Chapitre 1 — La boîte aux lettres qui ne claque plus
La pluie finissait de rincer les pavés quand Clara Varenne poussa la porte vitrée de l'agence. Une pièce étroite, une plante qui survivait par miracle, une lampe trop blanche : rien de spectaculaire. Clara n'aimait pas le spectaculaire. Elle préférait ce qui se remarque quand on regarde vraiment.
Sur son bureau l'attendait une enveloppe épaisse, sans timbre. Quelqu'un l'avait glissée sous la porte. À l'intérieur : une photo d'un trousseau de clés, posé sur un comptoir, et un mot écrit à la main, en lettres nerveuses :
« On m'a pris mes clés. Je ne peux plus rentrer chez moi. Aidez-moi. — Mme Lenoir, 14 rue des Tilleuls. »
Clara relut. Pas de menace, pas de demande d'argent. Une peur simple, immédiate.
Elle enfila son imperméable, prit un carnet et un crayon. En sortant, elle remarqua un détail : la boîte aux lettres de l'agence, d'habitude un peu grinçante, ne claquait plus. Le volet pendait, comme si quelqu'un l'avait forcé puis remis à la va-vite.
« Intéressant… » murmura-t-elle.
Dans la rue, l'air sentait le métal mouillé. Clara marcha vite, en regardant les reflets dans les vitrines. On apprend tôt, quand on enquête, que les réponses se cachent parfois derrière soi.
Au 14 rue des Tilleuls, un immeuble ancien, une sonnette fatiguée. Au troisième étage, Mme Lenoir attendait, manteau sur les épaules, cheveux tirés et yeux brillants.
— Vous êtes bien… la détective ? demanda-t-elle d'une voix trop basse.
— Clara Varenne. Racontez-moi depuis le début. Sans oublier les détails qui vous semblent « bêtes ». Ce sont souvent les meilleurs.
Mme Lenoir avala sa salive.
— Hier soir, en rentrant du club de lecture, j'ai fouillé dans mon sac… plus de trousseau. Mes clés, celles de l'appartement, de la cave, et… une petite clé dorée. Celle de la boîte où je garde des souvenirs.
Clara nota. « Club de lecture », « sac », « petite clé dorée ».
— Vous avez appelé quelqu'un ?
— Ma voisine m'a ouvert. Mais… je n'ai pas dormi. Si quelqu'un a mes clés…
Clara observa la porte : une serrure ancienne, un peu usée. Pas de trace de crochetage.
— On vous les a volées ou vous les avez perdues ?
— Volées, j'en suis sûre. Dans le bus, j'ai senti quelqu'un me bousculer.
Clara leva les yeux.
— Quel bus ?
— Le 6. À l'arrêt du Marché. Il y avait du monde.
Clara sourit, sans légèreté.
— Très bien. On va faire comme si tout était un puzzle. Et on va chercher la pièce qui ne va pas.
Elle demanda à voir le sac. Un sac en toile, avec un zip. Clara passa le doigt sur la fermeture : une dent était tordue. Puis elle pencha la tête.
— Vous mettez vos clés dans quelle poche ?
— Ici, répondit Mme Lenoir en montrant une poche intérieure.
Clara glissa la main : au fond, un minuscule fil rouge accroché à la couture. Un fil qui n'avait rien à faire là.
— Ça, vous l'aviez déjà ?
— Non… je crois pas.
Clara le coupa doucement et le glissa dans une enveloppe.
— Quelqu'un a ouvert votre sac. Le fil a dû s'accrocher à un vêtement. On va remonter ce fil, au sens propre.
Mme Lenoir la regarda comme si Clara venait d'allumer une lampe dans le noir.
— Vous pensez pouvoir les retrouver ?
— Je pense surtout qu'on peut comprendre. Et si on comprend, on agit.
Sur le palier, Clara s'arrêta. À côté de la porte, un paillasson avec une inscription : « Ici, on est chez soi. » Un coin était humide, comme si quelqu'un avait posé un objet mouillé dessus.
Elle se baissa. Une empreinte fine, rectangulaire, à peine visible.
Une clé, posée là un instant ? Ou un badge ? Clara nota, encore.
Ce soir-là, en redescendant les escaliers, elle eut une pensée nette : ce n'était pas qu'une histoire de trousseau. Quelqu'un avait voulu ces clés-là, surtout la petite dorée.
