Chapitre 1
Quand on pousse la porte de l'Agence Lenoir, la clochette tinte comme si elle avait un secret à annoncer. Gabriel Lenoir, détective privé, leva les yeux de son carnet. La pluie traçait sur la vitre des lignes fines, presque des barreaux.
— Entrez.
La femme qui s'avança tenait son sac contre elle comme un bouclier. Elle avait un manteau trop léger pour ce temps, et des doigts tachés d'encre.
— Je m'appelle Madame Vautrin. Je dirige la médiathèque de la ville. On a… un problème.
Gabriel sentit le mot “problème” comme une odeur particulière. Un mélange de peur et de colère.
— Dites-moi.
Madame Vautrin posa sur le bureau une petite boîte en carton, vide.
— Le manuscrit de “La Rivière des Ombres”. Une première édition, unique. Il devait être exposé demain. Il a disparu.
Gabriel ne siffla pas, ne s'exclama pas. Il nota.
— Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Hier soir, à la fermeture. J'ai moi-même verrouillé la vitrine.
— Et ce matin ?
— La vitrine n'était pas forcée. Rien de cassé. Juste… vide.
Gabriel se leva. Son manteau était déjà sur le dossier de la chaise, comme s'il l'attendait.
— Nous allons à la médiathèque. Mais avant, une question : qui avait accès aux clés ?
Madame Vautrin hésita.
— Moi. Et le gardien, Karim. Et… on a prêté un double à l'équipe de décoration pour l'exposition. Trois personnes : Julie, Mathis et Noura.
Gabriel hocha la tête.
— Quatre pistes, donc. Et une vitrine intacte. Ça signifie une ouverture, pas une effraction.
Sur le seuil, Madame Vautrin se retourna.
— Monsieur Lenoir… vous allez le retrouver ?
— Je ne promets pas. Je cherche à comprendre. Et quand je comprends, je clos l'énigme.
Chapitre 2
La médiathèque sentait le papier humide et le chauffage trop fort. Dans le grand hall, des affiches annonçaient l'exposition, avec des lettres dorées et un dessin de rivière noire. La vitrine se trouvait au centre, éclairée par une lampe blanche. Un rectangle de velours bleu, vide, faisait mal aux yeux.
Gabriel tourna autour, lentement, comme un chat devant une porte fermée.
— Pas de rayures sur la serrure, murmura-t-il. Pas de trace de tournevis. Donc quelqu'un avait la clé… ou un moyen de la remplacer.
Madame Vautrin s'éclaircit la gorge.
— Karim est dans la réserve. Et l'équipe de décoration travaille dans la salle des animations.
— Je veux parler à chacun, séparément.
Karim, le gardien, était un homme large, aux épaules carrées. Ses clés pendaient à sa ceinture comme une petite chaîne métallique.
— J'ai fait ma ronde à vingt-deux heures, dit-il. Tout était normal.
Gabriel observa ses mains. Elles étaient propres, trop propres pour un gardien qui déplace des cartons.
— Vous avez touché la vitrine ?
— Non.
— Vous étiez seul ?
Karim plissa les yeux, comme s'il cherchait une réponse dans un coin de plafond.
— J'ai croisé Mathis. Il disait qu'il avait oublié son téléphone. Il est reparti.
Dans la salle des animations, Julie découpait du papier noir, Noura déroulait une guirlande, et Mathis alignait des spots lumineux. L'ambiance était presque joyeuse. Presque.
— On vous accuse déjà ? lança Julie avec un sourire de travers. Parce que moi, j'accuse la colle. Elle colle à tout, sauf au bon endroit.
Gabriel ne sourit pas. Il regarda les trois.
— Le manuscrit a disparu. La vitrine n'a pas été forcée. J'ai besoin de savoir où vous étiez hier soir, après la fermeture.
Noura répondit la première, calme :
— Je suis partie à dix-neuf heures. J'avais entraînement de basket.
Julie haussa les épaules :
— Moi aussi, vers dix-neuf heures trente. Mathis est resté plus tard.
Mathis leva les mains.
— J'ai rangé les cartons jusqu'à vingt heures. Après, je suis parti. Et oui, je suis revenu chercher mon téléphone. Je l'avais vraiment oublié.
Gabriel nota. Puis il demanda :
— Quelqu'un d'autre avait-il accès à cette salle ? Un bénévole ? Un animateur ?
Julie se mordit la lèvre.
— Il y avait un nouveau, là… un monsieur qui disait aider pour l'exposition. Il s'est présenté comme “Olivier”. Il avait un rire bizarre.
— Bizarre comment ?
Julie fit un petit bruit, imitant.
