1) L'idée la plus inutile du monde (donc la meilleure)
Ce matin-là, Hugo avançait sur la pointe des pieds dans la cuisine, comme si les idées dormaient encore. Hugo était un jeune homme timide. Quand il parlait, sa voix faisait “pouf” comme une bulle de savon.
Sur la table, il posa son carnet d'inventeur. La couverture était tachée de confiture et de colle. Parfait, pensa-t-il. C'était un carnet sérieux.
Il écrivit en grosses lettres :
« PROJET : LA MACHINE À REMERCIER À MA PLACE. »
Hugo souffla, fier et inquiet en même temps.
— C'est… complètement inutile, murmura-t-il.
Puis il ajouta :
— Donc… révolutionnaire.
Sa sœur Lila entra avec des chaussettes dépareillées et un sourire curieux.
— Tu fais quoi, Hugo ?
Hugo sursauta, renversa un crayon, et répondit vite :
— Rien ! Enfin… je veux dire… une invention.
— Ça sent le bazar. J'adore, dit Lila en s'asseyant.
Hugo montra son dessin : une boîte en carton avec un tuyau, un bouton, et une petite bouche en papier.
— Je veux une machine qui dit “merci” à ma place. Comme ça, quand je suis gêné… elle remercie. Pour moi.
Lila plissa les yeux.
— Et si tu veux dire merci très fort ?
— Elle aura un mode… “MERCI GÉANT”, dit Hugo, en rougissant.
À ce moment-là, la bouilloire fit un “PSSSCHHHT”. Hugo sursauta encore.
— Merci, bouilloire, souffla-t-il sans réfléchir.
Lila tapa dans ses mains.
— Voilà ! Tu sais remercier ! Mais ta machine, elle peut t'aider à le faire sans trembler. Allez, Inventeur Timide, au travail !
Hugo sourit. Dans son ventre, les papillons arrêtèrent un peu de se bousculer.
2) Le prototype en carton qui n'en fait qu'à sa tête
Dans sa chambre-atelier, Hugo sortit ses trésors : du carton, du scotch, des bouchons, des pailles, un vieux klaxon de vélo, et un rouleau de papier toilette qui rêvait d'une nouvelle vie.
Il colla, découpa, plia. Le carton faisait “crrrr” sous les ciseaux.
Lila lisait la liste des pièces.
— Une bouche en papier ?
— Oui. Pour parler.
— Un klaxon ?
— Pour attirer l'attention avant de remercier. Comme un… “Pardon-je-passe-merci” !
— Et pourquoi une chaussette ?
Hugo haussa les épaules.
— Les inventions aiment les chaussettes.
Il construisit une boîte avec une trappe. Il fixa la bouche en papier sur le devant, puis colla une paille pour faire un tuyau à mots. Il ajouta un bouton rouge. Il écrivit dessus : “MERCI”.
— Moment important, annonça Lila. Comment s'appelle-t-elle ?
Hugo réfléchit très fort. Quand il réfléchissait, il faisait une drôle de tête, comme s'il goûtait un citron.
— Elle s'appelle… Merci-Matic 3000.
— 3000 ? Tu vis dans le futur, toi, rigola Lila.
Hugo glissa une petite carte à l'intérieur. Il avait écrit : “MERCI” en lettres énormes. L'idée était simple : quand on appuie sur le bouton, la carte descend et fait bouger la bouche. Et le klaxon fait “POUET” pour donner du courage au merci.
— Test numéro un, dit Hugo.
Il appuya.
POUET !
La bouche en papier s'ouvrit… et dit :
— ME… ME… MOUSTIQUE !
Hugo resta figé.
— Elle a dit moustique.
Lila éclata de rire.
— C'est une machine à remercier ou une machine à insectes ?
Hugo ouvrit la trappe. À l'intérieur, la carte “MERCI” était collée à l'envers, et la paille avait aspiré un petit bout de papier.
— Ah. Voilà. Elle a avalé ma lettre R.
— Elle a faim, ta Merci-Matic, dit Lila. Donne-lui un goûter de papier.
Hugo remplaça la carte, recolla le tout, et ajouta un petit ressort fait avec un trombone.
— Test numéro deux.
POUET !
— MER… MER… MERCI… BANANE !
Hugo mit ses mains sur ses joues.
— Elle invente des mots.
Lila essuya une larme de rire.
— “Merci banane”, c'est poli et délicieux.
À ce moment-là, leur voisin, Monsieur Dodo, passa la tête par la fenêtre.
Il s'appelait Dodo, mais il était toujours bien réveillé.
— Tout va bien, les jeunes ? J'entends des pouets.
Hugo devint rouge comme une tomate.
— Euh… c'est… une expérience.
Lila répondit joyeuse :
— C'est la Merci-Matic 3000 ! Elle remercie… parfois une banane.
Monsieur Dodo sourit.
— Ah ! Moi, j'aime les inventions qui se trompent. Elles sont courageuses.