Chapitre 2 — Le bus 6 et les poches habiles
Le lendemain, Clara monta dans le bus 6 à la même heure que Mme Lenoir, carnet en main. Le bus sentait le plastique tiède et le parfum bon marché. Elle s'assit près de la porte arrière, là où les gens se bousculent.
Elle observa. Un adolescent aux écouteurs, une dame avec des sacs de courses, un homme en costume qui tapotait son téléphone. Rien d'étrange… et pourtant, c'est toujours comme ça.
Clara se souvenait d'une phrase de son père : « Le mensonge, ce n'est pas l'extraordinaire. C'est le détail qui refuse de s'accorder. »
À l'arrêt du Marché, la foule gonfla comme une vague. Une bousculade, des épaules, des sacs qui se frottent.
Clara sentit une main effleurer son manteau. Elle se tourna immédiatement.
Un garçon, pas très grand, bonnet trop large, yeux vifs. Il recula.
— Pardon, madame.
Son ton était poli, presque trop.
Clara ne cria pas. Elle sourit, calmement.
— Pas grave. Tu descends où ?
— Euh… Place Verte.
— Moi aussi, dit Clara, alors qu'elle n'en avait aucune idée.
Le garçon hésita une fraction de seconde. Suffisant pour Clara.
À l'arrêt suivant, il tenta de se faufiler vers la sortie. Clara se leva en même temps, sans le toucher, mais en lui coupant doucement le passage.
— Tu as une main légère, dit-elle à voix basse. Et moi, j'ai l'œil.
Il pâlit, puis releva le menton.
— J'ai rien fait.
— Alors montre-moi tes poches.
Il éclata d'un rire nerveux.
— Vous êtes la police ?
— Non. Je suis pire : je pose des questions. Et je ne lâche pas.
Le garçon regarda autour. Les gens évitaient de se mêler. Un vieux monsieur, lui, les fixait avec curiosité.
— Bon… chuchota le garçon. Pas ici.
Il descendit en vitesse. Clara le suivit, sans courir, comme un chat qui sait que la souris est coincée.
Place Verte : un petit square avec un kiosque à journaux, des arbres mouillés et des bancs. Le garçon s'arrêta sous un platane.
— J'ai pas vos clés, dit-il.
— Je n'ai pas dit que c'étaient les miennes.
Il serra les dents.
— J'prends des portefeuilles, parfois. Des téléphones. Mais les clés, c'est nul. Ça rapporte rien.
Clara inclina la tête.
— Et si quelqu'un te payait pour ça ?
Le garçon eut un mouvement de recul.
— Personne me paie.
Clara sortit de sa poche le petit fil rouge dans l'enveloppe transparente.
— Hier, une dame s'est fait prendre son trousseau. Dans son sac, on a trouvé ça. Un fil rouge accroché à une couture. Ça vient d'un vêtement. Peut-être d'une écharpe. Peut-être d'une doublure. Peut-être… d'un bonnet.
Le garçon porta instinctivement la main à son bonnet. Geste trop rapide, trop révélateur.
Clara ne triompha pas. Elle attendit.
— J'vous jure, j'ai pas… enfin… j'ai bousculé, ok. Mais après, un type m'a pris le truc. Un grand, manteau gris. Il a dit : « Donne. »
— Où ?
Le garçon désigna le kiosque.
— Là. Il traînait souvent. Il m'a filé vingt euros. Pour des clés. J'ai trouvé ça bizarre, mais… vingt euros.
Clara nota « manteau gris », « kiosque », « vingt euros ».
— Tu peux le décrire ?
— Grand. Barbe de trois jours. Il sentait… la menthe forte. Et il avait un parapluie avec un manche en bois, comme un crochet.
Clara regarda le kiosque. Le vendeur, un homme rond au visage rouge, rangeait des magazines.
Elle s'approcha.
— Bonjour. Vous avez vu un homme grand, manteau gris, parapluie à manche en bois ?
Le vendeur plissa les yeux.
— Ici, y en a des manteaux gris. Mais un parapluie comme vous dites… oui. Un habitué. Il achète le journal, puis il attend. Il a une façon de regarder les portes des immeubles comme s'il comptait les serrures.
Clara sentit une tension froide.
