Chapitre 1
Le hasard, c'est un drôle de collègue. Il vous met des indices dans la poche sans prévenir, puis il s'éclipse en sifflotant.
Ce matin-là, Léa Morel, détective privée, n'avait qu'une idée en tête : finir son café avant qu'il ne refroidisse. Elle s'était installée au « Nautile », une petite brasserie près du canal, où les vitres sentaient la pluie et les croissants le beurre. Son carnet était ouvert, mais vide. Une journée tranquille, pensait-elle.
Un bruit sec a claqué. Un sac en toile est tombé d'une chaise, comme s'il avait glissé tout seul. Léa a levé les yeux. Personne autour ne semblait s'en soucier. Au pied du sac, un objet roulait lentement : une petite clé en laiton, attachée à un porte-clés en forme de baleine bleue.
Elle l'a ramassée. Le métal était tiède, comme s'il venait d'être serré dans une main.
— Elle est à qui ? a-t-elle demandé au serveur.
Le serveur, un grand type au tablier taché de cacao, a haussé les épaules.
— Pas vu. Peut-être à la dame qui était là, tout à l'heure. Elle est partie vite, genre… pressée.
Léa a observé la salle : trois habitués avec leurs journaux, un couple qui se disputait à voix basse, et un groupe de collégiens qui riaient trop fort pour entendre autre chose. Aucun visage inquiet.
Sur le porte-clés, il y avait aussi une étiquette fine, pliée. Léa l'a dépliée avec précaution. Trois lettres, tracées au feutre : « M.A.R. ». Et en dessous, un chiffre : 17.
— Vous avez vu quelqu'un avec un sac en toile ? a insisté Léa.
— Un sac beige, oui. Elle avait un manteau vert, a dit le serveur. Cheveux courts. Elle a laissé une pièce, et hop, partie.
Léa n'aimait pas garder ce qui ne lui appartenait pas. Une clé, ça ouvre quelque chose. Donc ça peut fermer un problème. Elle a glissé le porte-clés dans sa paume, comme si la baleine bleue avait soudain du poids.
— Je vais la rendre, a-t-elle dit.
Le serveur a souri.
— Bon courage. Ici, les objets perdus ont souvent une histoire.
Léa a payé, a enfilé son manteau, et a suivi la seule piste qu'elle avait : « 17 » et trois lettres.
Dehors, le canal avançait en silence, avec ses reflets d'étain. Léa s'est promis une chose : ne rien inventer, ne rien arranger. Juste chercher, vérifier, comprendre. L'intégrité, c'est ça : ne pas tricher avec la vérité, même quand elle se cache bien.
Chapitre 2
Le quartier autour du canal était un mélange de vieux entrepôts et de boutiques nouvelles. Les numéros de rue sautaient parfois, comme des marches cassées. Léa a marché jusqu'au 17 de la rue des Docks, mais ce n'était pas une maison. C'était un atelier de réparation de vélos, « MAR Cycles », écrit en lettres rouges sur une enseigne un peu de travers.
« M.A.R. », a pensé Léa. Ça collait.
À l'intérieur, l'odeur de caoutchouc et d'huile de chaîne lui a chatouillé le nez. Des roues étaient suspendues comme des cercles magiques au plafond. Derrière un comptoir encombré, un homme d'une cinquantaine d'années, lunettes sur le bout du nez, réglait des freins avec une patience d'horloger.
— Bonjour, a dit Léa. Je cherche le propriétaire de cette clé.
Elle a posé la baleine bleue sur le comptoir.
L'homme a levé la tête, ses yeux ont accroché l'objet, puis il a eu un petit sursaut.
— Ça… c'est la clé de mon casier.
Il a tendu la main, puis s'est arrêté net, comme s'il venait de se souvenir qu'il ne devait pas.
— Enfin… c'était, a-t-il corrigé. Vous l'avez trouvée où ?
— Au « Nautile ». Par terre, près d'un sac en toile. Vous l'avez perdue ?
Il a hésité. Une hésitation longue, trop longue pour être un simple oubli.
— On me l'a prise, a-t-il fini par dire. Ce matin, j'ai ouvert l'atelier… et elle n'était plus à son crochet. Le casier aussi, ouvert.
Léa s'est penchée.
— Qu'y avait-il dans ce casier ?
L'homme a avalé sa salive.
— Rien d'illégal. Mais… quelque chose d'important. Un objet.
— Quel objet ?
Il a regardé autour de lui, comme si les pneus pouvaient écouter.