— Un rire nerveux. Un “hihihi” rapide, comme si ça le chatouillait de rire alors qu'il n'avait pas envie.
Gabriel sentit la phrase s'accrocher à son esprit. Un rire nerveux, c'est souvent un masque.
— Vous l'avez vu hier ?
— Oui. Il a porté des panneaux. Et il traînait près du hall.
Noura fronça les sourcils.
— Je l'ai vu aussi. Il portait un foulard vert, avec des petits carreaux.
Gabriel leva les yeux.
— Un foulard vert. Vous êtes sûre ?
— Oui. Et il l'ajustait tout le temps, comme s'il avait peur qu'on le reconnaisse.
Gabriel remercia, puis se pencha vers la vitrine. Au sol, près du pied, un fil de tissu vert dépassait, minuscule, presque invisible.
Il le ramassa avec un mouchoir.
— On dirait que votre “Olivier” a laissé un morceau de lui-même.
Et là, il sentit le lecteur de l'histoire, toi, comme à côté de lui. Gabriel posa une question, comme s'il te parlait :
— Si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu vérifierais maintenant : la liste des bénévoles… ou les caméras ?
Chapitre 3
Gabriel commença par les caméras. La médiathèque en avait deux : une vers l'entrée, une vers le hall. Madame Vautrin conduisit Gabriel dans une petite salle de sécurité où un écran affichait des images en noir et blanc.
— Elles ne sont pas très nettes, s'excusa-t-elle.
— Les secrets n'aiment pas la netteté, répondit Gabriel.
Ils rembobinèrent. À vingt et une heures quarante-sept, une silhouette traversa le hall. Un homme, taille moyenne, capuche. Et, malgré le flou, un détail clair : un foulard autour du cou. La silhouette s'arrêta devant la vitrine, resta immobile quelques secondes, puis repartit.
— On ne voit pas la clé, dit Madame Vautrin.
— Non. Mais on voit l'assurance. Il n'hésite pas. Il sait ce qu'il fait.
Gabriel fit arrêter l'image sur un plan où la silhouette tournait légèrement la tête. Même flou, même tremblement : un petit sursaut du menton. Comme une personne qui rit sans bruit.
— Un rire nerveux, murmura-t-il.
Ensuite, la liste des bénévoles. Madame Vautrin sortit un classeur.
— Il n'y a pas d'Olivier.
Gabriel tapota la couverture du classeur.
— Alors il a menti. Ou il a utilisé un autre nom.
Julie, appelée dans le bureau, se gratta le front.
— Il a dit : “Je suis avec l'association des Amis du Livre.” J'ai pas vérifié.
Karim croisa les bras.
— On a eu des gens qui passaient pour aider, ces derniers jours. La ville prépare aussi la fête du quartier. Tout le monde se connaît… ou croit se connaître.
Gabriel demanda :
— Qui, ici, aime trop ce manuscrit ? Qui en parle comme d'un trésor ?
Madame Vautrin répondit, presque honteuse :
— Moi. Et… Monsieur Delmas. Le collectionneur. Il est venu trois fois cette semaine, il voulait “juste regarder”.
— Delmas ? Où habite-t-il ?
— Une grande maison, avenue des Tilleuls.
Gabriel prit son carnet, puis s'arrêta. Sur le coin de la table, près du clavier, une petite feuille pliée dépassait d'un livre de procédures. Ce n'était pas là tout à l'heure.
Il la tira. Le papier était froissé, écrit au feutre noir, en lettres pressées.
“NE CHERCHEZ PAS CHEZ DELMAS.
REGARDEZ OÙ ON COLLE LES AFFICHES.
— O.”
Madame Vautrin pâlit.
— Un message ?
Gabriel le relut. “O.” comme Olivier. Ou comme autre chose. Et “où on colle les affiches”… pas “qui”.
Il regarda Julie.
— Vous avez collé des affiches pour l'exposition, n'est-ce pas ?
— Oui… dans toute la médiathèque. Et dehors, sur les panneaux.
— Avec quelle colle ?
Julie soupira.
— Une colle en bombe. Ça sent fort.
Gabriel sentit une nouvelle direction. Le message n'était pas une menace. C'était une piste. Peut-être un piège. Peut-être une aide.
Il glissa le papier dans une pochette.
— On va voir ces affiches. Et toi, si tu veux aider, demande-toi : pourquoi quelqu'un qui vole un manuscrit laisserait un message qui guide l'enquête ?
Chapitre 4
Dans le hall, les affiches brillaient sous la lumière. Gabriel s'approcha d'un panneau, posa la main à plat sur le papier. Il ne cherchait pas à lire, mais à sentir. Une affiche fraîchement collée a une résistance différente, comme une peau qui n'a pas fini de sécher.