— Vous savez comment il s'appelle ?
— Non. Mais je sais où il va après. Il marche vers la rue des Tilleuls.
Rue des Tilleuls. Là où habite Mme Lenoir.
Clara remercia, puis se recula. Elle avait une piste, mais aussi une question : pourquoi prendre une petite clé dorée, celle d'une boîte de souvenirs ?
Elle se répéta, pour elle-même : « On ne cherche pas ce qui manque. On cherche ce que quelqu'un voulait. »
Chapitre 3 — L'amie de la famille et la boîte à souvenirs
Clara retourna chez Mme Lenoir avec une idée simple : comprendre cette fameuse boîte.
Mme Lenoir l'accueillit avec une tisane tremblante dans les mains.
— J'ai retrouvé mon calme, dit-elle, mais pas mes clés.
— Pas encore. J'ai parlé à quelqu'un dans le bus. Les clés ont été revendues à un homme en manteau gris. Un habitué du square. Il s'intéresse aux serrures.
Mme Lenoir blêmit.
— Oh…
Clara posa une question qui changea tout.
— La petite clé dorée… qu'est-ce qu'elle ouvre exactement ?
Mme Lenoir hésita, puis alla chercher une petite boîte en métal, décorée de fleurs bleues. Elle était fermée.
— C'est ça. Dedans, il y a des lettres. De mon mari. Et une photo… qui ne devrait pas être dehors.
Clara sentit que le mot « dehors » pesait lourd.
— Pourquoi ?
Mme Lenoir baissa les yeux.
— Parce que… ça concerne quelqu'un. Une vieille histoire. Un conflit de famille.
On frappa à la porte. Mme Lenoir sursauta.
Clara se plaça naturellement entre la porte et sa cliente, puis ouvrit juste assez.
Une femme d'une cinquantaine d'années, manteau beige, sourire inquiet.
— Madeleine ! Je venais prendre des nouvelles… On m'a dit que tu avais eu un problème de clés.
Mme Lenoir se détendit un peu.
— Clara, je vous présente… Nora Delmas. Une amie de la famille. Depuis toujours.
Nora entra, posa un sac de viennoiseries sur la table.
— Je ne veux pas déranger, dit-elle. Mais… ces histoires de clés, ça me fait peur.
Clara observa Nora : des mains soignées, mais une légère trace d'encre sur l'index. Elle regarda aussi son sac : un parapluie dépassait, manche en plastique noir. Pas de crochet en bois.
— Vous étiez au club de lecture hier soir ? demanda Clara.
— Non, dit Nora. J'y allais avant, mais plus maintenant. Trop de bavardages.
Mme Lenoir tenta un sourire.
— Nora exagère. Elle aime bien les gens, au fond.
Nora rit, puis se pencha vers Mme Lenoir, comme pour lui dire un secret. Sa voix devint presque un souffle, un mot qui glissa entre elles comme une lame fine.
— « Érable… »
Clara le saisit. Un mot chuchoté, sans explication. Mme Lenoir se figea.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Clara, sans agressivité, mais avec une précision qui ne laissait pas de place au flou.
Nora se redressa, surprise d'avoir été entendue.
— Rien. Juste… un vieux surnom. Un souvenir.
Mme Lenoir serra la boîte métallique contre elle.
Clara comprit que ce chuchotement avait changé l'air de la pièce. Comme si l'enquête venait de passer d'un simple vol à quelque chose de plus intime.
— Mme Lenoir, dit Clara doucement, j'ai besoin de savoir si quelqu'un pourrait vouloir ce qui est dans cette boîte. Pas pour l'argent. Pour le contrôle.
Mme Lenoir hocha la tête, très lentement.
— Mon mari s'appelait Henri. Il avait une passion : les arbres. Il appelait « Érable » une maison où ils se retrouvaient, lui et… quelqu'un d'autre. Avant moi. Il m'a écrit des lettres quand il était malade. Il voulait que je sache la vérité, mais sans faire de mal.
Nora se racla la gorge.
— Madeleine, tu n'as pas à remuer ça. Laisse dormir.
Clara regarda Nora.
— Vous voulez que ça dorme, ou vous avez peur de ce que ça pourrait réveiller ?
Nora ouvrit la bouche, la referma.
Clara ne l'accusa pas. Elle fit mieux : elle demanda.
