux.

Ces phrases, il ne les répéta pas tous les jours, mais il les garda dans son sac intérieur. Elles devinrent un peu comme des galets polis: chaque fois qu'il les touchait, il se souvenait de la douceur rude de la vérité.

Un an plus tard, Lunésia envoya une invitation. Une plume de brume apparut un matin sur la table d'Irène. Élio monta de nouveau, non pas parce qu'il y avait quelque chose à réparer, mais parce qu'il y avait des nouvelles à partager. Le verger avait été entrouvert à plus de cœurs. Ceux d'en bas venaient parfois, par petits groupes, apprendre à remercier, à écouter la rosée, à tresser des baies, et repartaient avec une promesse: raconter la vérité sans la rendre plus lourde. On avait aussi proposé aux enfants de Lunésia de descendre apprendre à marcher sur une terre qui ne cède pas: l'échange, comme une respiration.

Ce soir-là, un bal eut lieu. On dansa, on rit, mais on ne trembla pas. Lyria, avec ses mains de verre, se reprit de sa jeunesse: l'inquiétude qu'on lui avait vue avait appris à être la caution et non la maîtresse. Alban apparut au milieu du pavillon et joua un air qu'Élio n'avait encore jamais entendu. La note basse vibrait, et dessus s'élevaient des brins de mélodie qui faisaient penser à des échelles. On eût dit une fête pour remercier quelqu'un d'avoir dit vrai. Élio sourit. Il ne s'attribua pas la musique. Il se contenta d'être là, debout, un peu ému, en tenue simple.

Plus tard, au balcon, il s'approcha du mobile de verre. À travers les anneaux, on voyait parfois le monde d'en bas, dans un trou de brume. Il crut reconnaître le figuier, la treille, le ruisseau. La vallée et la cité se superposaient, sans se marcher dessus, comme deux morceaux de musique qui se font place. Il pensa que c'était cela, le secret bien gardé: non pas ce qu'on cache pour se donner de l'importance, mais ce qu'on couvre de douceur afin que, le jour où on le montrera, on n'ait pas honte de la façon dont on l'avait gardé.

Il rentra chez lui quand les étoiles avaient déjà pris leurs tabliers. Sur la porte, Irène avait accroché un brin de ruban de brume, en souvenir. Le collier d'Élio, lui, avait repris sa place dans la boîte de tilleul. Il ne le portait plus tous les jours, parce que les miracles, à force d'être habituels, finissent par devenir des politesse. Il le sortait aux jours de pluie où la maison a besoin d'un parfum d'aube pour tenir la tête haute. Et il racontait, de temps en temps, ce qu'il était juste de raconter.

Les enfants, devenus plus grands, posaient d'autres questions. “Est-ce qu'on peut mentir s'il pleut?” “Est-ce que dire la vérité, c'est toujours tout dire?” Élio réfléchissait avant de répondre. Il disait que la vérité a besoin de tenue, que la parole n'est pas un marteau, mais un pont. Il disait que parfois, on se tait pour laisser une graine prendre. Il disait qu'on ne garde pas un secret par orgueil, mais pour lui permettre de mûrir. Il disait que la meilleure preuve qu'on aime quelqu'un, c'est de lui dire ce qu'il a besoin de savoir pour grandir, pas ce qui nous soulage.

C'était sa façon d'être honnête: une honnêteté qui n'abîme pas, qui offre. Une honnêteté qui ne renverse pas la table pour faire du bruit, mais qui la remet d'aplomb, afin que chacun s'y assoie. Alors, parfois, en passant près de la boîte de tilleul, Élio tendait l'oreille. Il lui semblait que, derrière le couvercle, résonnait, très doucement, la note de la vielle d'Alban. Une note de passage, une note de pont. Une note qui disait: “On peut danser là-dessus sans tomber.”

C'est ainsi que la vallée et la cité vécurent, non pas ensemble comme deux colliers qui s'étranglent, mais côte à côte comme deux chemins qui se regardent, et se respectent. On continuait à tisser des collines avec des proches, on continuait à lever des verres pour remercier, on continuait à célébrer les aubes. Et, chaque fois que quelqu'un oubliait pourquoi il danse, un ménestrel apparaissait au coin d'une rue, une note sous la main, et se mettait à jouer. Car la vérité a besoin de musiciens pour ne pas se croire un sermon. Et la compassion, pour ne pas se croire une gloire, a besoin d'un verger où glisser ses racines, à hauteur de cœur.

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Verger
Un jardin où l'on cultive des arbres fruitiers.
Murmure
Un son très faible, comme un chuchotement.
Courants
Des mouvements d'air ou d'eau dans une direction particulière.
énoncer
Dire quelque chose de manière claire et précise.
Jalousie
Un sentiment de mécontentement ou d'envie envers ce que les autres ont.
Tressé
Fait de tresser, c'est-à-dire d'entrelacer des fils ou des brins pour former une tresse.

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