— Une boussole ancienne. Pas une vraie antique de musée, mais… spéciale. Elle appartenait à ma sœur. Elle y tenait. Je devais la lui rendre aujourd'hui.
Léa a noté mentalement : boussole, sœur, rendez-vous. Et surtout : quelqu'un l'a ouverte sans casser, donc il avait la clé… ou il savait crocheter.
— Votre sœur s'appelle… ?
— Marianne. Marianne Renaud. Voilà les initiales, je suppose. M.A.R.
Léa a observé l'homme. Il avait les mains noircies par la graisse, mais ses ongles étaient propres. Ça voulait dire qu'il faisait attention. Les gens soigneux remarquent vite quand quelque chose manque.
— Vous avez vu quelqu'un rôder ? a demandé Léa.
— Un garçon… non, plutôt un jeune adulte. Casquette noire, sac à dos. Il a demandé une pompe à vélo, juste pour regarder, j'ai eu l'impression. Il est reparti sans rien acheter.
Léa a repensé au sac en toile du café. Une dame au manteau vert. Cheveux courts. Et maintenant, un type à casquette noire. Deux silhouettes différentes. Ça commençait à sentir le puzzle.
— Je peux voir le casier ? a demandé Léa.
L'homme a hoché la tête et l'a menée au fond, derrière un rideau. Un casier métallique, porte entrouverte, serrure intacte. Sur le bord, une petite rayure fraîche, comme une griffure.
Léa a effleuré la rayure.
— On a forcé, mais doucement, a-t-elle murmuré. Pas pour casser. Pour ne pas faire de bruit.
Elle s'est tournée vers l'homme.
— Vous voulez que je retrouve cette boussole ?
Il a eu un rire nerveux.
— Si vous pouvez… Marianne va me croire responsable. Et moi, je… j'ai promis.
Léa a replacé la clé dans sa poche. Elle était peut-être une copie, ou un leurre. Mais elle avait déjà ouvert quelque chose : une enquête.
— D'accord, a dit Léa. On va procéder avec méthode. D'abord, votre sœur : où deviez-vous la retrouver ?
— Au marché couvert, à midi. Au stand des fleurs.
Midi. Il était onze heures dix.
— Parfait, a dit Léa. On y va. Et on ne cache rien. Si on apprend quelque chose, on le dit. Sinon, on se retrouve à courir après des rumeurs.
L'homme a acquiescé, soulagé et inquiet à la fois.
Léa a senti le suspense se resserrer, comme un frein qu'on ajuste : juste assez pour que ça tienne, pas trop pour ne pas bloquer.
Chapitre 3
Le marché couvert bourdonnait comme une ruche. Les voix rebondissaient sur la charpente métallique, les odeurs se mélangeaient : épices, poisson, pommes, savon. Léa avançait en scannant les détails, comme on lit un texte : un mot après l'autre, sans sauter de ligne.
Au stand des fleurs, une femme au manteau vert attendait. Cheveux courts. Elle triturait un bouquet de tulipes avec une impatience contenue. Léa a ralenti.
« La dame du café », s'est-elle dit.
L'homme de l'atelier a soufflé, surpris.
— Marianne… ? Non. Ce n'est pas elle.
La femme a levé la tête et les a vus arriver. Ses yeux ont glissé sur la détective, puis sur l'homme, puis se sont fixés sur la poche de Léa, comme si elle devinait ce qu'elle contenait.
Léa a sorti la clé et le porte-clés baleine, sans jouer au mystère.
— Je pense que vous avez perdu ça au « Nautile ».
La femme a cligné des yeux, puis a secoué la tête.
— Ce n'est pas à moi.
Sa réponse était rapide. Trop rapide. Comme une porte qu'on claque avant qu'on voie l'intérieur.
Léa a gardé un ton calme.
— Le serveur a décrit une femme en manteau vert. Cheveux courts. Vous étiez au café ce matin ?
Un silence. La femme a serré les tulipes.
— Oui. Mais je n'ai pas de clé avec une baleine. J'ai… d'autres soucis.
Léa a choisi une autre approche, plus logique, moins frontale.
— D'accord. Regardez l'étiquette : « M.A.R. » et « 17 ». Ça vous dit quelque chose ?
La femme a pâli, presque imperceptiblement.
— Non, a-t-elle menti.
Léa n'a pas insisté tout de suite. Elle a appris que certains mensonges sont des pansements : on les arrache trop vite, ça saigne.