Hugo sentit son cœur se calmer un peu. Il marmonna :
— Merci, Monsieur Dodo.
Et là, la Merci-Matic, sans qu'on la touche, fit :
POUET !
— MERCI, MONSIEUR DO… DO… DODÔÔÔ !
La machine avait allongé le dernier mot comme une chanteuse d'opéra.
Monsieur Dodo applaudit doucement.
— Magnifique ! On me remercie en musique. Merci à vous !
Hugo resta bouche bée.
— Elle… elle a marché ?
Lila chuchota :
— Même quand elle déraille, elle fait sourire. C'est déjà énorme.
Hugo nota dans son carnet :
« Mini-rebondissement : la Merci-Matic remercie en version banane et opéra. Ne pas paniquer. Rire aide. »
3) Le grand merci et l'atelier “copiez, adaptez, partagez”
L'après-midi, Hugo décida de tester la machine dehors, dans la cour. Il avait peur, mais une peur douce, comme quand on monte sur un petit toboggan.
Il croisa Madame Boulard, la boulangère, qui portait un panier de pains tout chauds.
Lila souffla :
— Occasion parfaite. Elle t'a donné des croissants hier.
Hugo avala sa salive.
— D'accord.
Il s'approcha, la Merci-Matic dans les bras. La boîte en carton était un peu tordue, mais fière.
— Bonjour, Madame Boulard, dit Hugo.
— Bonjour, Hugo ! Oh, c'est quoi ce joli carton ?
Hugo appuya sur le bouton.
POUET !
La bouche en papier s'ouvrit très grand et dit, clairement cette fois :
— MERCI !
Puis elle ajouta, sans prévenir :
— ET… MERCI AU FARINEUX NUAGE !
Madame Boulard cligna des yeux, puis partit d'un grand rire.
— Le “farineux nuage”, c'est moi quand je fais les baguettes ! Oh, merci, Hugo. Ça me fait ma journée.
Hugo sentit quelque chose de chaud dans sa poitrine. Pas la gêne. Autre chose. Une joie calme.
— Merci… à vous… pour les croissants, répondit-il, cette fois sans se cacher derrière la machine.
Lila lui donna un petit coup d'épaule.
— Tu vois ?
Un petit groupe d'enfants du quartier s'approcha, attiré par les pouets.
— On peut essayer ? demanda une fille avec une barrette en étoile.
Hugo hésita, puis hocha la tête.
— Oui. Mais doucement, elle est… sensible.
Un garçon appuya.
POUET !
— MERCI… CHAISE !
— Pourquoi chaise ? demanda-t-il.
Hugo regarda la machine comme si elle avait un secret.
— Peut-être qu'elle remercie la chaise de te porter. C'est pas faux, non ?
Les enfants se mirent à remercier tout : le soleil, les lacets, les pigeons (même si les pigeons ne disaient rien), et même une flaque d'eau “pour le splash”.
Hugo observa. Chaque “merci” rendait l'air plus léger. On aurait dit que la cour devenait plus lumineuse.
Monsieur Dodo arriva avec un grand carton sous le bras.
— J'ai entendu parler de votre atelier de pouets. J'apporte du matériel !
Madame Boulard apporta des rouleaux de scotch.
— Et moi, je donne des sachets de papier. Pour nourrir la machine.
Hugo cligna des yeux.
— Pourquoi… vous faites ça ?
Monsieur Dodo répondit :
— Parce que tu nous as remerciés. Et aussi parce que c'est drôle.
Hugo prit son carnet et déclara, la voix encore petite mais solide :
— Alors… on fait un atelier. Il s'appelle : “copiez, adaptez, partagez”.
Ils s'installèrent sur une grande table. Hugo montra les étapes, simples :
— Une boîte en carton. Une bouche en papier. Un bouton. Un mot “MERCI” sur une carte.
Lila ajouta :
— Et si ça dit “merci banane”, on rit et on recommence.
Les enfants copièrent. Puis ils adaptèrent : une Merci-Matic avec des paillettes, une autre avec une langue en feutrine, une autre avec un “mode super poli” qui chuchotait.
Hugo passait de l'un à l'autre.
— Ta bouche est trop collée, regarde. Voilà. Et toi, bonne idée le bouton vert !
À la fin, ils firent une ronde de remerciements.
Hugo dit :
— Merci, Lila, de croire en mes idées.
— Merci, Hugo, de nous faire pouetter, répondit-elle.
Madame Boulard dit :
— Merci pour le “farineux nuage” !
Monsieur Dodo conclut :
— Merci à tous. On a partagé du temps, des rires, et du carton.
Hugo regarda sa Merci-Matic 3000. Elle était cabossée, un peu bancale, et totalement inutile.
Donc, évidemment, elle était parfaite.
Il écrivit la dernière phrase dans son carnet :
« Une invention ne sert pas toujours à faire des choses. Parfois, elle sert à remercier. Et quand on remercie, on n'est plus tout seul. »