Chapitre 1 : La liste de Malo
Malo adorait les listes. Pas les listes ennuyeuses, non : les listes qui donnent l'impression de tenir le monde avec un stylo. Ce matin-là, il avait écrit en lettres bien droites : « NOUVEL AN – FÊTE À LA MAISON ». Puis, dessous : assiettes, verres, guirlandes, musique, jeux, vœux.
Dans la cuisine, sa mère mélangeait une pâte qui sentait la vanille, et son père comptait des chaises comme s'il préparait un match de foot.
— On attend les voisins et quelques amis, expliqua son père. Ça fait du monde.
— J'ai tout noté, annonça Malo, sérieux comme un chef d'orchestre.
On sonna. C'était son petit groupe : Sami, Léo et Théo, tous à peu près neuf ans, tous capables de transformer une simple boîte en fusée.
— Mission Nouvel An ? demanda Sami, déjà prêt à courir.
— Mission organisation, corrigea Malo. Avec un plan.
Les trois autres se regardèrent, amusés.
— Un plan ? ricana Léo. Comme dans les films ?
— Mieux, répondit Malo. On a des guirlandes.
Ils posèrent leurs manteaux et Malo distribua les rôles : Théo pour les ballons, Sami pour la musique, Léo pour les jeux, et lui… pour vérifier que tout était parfait.
— Tu vas vérifier que je souffle bien dans les ballons ? plaisanta Théo.
— Exactement, dit Malo sans rire. La science du ballon, c'est important.
Dehors, le ciel d'hiver était clair et froid. Dedans, la maison commençait à chauffer de rires et de projets.
Chapitre 2 : Les décorations qui chatouillent la lumière
Les garçons s'attaquèrent au salon. Théo gonflait des ballons si fort que ses joues devenaient rouges comme des tomates.
— Je suis un dragon, souffla-t-il. Un dragon du Nouvel An.
— Un dragon qui manque d'air, répondit Léo en lui tendant un ballon déjà prêt.
Sami déroulait une guirlande dorée qui s'accrochait à tout, même à ses cheveux.
— Regarde, je suis une étoile filante piégée ! dit-il.
Malo, lui, mesurait l'espace entre deux punaises, alignait les rubans, et recollait les coins qui faisaient des caprices.
— Si c'est de travers, ça se voit, murmura-t-il.
— Personne ne voit, dit Théo. Tout le monde mange.
— Moi je vois, répondit Malo.
Quand ils suspendirent une guirlande de petits papiers découpés, la lumière de la lampe passa à travers et projeta sur le mur des ombres qui dansaient.
— On dirait des poissons dans un aquarium, chuchota Sami.
— Ou des petits souhaits qui nagent, ajouta Léo.
Malo s'arrêta. Pendant une seconde, il oublia de vérifier l'alignement. Les ombres bougeaient doucement, comme si la maison respirait.
— C'est… joli, admit-il.
Sa mère passa la tête dans le salon.
— Vous faites ça très bien ! Les voisins vont être impressionnés.
Malo sentit une fierté chaude, comme une boisson au chocolat.
Chapitre 3 : La panne de musique et l'idée qui sauve
En fin d'après-midi, Sami installa la musique. Il posa l'enceinte sur la table, appuya sur un bouton… rien. Il appuya encore. Toujours rien.
— Euh… la musique est timide, annonça-t-il.
Malo se figea.
— Quoi ? Mais c'est sur ma liste ! Musique : indispensable !
Léo se pencha sur l'enceinte comme un médecin.
— Elle est morte.
— Elle fait juste une sieste, tenta Théo.
Le père de Malo arriva avec un câble.
— Elle ne charge plus. On a peut-être une vieille radio au grenier, mais…
Malo imaginait déjà la fête sans musique : des gens qui mâchent en silence, des cotillons qui tombent tristement. Sa liste tremblait dans sa tête.
Sami se gratta le menton.
— On peut faire une playlist… avec nos voix !
— Une chorale ? demanda Léo, horrifié.
— Non, des sons ! On fait des rythmes. On tape dans les mains, on claque des doigts, on fait des « boum boum » avec la table.
Théo tapa doucement sur un coussin : pouf, pouf.
— Je suis la batterie.
Léo fit « tchik-tchik » avec sa langue.
— Je suis… je sais pas quoi, mais ça marche.
Malo hésita. Ce n'était pas sur la liste. Et pourtant… c'était là, vivant, simple, et surtout ensemble.
— D'accord, dit-il. On fait une “musique de salon”. Mais on répète. Avec un plan.