— Très bien, a dit Léa. Je m'appelle Léa Morel. Je cherche une boussole volée. Cette clé est liée à l'endroit d'où elle a disparu. Si vous savez quelque chose, ce serait honnête de le dire.
Le mot « honnête » a tapé juste. La femme a eu un mouvement de recul, puis elle a soufflé.
— Je n'ai pas volé de boussole. J'ai… j'ai trouvé cette clé hier soir, près du canal. Je l'ai gardée parce que… parce que je croyais qu'elle ouvrait mon casier au travail. Je me suis trompée. Ce matin, je voulais la déposer au café, comme un objet perdu. Et je suis partie trop vite. Voilà.
Elle a parlé vite, mais ça ressemblait à un vrai récit : imparfait, pas héroïque.
— Pourquoi la déposer au café ? a demandé Léa.
— Parce que je passe par là. Et parce que je n'aime pas… garder des choses qui ne sont pas à moi.
Léa a noté la phrase. Une valeur partagée.
À ce moment-là, un passant s'est arrêté à côté du stand. Un homme maigre avec un chapeau trop grand, un sourire curieux, et des yeux qui pétillaient comme s'il collectionnait les secrets.
— Oh, une enquête ? a-t-il lancé, presque ravi. J'adore les enquêtes. Je peux aider ? J'ai une mémoire de… de caddie, mais un bon caddie !
Marianne n'était toujours pas là. L'homme de l'atelier se tordait les mains.
Léa a regardé le passant. Curieux, oui. Trop enthousiaste, peut-être. Mais les gens qui aiment parler peuvent aussi lâcher des détails précieux.
— Vous étiez au canal hier soir ? a demandé Léa.
— Tous les soirs ! Je nourris les canards. Enfin, pas trop, hein, on m'a dit que c'était mauvais. Je leur donne des petits pois. Je suis un citoyen modèle.
Léa a esquissé un sourire.
— Vous avez vu une clé avec une baleine bleue ?
Le passant s'est frotté le menton.
— Une baleine… Attendez… Oui ! Près du banc rouillé, à côté du lampadaire qui clignote. Une jeune personne l'a ramassée. Casquette noire. Sac à dos. Et il a filé vers… la passerelle. Comme s'il avait peur que la clé le morde.
Léa a échangé un regard avec l'homme de l'atelier. Casquette noire : le même.
— Vous êtes sûr ? a demandé Léa.
— Aussi sûr que les canards aiment les petits pois, a répondu le passant. Et ils les aiment vraiment.
La femme au manteau vert a sursauté.
— Donc… ce type l'a ramassée avant moi ?
— Ou après, a dit Léa. Mais il est dans l'histoire.
Le passant, ravi de son effet, s'est penché.
— Et vous cherchez quoi ? Une boussole ? Ça tourne, ça tourne, et ça finit par pointer vers la vérité, non ?
Léa a relevé un détail : le passant avait dit « banc rouillé » et « lampadaire qui clignote ». Une localisation précise.
— Merci, a dit Léa. Votre mémoire de caddie est meilleure que vous ne croyez.
Le passant a salué comme un acteur.
— Si vous avez besoin d'un figurant, je suis là !
Léa s'est tournée vers l'homme de l'atelier.
— On a une direction : la passerelle du canal. Mais il nous manque Marianne. Si elle arrive, dites-lui la vérité : on suit une piste. Pas de secrets, d'accord ?
— D'accord, a-t-il soufflé.
Léa a fait un pas, puis s'est arrêtée. Quelque chose manquait. Un élément oublié. Elle a fouillé dans ses poches : clé, carnet, stylo… et elle a senti le vide.
Son téléphone.
Elle l'avait posé sur la table du « Nautile ». Elle l'avait laissé là, comme un indice idiot, offert au hasard.
— Super, a-t-elle murmuré. L'enquête, c'est aussi se rappeler de ce qu'on oublie.
Sans téléphone, impossible d'appeler, de vérifier une adresse, de prévenir. Mais Léa n'a pas paniqué. La logique pouvait fonctionner sans écran.
— On retourne au café, a-t-elle décidé. Ensuite, la passerelle.
Elle a senti le suspense gagner en vitesse. Et dans sa poche, la baleine bleue semblait nager vers un secret.
Chapitre 4
Le « Nautile » était plus bruyant qu'avant. Léa est entrée en balayant la salle du regard. Son téléphone était-il encore sur la table ? Ou avait-il été avalé par la foule comme une pièce de monnaie ?
Le serveur l'a reconnue.
— Déjà de retour ? Vous oubliez des trucs, vous aussi ?