— Julie, quand les avez-vous posées ?
— Avant-hier.
Gabriel passa à l'affiche suivante. Puis une autre. Tout semblait normal, jusqu'à celle près de l'escalier. Elle était légèrement bombée, comme si quelque chose poussait derrière.
— Karim, vous avez nettoyé ici ?
— Non.
Gabriel sortit une petite lame de son porte-clés — pas une arme, un outil. Il souleva délicatement un coin. Une odeur de colle se libéra, piquante. Derrière l'affiche, un sac plastique noir, scotché au mur.
Madame Vautrin porta la main à sa bouche.
— C'est… là ?
Gabriel décolla le sac. À l'intérieur, enveloppé dans un tissu, reposait un objet rectangulaire.
Le manuscrit.
Il ne l'ouvrit pas. Il le prit comme on porte un oiseau blessé.
— On ne vole pas toujours pour emporter, dit-il doucement. Parfois, on vole pour déplacer. Pour faire peur. Ou pour prouver qu'on peut.
Julie laissa échapper un souffle.
— Donc… l'affaire est finie ?
— Pas encore. Maintenant, il faut comprendre qui l'a mis là. Et pourquoi ce message.
Ils se regroupèrent dans la salle des animations. Gabriel posa le manuscrit sur la table, sans le lâcher des yeux.
— Je vais poser des questions simples. Les réponses compliquées sont souvent fausses.
Il regarda Karim.
— Vous avez dit avoir croisé Mathis à vingt-deux heures. Pourtant, les caméras montrent quelqu'un au hall à vingt et une heures quarante-sept. Comment expliquez-vous ça ?
Karim cligna.
— Peut-être que ma montre…
— Ou peut-être que vous vous trompez de personne.
Gabriel se tourna vers Mathis.
— Vous êtes revenu chercher votre téléphone. Où était-il ?
— Dans ma poche… enfin, je croyais l'avoir oublié dans la salle.
Gabriel inclina la tête.
— Ça, c'est curieux. On n'oublie pas un téléphone dans sa poche.
Mathis rougit.
— J'étais stressé !
Et là, derrière eux, une porte grinça. Un homme apparut, portant une caisse de décorations. Il s'arrêta net en voyant tout le monde. Il avait un foulard vert à carreaux, enroulé trop serré, et un sourire trop rapide.
— Hihihi… euh… bonjour, dit-il.
Le rire nerveux. Exactement comme Julie l'avait décrit.
Gabriel n'éleva pas la voix. Il désigna le foulard d'un geste calme.
— Vous êtes “Olivier” ?
L'homme avala sa salive.
— Oui… j'aide, moi. On m'a dit…
— Qui vous a dit ?
Le regard de l'homme glissa vers Mathis. Une seconde. Assez.
Gabriel posa une question au groupe, et à toi aussi, en silence : quand quelqu'un regarde quelqu'un d'autre avant de répondre, qui protège-t-il ?
Chapitre 5
— On va s'asseoir, dit Gabriel. Tous.
Mathis s'assit au bord de la chaise, prêt à fuir. “Olivier” — ou ce qu'il prétendait être — jouait avec son foulard. Karim restait debout, bras croisés. Noura et Julie échangeaient des regards inquiets.
Gabriel posa le message sur la table.
— Ce papier est apparu dans le bureau, sans que Madame Vautrin le voie. Quelqu'un l'a déposé pendant que nous étions ailleurs. Quelqu'un qui connaît les lieux.
“Olivier” fit un petit “hihihi” étouffé, puis se tut en voyant le regard de Gabriel.
— Je vais être clair, reprit le détective. Le manuscrit était caché derrière une affiche. Donc le “voleur” voulait qu'on le retrouve. Ce n'est pas un vol pour vendre. C'est une mise en scène.
Madame Vautrin serra les poings.
— Pour gâcher l'exposition ?
— Ou pour accuser quelqu'un, dit Gabriel.
Il fixa Mathis.
— Tu as parlé de ton téléphone. Tu es resté tard. Tu étais le seul de l'équipe déco après vingt heures, d'après Julie. Et quelqu'un est passé devant la vitrine à vingt et une heures quarante-sept.
Mathis se redressa.
— Mais… je n'ai rien pris ! Je le jure !
— Je ne t'accuse pas de l'avoir pris pour le garder. Je cherche à comprendre qui t'a poussé à le faire, ou à aider.
Mathis ouvrit la bouche, la referma. Il regarda “Olivier”. Ses yeux disaient : “Ne me lâche pas.”