— Vous avez un double des clés de Madeleine ?
— Non, répondit Nora trop vite.
Mme Lenoir la fixa.
— Nora… tu as gardé un double, non ? Pour « au cas où ». Comme avant.
Nora détourna le regard.
— Oui. Mais je ne l'ai pas utilisé.
Clara nota mentalement : « double existant ». Un voleur peut voler, mais un proche peut entrer sans bruit. Et pourtant, les clés avaient été arrachées dans un bus… à moins que ce soit une mise en scène, ou une opportunité saisie.
Clara se leva.
— Je vais faire deux choses. Un : trouver l'homme au manteau gris. Deux : vérifier si quelqu'un a déjà essayé d'ouvrir cette boîte. Sans la clé, ça laisse des traces.
Elle examina la boîte : une micro-rayure près de la serrure. Très fine, mais réelle.
— Quelqu'un a tenté, murmura-t-elle.
Mme Lenoir serra les lèvres.
— Alors ce n'est pas fini…
— Non, dit Clara. Mais maintenant, on réfléchit. Et on ne panique pas. La logique, c'est notre lampe.
Chapitre 4 — Une odeur de menthe et un crochet en bois
Clara retourna Place Verte en fin d'après-midi. La lumière se couchait en biais, comme un projecteur. Elle s'assit sur un banc face au kiosque, carnet fermé. Quand on attend, il faut avoir l'air de ne pas attendre.
Au bout de vingt minutes, il arriva.
Grand, manteau gris, démarche mesurée. Un parapluie avec un manche en bois recourbé, exactement comme décrit. Il s'arrêta devant le kiosque, acheta un journal, puis resta là, à regarder la rue comme on regarde une serrure avant de la forcer.
Clara se leva et s'approcha.
— Vous aimez les journaux ou les portes d'immeubles ? demanda-t-elle.
L'homme la regarda, surpris, puis se recomposa.
— Pardon ?
L'odeur de menthe forte confirma le reste. Pas un chewing-gum discret : une menthe agressive, comme un masque.
— Je cherche un trousseau de clés. Volé hier dans le bus 6. On vous l'a vendu.
Son visage se durcit.
— Vous vous trompez.
Clara sortit son carnet, comme si elle lisait une liste.
— Un garçon au bonnet large. Vingt euros. Ici. Vous avez un parapluie à crochet en bois. Vous regardez les serrures. Et vous masquez votre haleine à la menthe. Ça fait beaucoup de coïncidences.
L'homme ricana.
— Et ça fait surtout beaucoup de cinéma.
Il fit un pas pour partir. Clara ne le retint pas. Elle fit mieux : elle pointa un détail.
— Votre poche droite est plus lourde. Elle tire votre manteau. Pas celle d'un téléphone. Plutôt un trousseau.
L'homme posa la main sur sa poche, réflexe idiot. Puis il comprit son erreur et accéléra.
Clara suivit, à distance. Il tourna dans la rue des Tilleuls.
Arrivé devant l'immeuble de Mme Lenoir, il s'arrêta. Il sortit un trousseau. Même de loin, Clara distingua une petite clé dorée.
Elle sortit son téléphone, prit une photo. Une preuve.
L'homme s'approcha du digicode… et hésita. Il essaya une clé sur une serrure extérieure : mauvaise. Il jura entre ses dents.
Clara comprit : il avait les clés, mais pas la bonne porte. Il n'était pas venu chercher à entrer chez Mme Lenoir. Il cherchait autre chose, dans ce même immeuble, ou dans une cave. La clé de la cave, peut-être.
Elle s'approcha alors, sans se cacher.
— Vous ne savez même pas où aller, dit-elle. Vous avez payé pour un trousseau sans connaître l'adresse exacte. Donc quelqu'un vous a donné une cible approximative. « Rue des Tilleuls », « une dame », « une boîte ». Et vous vous débrouillez.
L'homme se retourna, agacé.
— Vous me harcelez, madame.
— Je vous empêche de faire une bêtise. Donnez-moi le trousseau, et je vous évite des ennuis.
Il éclata d'un rire sec.
— Et vous êtes qui, pour « éviter des ennuis » ?
Clara s'approcha encore d'un pas.