— Aujourd'hui, oui, a dit Léa. Mon téléphone. Sur la table près de la fenêtre.
Le serveur a pointé du menton une petite étagère derrière le comptoir.
— Objets trouvés. Un téléphone noir, avec une coque transparente et un autocollant de… chat astronaute.
Léa a récupéré l'appareil. Une notification clignotait : « Appel manqué : Marianne Renaud ».
Elle a levé les yeux vers l'homme de l'atelier. Il a blêmi.
— Elle m'a appelée… et je n'ai pas répondu.
Léa a rappelé. Ça a sonné, puis une voix a décroché, tendue.
— Allô ?
— Marianne ? Je suis Léa Morel. Je travaille avec votre frère. Votre boussole a été volée. On la cherche. Vous êtes en sécurité ?
Un silence, puis un souffle.
— Je… oui. Je suis au marché, derrière le stand des fromages. Je ne voulais pas attendre au stand des fleurs. Trop de monde. J'ai eu… l'impression d'être suivie.
— Restez là. Ne bougez pas. On arrive, a dit Léa.
Elle a raccroché et s'est tournée vers le serveur.
— Vous avez vu un jeune avec une casquette noire, aujourd'hui ?
Le serveur a froncé les sourcils.
— Oui. Il a pris un chocolat chaud. Il a demandé si on avait trouvé une clé. Une clé avec… je crois… une baleine. J'ai dit non.
— Il est parti de quel côté ?
— Vers le canal.
Léa a senti une pièce du puzzle se clipser.
— Merci.
Au marché, ils ont retrouvé Marianne derrière les fromages. Elle avait des yeux vifs et méfiants, un sac serré contre elle. Quand elle a vu la baleine bleue, son visage s'est durci.
— C'est la clé du casier de mon frère, a-t-elle dit. Mais la boussole n'était pas là par hasard. Je l'avais cachée chez lui parce qu'on avait essayé de me la prendre déjà, la semaine dernière.
Léa a pris le temps d'être claire.
— Qui ?
Marianne a hésité, puis a répondu avec une franchise qui tremblait un peu.
— Un collectionneur. Enfin… il se dit collectionneur. Armand Veller. Il traîne souvent près du canal. Il adore les objets « qui ont une histoire ». Il a proposé de me l'acheter. J'ai refusé. Il a insisté. Trop.
Léa a noté le nom. Elle a regardé l'homme de l'atelier.
— Tu ne m'avais pas dit ça.
— Je ne voulais pas l'inquiéter, a-t-il murmuré.
Marianne a serré les dents.
— Et en me cachant la vérité, tu m'inquiètes encore plus.
Léa a levé une main, calme.
— On ne va pas se disputer. On va raisonner. On a un jeune à casquette noire qui cherche la clé, qui traîne au café, qui va vers le canal. On a un nom : Armand Veller. Maintenant, question pour vous — et pour vous qui lisez aussi : si vous vouliez voler une boussole sans laisser de traces, vous feriez quoi ?
Elle a laissé un temps. Puis elle a repris, comme si elle déroulait une carte.
— Vous n'iriez pas la revendre au marché tout de suite. Trop visible. Vous chercheriez un endroit discret, près du canal, facile d'accès. Et vous auriez besoin de la clé… ou d'un moyen d'ouvrir le casier sans bruit. La rayure sur la serrure dit : quelqu'un a forcé doucement. Peut-être avec un outil fin. Donc la clé qu'on a retrouvée… pourrait être une fausse piste.
Marianne a blêmi.
— Vous voulez dire qu'on a récupéré la mauvaise clé ?
— Ou une copie. Ou celle qu'il a laissée tomber en se dépêchant. Un voleur laisse parfois tomber ce qu'il n'a plus besoin de garder.
Léa a regardé le canal par la porte du marché, comme si l'eau pouvait lui répondre.
— On va à la passerelle. Et on ouvre grand les yeux. Pas de héros solitaires. On reste ensemble, et on ne prend rien qui ne nous appartient pas. Même si ça brille.
Marianne a hoché la tête. Son frère aussi.
Ils sont sortis. Le ciel s'était éclairci, mais l'air gardait une fraîcheur de secret.
Chapitre 5
La passerelle du canal grinçait sous les pas. En dessous, l'eau glissait, sombre et lente, avec quelques feuilles mortes qui tournaient sur elles-mêmes comme des petites toupies fatiguées.
Léa avançait à côté du lampadaire qui clignotait, celui dont le passant avait parlé. Un banc rouillé attendait là, un peu penché, comme un vieux témoin.