Ils répétèrent. Les mains faisaient clap, les doigts faisaient tac, les coussins faisaient pouf, et Sami inventait des refrains ridicules :
— « Bonne an-née, chaus-settes ray-ées ! »
Léo éclata de rire.
— Personne ne chantera ça !
— Tu vas voir, répondit Sami. Les adultes aiment les choses bizarres.
Quand les premiers invités arrivèrent, la maison vibrait déjà de leur orchestre secret.
Chapitre 4 : Minuit approche, et les vœux s'envolent
La soirée démarra comme un feu de cheminée : doucement, puis de plus en plus chaud. Les voisins apportaient des plats, les amis des parents des desserts, et tout le monde disait :
— Oh, c'est magnifique chez vous !
Malo notait mentalement : « décoration : validée ».
Les garçons lancèrent le jeu des « vœux pliés ». Sur des petits papiers, chacun écrivait un souhait pour la nouvelle année, puis le pliait en quatre et le mettait dans un bocal.
— Pas le droit d'écrire “avoir mille bonbons”, prévint Léo.
— Pourquoi ? protesta Théo.
— Parce que ça colle aux dents, dit Sami très sérieusement.
Malo écrivit : « Apprendre à laisser de la place au hasard ». Il relut, surpris par ses propres mots, puis glissa son papier dans le bocal.
À dix minutes de minuit, la radio du grenier n'avait toujours pas été retrouvée, mais l'orchestre de salon était prêt. Les adultes, intrigués, se rapprochèrent.
— Mesdames et messieurs, annonça Sami avec une voix de présentateur, voici… la musique faite maison !
Clap, tac, pouf, tchik. Les parents commencèrent à taper dans leurs mains. Une voisine fit même « boum boum » sur son sac à main. La maison devint un tambour géant, et les guirlandes semblaient trembler de joie.
Puis, les douze coups approchèrent. Quelqu'un éteignit une grande partie des lumières. Les ombres de papiers découpés revinrent danser sur les murs, comme au début, mais plus encore, comme si elles attendaient elles aussi la nouvelle année.
— Dix ! cria Théo.
— Neuf ! répondit Léo.
— Huit ! ajouta Sami.
Malo regarda ses parents. Ils se tenaient près l'un de l'autre, souriants, et leurs yeux brillaient. Il comprit que ce n'était pas la perfection qui faisait la fête, mais les mains qui se rejoignaient.
— Trois !
— Deux !
— Un !
Minuit. Les cotillons explosèrent, les rires aussi, et dehors, quelques feux d'artifice lointains dessinèrent des fleurs colorées dans le ciel noir.
Chapitre 5 : Le message de la nouvelle année
Quand la fête se calma un peu, Malo proposa :
— On ouvre le bocal des vœux !
Les papiers passaient de main en main. On lisait à voix haute, on riait, on disait « oh, c'est beau ».
— « Aider plus souvent », lut une voisine.
— C'est moi, avoua-t-elle en rougissant.
Sami tomba sur un papier et le lut en plissant les yeux :
— « Apprendre à laisser de la place au hasard ». C'est… élégant. C'est toi, Malo ?
Malo hocha la tête.
— J'aime bien les plans, dit-il. Mais ce soir… sans panne de musique, on n'aurait pas fait notre orchestre.
— Et sans ton plan, on n'aurait pas eu les guirlandes-poissons, ajouta Léo.
— Ni les ballons-dragons ! déclara Théo en gonflant une dernière joue pour la forme.
Le père de Malo sortit son téléphone.
— On devrait envoyer un message pour remercier tout le monde. Une fête, ça se partage aussi après.
Malo s'approcha. Il sentit une petite importance dans ce geste, comme un ruban qu'on noue pour garder la chaleur.
Ils écrivirent ensemble, en choisissant chaque mot comme une étoile à accrocher :
« Merci d'avoir fait entrer la nouvelle année avec nous. Vos rires, vos plats, vos mains qui tapent en rythme ont rendu la soirée magique. On vous souhaite une année pleine d'entraide, de surprises et de joie. À très vite ! »
Le message partit, petit éclair dans la nuit. Malo imagina qu'il volait de téléphone en téléphone comme un vœu lumineux.
Dans le salon, les guirlandes chatouillaient encore la lumière. Les ombres de papiers découpés dansaient doucement. Malo rangea sa liste dans sa poche.
— Finalement, dit-il à ses amis, le meilleur sur une liste…
— C'est les amis ? proposa Sami.
— C'est les gâteaux ? tenta Théo.
Léo sourit.
— C'est “ensemble”.
Malo sourit aussi. Dehors, l'année nouvelle commençait, et elle avait l'air accueillante.