— Je suis celle qui a déjà appelé le commissariat du quartier. Et celle qui a une photo de vous, trousseau en main, devant un immeuble précis. C'est assez pour que votre soirée soit… moins agréable que prévu.
L'homme blêmit. Il hésita. Puis, d'un geste brusque, il lança le trousseau vers le trottoir, comme si les clés brûlaient ses doigts.
— Prenez-les ! J'en veux pas !
Il repartit en jurant, s'éloignant vite.
Clara ramassa les clés. Elles étaient froides, mouillées, lourdes de ce qu'elles avaient déclenché.
Elle monta chez Mme Lenoir, sans attendre. À l'intérieur, Nora était encore là, assise trop droite sur une chaise.
Clara posa le trousseau sur la table. Le bruit du métal résonna dans la cuisine.
— Voilà, dit-elle. Mais l'histoire n'est pas terminée. Quelqu'un a commandé ce vol. Et ce quelqu'un connaît « Érable ».
Mme Lenoir porta la main à sa bouche.
Nora pâlit, puis tenta de sourire.
— Quelle imagination…
Clara la fixa.
— Je n'imagine pas. Je relie.
Chapitre 5 — Le test du détail qui ne ment pas
Clara ne voulait pas jouer aux accusations. Elle voulait une certitude. Alors elle fit ce qu'elle faisait toujours : un test simple, basé sur un fait.
Elle prit la petite boîte métallique.
— Mme Lenoir, vous l'avez toujours ouverte avec la clé dorée ?
— Oui.
— Donc, personne ne devrait connaître le mécanisme, à part vous.
Clara se tourna vers Nora.
— Vous avez dit que « Érable » était un surnom. Si c'est un souvenir sans importance, vous ne devriez pas savoir ce que cette boîte contient. Pourtant, votre mot a figé Mme Lenoir. Vous saviez que ce mot était un déclencheur.
Nora serra son sac.
— J'ai connu Henri. Évidemment que je connais des choses.
— Et vous avez un double des clés, ajouta Clara. Voilà la question logique : pourquoi payer un homme pour voler un trousseau dans un bus, si vous pouviez entrer avec un double ?
Nora resta muette.
Clara continua, posément, en s'adressant aussi au lecteur, comme à un partenaire invisible : si une solution simple existe, mais que quelqu'un choisit une solution compliquée, c'est qu'il veut autre chose que le résultat. Il veut une histoire. Une mise en scène. Une diversion.
— Vous vouliez que Madeleine pense à un voleur inconnu, dit Clara. Pas à une proche.
Mme Lenoir se leva d'un bond.
— Nora… c'est vrai ?
Nora trembla. Puis elle souffla.
— Je voulais récupérer une lettre. Une seule. Une lettre où Henri parlait de moi. Pas pour l'argent. Pour que ma fille ne tombe jamais dessus.
Mme Lenoir la regarda, blessée.
— Tu aurais pu me demander.
— Non, dit Nora, la gorge serrée. Parce que je savais que tu lirais tout. Et que tu comprendrais… que je t'ai menti pendant des années.
Clara posa la boîte sur la table, sans l'ouvrir.
— Vous n'avez pas réussi à l'ouvrir, dit-elle en montrant la micro-rayure. Vous avez donc eu besoin de la clé. Et comme vous ne vouliez pas utiliser le double — trop visible, trop direct — vous avez créé un vol. Un « hasard » dans un bus. Avec un garçon facile à manipuler et un homme assez douteux pour acheter des clés.
Nora ferma les yeux.
— Je n'ai pas pensé que ça irait si loin.
Clara hocha la tête.
— C'est pour ça qu'on réfléchit avant d'agir. Les émotions poussent, la logique freine. Sans frein, on finit dans le mur.
Mme Lenoir essuya une larme, mais sa voix resta ferme.
— Alors… tu as fait tout ça pour une lettre.
Nora murmura :
— Oui.
— La lettre n'est pas sortie, dit Clara. Sinon, la boîte serait plus abîmée, ou vide. Et l'homme au manteau gris n'aurait pas jeté les clés si vite : il aurait d'abord pris ce qu'il cherchait. Il ne savait même pas quoi chercher. Donc tout est encore là.
Clara glissa la clé dorée dans la serrure de la boîte. Elle n'ouvrit pas.
— Ce qui compte maintenant, c'est de réparer. Et de rendre ce qui a été pris.