— On observe d'abord, a murmuré Léa. On ne se précipite pas.
Elle a scruté le sol : mégots, cailloux, un ticket de caisse humide. Puis, près du pied du banc, un petit morceau de plastique transparent, cassé. On aurait dit un bout de boîte.
Marianne s'est penchée.
— Ça ressemble à l'emballage d'une boussole.
Léa a hoché la tête. Elle a regardé autour : à dix mètres, une porte métallique donnait sur un ancien local technique, avec un cadenas. Sur le mur, un graffiti : une baleine bleue, dessinée à la va-vite.
Le détail a fait tressaillir Léa. Trop de baleines pour une coïncidence.
— Vous voyez ce dessin ? a-t-elle demandé à Marianne et à son frère. Quelqu'un aime cette forme.
Marianne a froncé les sourcils.
— Le porte-clés… la baleine… et maintenant ça.
Léa a sorti son carnet.
— Piste : le voleur laisse des marques, ou bien il aime les baleines. Dans les deux cas, c'est une signature.
Une silhouette est apparue au bout de la passerelle : un jeune adulte, casquette noire, sac à dos, mains dans les poches. Il a ralenti en les voyant, puis a fait demi-tour.
— Stop, a dit Léa, sans crier. On ne court pas. On le suit à distance.
Ils ont descendu la rive, prudemment. Le jeune a pris un chemin étroit entre deux haies. Il s'est arrêté devant une boutique minuscule : « Cabinet de curiosités — A. Veller ». La vitrine était remplie de coquillages, de vieilles cartes, de loupes, de boîtes en bois. Tout avait l'air précieux, et un peu triste.
Marianne a chuchoté :
— Armand Veller.
Le jeune a frappé à la porte. Veller a ouvert : un homme élégant, veste sombre, cheveux bien peignés, sourire fin comme une lame. Il a parlé bas au jeune, puis lui a tendu quelque chose. Une enveloppe.
Léa a pris une photo mentale de la scène : échange rapide, porte qui se referme, pas de salut amical. Plutôt un paiement.
— On fait quoi ? a murmuré le frère de Marianne.
Léa a réfléchi vite, mais sans paniquer. L'intégrité, c'est aussi ça : agir proprement.
— On ne force pas une porte. On ne vole rien. On obtient des preuves, et on demande.
Elle a appelé le commissariat du quartier, brièvement, en expliquant qu'il y avait suspicion de recel d'objet volé et une personne identifiée prête à témoigner. Puis elle s'est avancée vers la boutique, avec Marianne à côté d'elle. Le frère est resté un pas derrière, comme un garde-fou.
Léa a frappé.
La porte s'est ouverte sur le même sourire fin.
— Madame ?
— Léa Morel. Détective privée. Je suis ici pour une boussole appartenant à Marianne Renaud. Elle a été volée dans un casier. Votre nom a été mentionné.
Veller a levé les sourcils, comme si on venait de l'accuser d'avoir volé la lune.
— Quelle idée. Je n'achète que des objets avec provenance claire. Je suis un homme sérieux.
Marianne a avancé, la voix ferme.
— Vous avez voulu me l'acheter. J'ai refusé. Et elle a disparu.
Veller a soupiré, théâtral.
— Les refus arrivent. Les vols aussi. Ne mélangeons pas tout.
Léa a pointé du regard la vitrine.
— Puis-je voir votre registre d'achats d'aujourd'hui ?
— Non, a dit Veller, trop vite.
Léa a noté le « trop vite ». Exactement comme la femme au manteau vert au marché. Les réponses rapides sont parfois des portes qu'on ferme.
À ce moment-là, le jeune à casquette noire est ressorti par une porte arrière, surpris de tomber sur eux. Il s'est figé. Léa a vu son sac à dos légèrement ouvert. Un coin de carton dépassait, avec un dessin de rose des vents.
La boussole.
Le jeune a pâli. Et là, au lieu de fuir, il a lâché, d'une voix cassée :
— C'est pas moi qui l'ai volée… On m'a payé pour la récupérer. C'est tout.
Léa a gardé le ton posé.
— Comment tu t'appelles ?
— Noé.
— Noé, tu as une chance de faire ce qui est juste. Rends-la. Et dis la vérité. Qui t'a payé ?
Noé a regardé Veller, puis Marianne, puis le canal derrière eux, comme s'il cherchait une sortie dans l'eau.