Gabriel se tourna vers l'homme au foulard.
— Vous n'êtes pas sur la liste des bénévoles. Vous avez menti. Pourquoi ?
L'homme soupira, comme si le soupir pesait lourd.
— Je m'appelle Hugo. Pas Olivier. Je… je fais partie d'un petit club d'illusions. Des tours de magie. Rien de méchant.
Julie leva un sourcil.
— Des illusions ? Ici ?
Hugo rougit jusqu'aux oreilles.
— Mathis m'a demandé de l'aider. Il voulait faire une “surprise” pour l'exposition. Un tour : le manuscrit disparaît, puis réapparaît derrière une affiche, comme un trésor caché. Il pensait que ce serait drôle. Et… impressionnant.
Madame Vautrin se leva d'un bond.
— Drôle ? Vous avez failli me faire appeler la police !
Mathis se recroquevilla.
— Je voulais juste… que les gens s'intéressent. Personne ne vient à la médiathèque. Je pensais que ça ferait parler.
Gabriel resta silencieux quelques secondes. Puis :
— Ce message, c'est toi qui l'as écrit, Hugo ?
Hugo hocha la tête.
— Pour qu'on regarde les affiches. Je voulais que ça se termine vite. Mais après, j'ai paniqué. J'ai laissé le sac… et je n'ai pas osé revenir.
— Et le foulard vert ? demanda Noura.
Hugo le tira, gêné.
— C'est mon porte-bonheur. Je ris quand je suis stressé. Je sais, c'est idiot.
Gabriel prit le petit fil de tissu qu'il avait gardé.
— Il s'est accroché près de la vitrine. Une trace minuscule, mais une trace quand même.
Madame Vautrin respira fort, comme quelqu'un qui sort la tête de l'eau.
— Donc le manuscrit est intact.
— Oui, dit Gabriel. Mais vous avez appris quelque chose : un “bon” coup de pub ne vaut pas une confiance cassée.
Mathis murmura :
— Je suis désolé.
Julie croisa les bras, mais sa voix resta douce.
— La prochaine fois, tu veux attirer du monde ? On fait une chasse au trésor. Avec l'accord de tout le monde. Pas un faux vol.
Noura acquiesça.
— Et on peut coopérer au lieu de jouer au génie tout seul.
Gabriel rangea son carnet.
— La coopération, c'est aussi ça : demander de l'aide avant de faire une bêtise.
Chapitre 6
Le lendemain, la pluie avait cessé. La médiathèque brillait d'une lumière froide et propre, comme si elle avait été lavée par la nuit. Le manuscrit, de retour dans sa vitrine, était surveillé par deux verrous neufs et une alarme discrète.
Dans le hall, Madame Vautrin attendait Gabriel, un paquet à la main. À côté d'elle, Hugo et Mathis se tenaient droits, comme deux élèves devant le bureau du principal.
Hugo triturait son foulard vert.
— Monsieur Lenoir… je… je crois que je devrais le laisser ici. Je ne le mérite pas.
Gabriel observa le tissu : les carreaux verts et sombres, la laine un peu usée, la trace d'un fil arraché.
— Ce n'est pas au détective de décider ce que tu mérites. C'est à toi de réparer.
Il se tourna vers Madame Vautrin.
— Vous acceptez ses excuses ?
Madame Vautrin regarda Hugo, puis Mathis. Son visage se radoucit.
— Oui. À une condition : vous allez aider pour l'exposition, mais en respectant les règles. Et vous expliquerez aux visiteurs ce qu'est une médiathèque : un lieu de confiance.
Mathis souffla, soulagé.
— D'accord. Promis.
Gabriel prit le fil de tissu, le glissa dans la main de Hugo.
— Il manquait ça à ton foulard.
Hugo, étonné, sentit le petit morceau.
— Vous l'aviez gardé…
— Les détails servent à comprendre. Et comprendre sert à clore.
Hugo défit le nœud du foulard, recousit rapidement le fil avec une petite épingle que Julie lui tendit — elle avait toujours un kit de secours pour les décors. Le geste était maladroit, mais sincère.
Puis Hugo tendit le foulard à Gabriel, comme pour s'en débarrasser.
Gabriel secoua la tête.
— Non. Je ne prends pas les souvenirs des autres.
Il posa doucement le foulard sur les épaules de Hugo et l'ajusta, sans moquerie.
— Tiens. Je te le rends. Gardes-en la leçon, pas la honte.
Hugo avala sa salive.
— Merci.
Gabriel s'éloigna vers la sortie. La clochette tinta encore, mais cette fois, elle ne sonnait pas comme un secret. Plutôt comme un point final.