Nora releva la tête.
— Je veux… rendre le double. Et je veux m'excuser.
Mme Lenoir resta silencieuse un instant. Puis elle hocha la tête, épuisée.
— D'accord. Mais plus de secrets.
Clara ramassa le trousseau complet, y compris la clé dorée, et le posa dans la paume de Mme Lenoir.
— Les clés reviennent à leur place, dit-elle. Toujours. Sinon, on ne se sent plus chez soi, ni dans sa tête.
Mme Lenoir referma ses doigts dessus.
Le métal tinta doucement. Un son simple, comme une promesse tenue.
Chapitre 6 — Les clés rendues
Le lendemain, Clara accompagna Mme Lenoir au commissariat pour signaler l'homme au manteau gris et éviter que le garçon du bus ne s'enfonce davantage. Le policier prit note, surtout grâce à la photo de Clara. Le monde avançait mieux quand les faits étaient rangés dans le bon ordre.
Puis elles rentrèrent. Dans le hall de l'immeuble, Mme Lenoir s'arrêta devant les boîtes aux lettres, comme si elle redécouvrait l'endroit.
— Je me sens… un peu idiote, dit-elle. De ne pas avoir vu.
Clara secoua la tête.
— On ne voit pas quand on ne sait pas où regarder. Maintenant, vous saurez. Et vous douterez au bon endroit.
— C'est fatigant, de douter.
— Oui. Mais c'est moins dangereux que de croire n'importe quoi.
Arrivées au troisième étage, Mme Lenoir sortit son trousseau. Elle choisit la bonne clé, l'inséra, tourna. La porte s'ouvrit avec un clic net. Ce petit bruit avait la force d'un soulagement.
Dans la cuisine, Nora attendait, debout, sans viennoiseries cette fois, comme si elle avait compris que le sucre ne répare pas les mensonges.
Elle tendit un petit objet : un double de clé, attaché à un porte-clés en plastique transparent.
— Je te le rends, dit-elle. Et… je te laisse décider pour la boîte.
Mme Lenoir prit le double, le regarda longuement, puis le posa sur la table, loin d'elle.
— Merci. Et merci d'avoir arrêté.
Nora avala une larme.
— Je suis désolée, Madeleine.
Mme Lenoir prit une respiration.
— Moi aussi, je suis désolée. D'avoir cru que les choses devaient rester fermées pour toujours. Parfois, il faut ouvrir… mais avec quelqu'un de fiable à côté.
Clara resta près de la fenêtre, observant la rue. L'esprit d'enquête, ce n'était pas seulement attraper un coupable. C'était remettre du sens là où il y avait du chaos.
Mme Lenoir s'approcha de la boîte métallique.
— Je veux l'ouvrir, dit-elle. Pas pour me faire mal. Pour que ce soit clair.
Clara hocha la tête.
Mme Lenoir utilisa la petite clé dorée. La boîte s'ouvrit sur des lettres soigneusement pliées, une photo ancienne, un ruban. Rien n'explosa. Pas de tonnerre. Juste la vérité, posée là, comme des feuilles d'automne.
Nora détourna le regard, mais ne fuit pas.
Clara se permit un sourire discret. La logique avait fait son travail, mais la suite appartenait aux personnes.
Avant de partir, Clara ramassa le trousseau et le remit une dernière fois à Mme Lenoir, comme un geste officiel.
— Je vous rends vos clés, dit-elle. Toutes. Et je vous conseille une chose : faites un inventaire. Notez ce qui compte. Pas seulement les objets, mais les personnes à qui vous faites confiance.
Mme Lenoir serra le trousseau.
— Vous avez… un don, Clara.
Clara remit son carnet dans sa poche.
— Non. J'ai une méthode. Et l'habitude de ne pas ignorer les petits détails.
Elle descendit l'escalier. En passant devant le paillasson « Ici, on est chez soi », elle le remit bien droit. Cette fois, le coin était sec.
Dehors, la pluie avait cessé. La ville brillait encore, mais d'une lumière plus calme. Clara inspira l'air froid, puis marcha vers son agence.
Dans sa tête, une phrase revenait, simple et solide : quand on cherche la vérité, on ne se contente pas de réponses rapides. On pose des questions. On vérifie. Et, à la fin, on rend les clés à ceux à qui elles appartiennent.