— C'est lui, a-t-il fini par dire en pointant Veller. Il a dit que c'était à lui, qu'elle lui revenait. Il m'a montré une photo… et il a dit que si je la prenais « discrètement », personne ne serait blessé.
Veller a blanchi.
— Mensonge. Vous voyez bien, il invente !
Léa a tendu la main, paume ouverte, vers Noé.
— Donne-la moi.
Noé a hésité, puis a sorti la boussole de son sac. Elle était dans une petite boîte transparente — il manquait un morceau, celui trouvé près du banc. Il l'a posée dans la main de Léa, comme si elle brûlait.
— Je voulais pas d'ennuis, a murmuré Noé.
Léa a rangé la boussole sans l'ouvrir. Elle n'avait pas besoin de vérifier tout de suite. Le vrai geste, c'était de la rendre.
Des pas ont retenti au bout de la rue : deux policiers arrivaient, alertés par l'appel de Léa. Le calme a changé de texture. Le suspense s'est transformé en réalité.
Veller a tenté un sourire.
— Tout cela est un malentendu…
Léa l'a interrompu.
— Les malentendus ne paient pas des gens pour « récupérer discrètement » ce qui ne leur appartient pas.
Les policiers ont pris le relais. Pas de cris, pas de scène. Juste des questions, des notes, des regards sérieux.
Noé a baissé la tête.
— Je… je vais tout dire.
Léa a pensé : ce n'est pas toujours facile d'être honnête, surtout quand on a peur. Mais c'est souvent la seule manière de sortir du piège.
Chapitre 6
Le soir est tombé doucement, comme un rideau qu'on tire sans bruit. Dans l'atelier de vélos, les néons donnaient aux outils une lumière calme. Marianne était assise sur un tabouret, la boussole devant elle, enfin revenue. Son frère lui avait fait un thé. Léa, elle, restait debout, prête à partir, mais attentive.
Marianne a ouvert la boîte. La boussole reposait là, avec sa rose des vents gravée et une petite rayure sur le bord, comme une cicatrice.
— Elle est là, a-t-elle soufflé. Merci.
Son frère a baissé les yeux.
— Pardon de ne pas t'avoir dit pour Veller. Je pensais te protéger.
Marianne a répondu sans colère, mais sans douceur inutile non plus.
— Me protéger, c'est me dire la vérité. Même quand ça dérange.
Léa a hoché la tête. Elle aimait ces phrases qui remettent les choses à leur place.
— Noé a décidé de collaborer, a-t-elle dit. Il a reconnu qu'il avait forcé le casier avec un outil fin, et qu'il a cherché la clé ensuite pour brouiller les pistes. Veller lui a promis de l'argent, et il a cru à son histoire.
— Et Veller ? a demandé le frère.
— Les policiers s'en occupent. Le plus important, c'est que la boussole est revenue à sa propriétaire. Et que chacun prenne sa part de responsabilité.
Marianne a regardé Léa.
— Vous l'avez trouvée… par hasard.
— Oui, a répondu Léa. Mais après, ce n'était plus du hasard. C'était de l'observation, des questions, et un peu de patience.
Le frère a souri, fatigué.
— Et un téléphone oublié.
Léa a eu un petit rire.
— Oui. L'enquête parfaite n'existe pas. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait quand on se trompe : on corrige, on continue, on reste honnête.
Marianne a remis la boussole dans sa poche intérieure, avec soin.
— Je vais la garder sur moi, maintenant. Et si quelqu'un veut l'acheter… il pourra toujours acheter une boussole neuve. Pas mon histoire.
Léa a pris sa veste.
Dehors, le canal était silencieux. Le lampadaire clignotait encore, mais moins menaçant, presque comme un clin d'œil. Léa a marché quelques minutes sans parler, respirant l'air froid. Le mystère s'était défait, fil par fil, sans tricher.
Quand elle a repassé devant le banc rouillé, elle a aperçu le passant curieux de tout à l'heure, celui aux petits pois. Il était là, fidèle à son rendez-vous avec les canards.
— Alors ? a-t-il demandé, impatient. Vous avez trouvé ?
— Oui, a dit Léa. Et personne n'a eu besoin de courir sur les toits.
Le passant a eu l'air déçu, puis s'est repris.
— Tant mieux. Les toits, c'est glissant.
Léa a souri.
Le retour au calme avait quelque chose de précieux : la certitude que la vérité, même petite, vaut mieux qu'un mensonge bien emballé. Elle a remis les mains dans ses poches, et a continué sa route, pendant que l'eau du canal emportait les derniers frissons de l'histoire.