Chapitre 1
Au-dessus des rizières en terrasses, la brume s'accrochait aux pins comme un voile oublié. On disait que, quand elle descendait si bas, les esprits avaient la gorge serrée et cherchaient quelqu'un à qui parler.
Lian marchait pieds nus sur les dalles froides du monastère de la Montagne d'Écume. Elle portait une tunique simple, rapiécée aux coudes, et ses cheveux noirs étaient attachés par une corde de chanvre. Elle vivait peu, elle parlait peu, elle désirait peu. Cela n'était pas tristesse. C'était sa manière d'écouter.
Chaque matin, elle balayait la cour jusqu'à ce que le balai de paille chante contre la pierre. Chaque soir, elle versait du thé en silence devant l'autel des anciens. Fidèle au monastère, fidèle aux vœux, fidèle à ce qu'elle avait promis quand elle était arrivée, jeune femme au regard trop vif pour trouver le repos.
Ce matin-là, le balai s'arrêta tout seul. Les brins se dressèrent comme des moustaches indignées.
— Oh non, souffla Lian. Pas toi.
Le balai frémissait, tiré par un courant d'air… ou par une volonté. Une ombre glissa le long du mur, ronde et maladroite, comme un nuage qui aurait décidé d'apprendre à marcher.
Une petite silhouette jaillit du bol à encens, en éternuant.
— Atchoum ! C'est poussiéreux chez les humains, gronda une voix aiguë.
Devant Lian se tenait un esprit-renard, mais pas un renard ordinaire : son pelage semblait tissé de fumée argentée, et ses yeux, jaunes comme des lanternes, brillaient d'un air vexé. Il avait une seule queue, courte, et un petit grelot attaché à l'oreille.
— Je suis Zhi, annonça-t-il. Messager du Temple des Nuages de Jade. Et toi, tu balaies trop fort. Ça fait voler les secrets.
Lian posa le balai contre le mur.
— Les secrets, s'ils volent, c'est qu'ils veulent être entendus. Que veux-tu de moi, Zhi ?
L'esprit renifla.
— On t'appelle en bas. Le Vieil Abbot a reçu un signe. Un vrai signe, pas une tache de thé qui ressemble à un dragon.
Lian suivit Zhi à travers les couloirs. Les poutres craquaient comme des os polis. Les clochettes au toit tintaient pourtant sans vent, comme si le monastère retenait son souffle.
Dans la salle des lampes, l'Abbot Wen l'attendait. Il était si vieux que sa barbe semblait avoir poussé avant lui. Ses yeux, au contraire, restaient nets, comme deux pierres de rivière.
Sur la table, une feuille de lotus séchée reposait, marquée d'une brûlure en forme de cercle ouvert.
— Lian, dit l'Abbot, voici le Sceau de la Porte Incomplète.
Elle s'inclina.
— Une porte… qui n'est pas finie ?
— Une porte qui refuse de s'ouvrir, répondit-il. Et tant qu'elle reste close, deux esprits se déchirent, et leur querelle trouble tout le pays.
Zhi grimaça.
— Ça rend les poissons grincheux. Ils mordent les pieds.
L'Abbot ignora l'information, comme seuls les très vieux savent ignorer les choses inutiles.
— Deux esprits : la Dame du Fleuve de Perle et le Gardien du Rocher Rouge. Ils étaient liés par un pacte ancien. Ils étaient fidèles l'un à l'autre… jusqu'à ce qu'une promesse se casse. Depuis, la Dame fait gonfler les eaux, le Gardien fait trembler les falaises. Les villages ont peur, les ponts se fissurent, et les barques rentrent vides.
Lian sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine : une corde invisible, tendue.
— Pourquoi moi ?
L'Abbot prit le temps de souffler sur la lampe, comme s'il poussait une pensée trop chaude.
— Parce que tu sais rester. Parce que tu n'abandonnes pas. Parce que la fidélité ne se crie pas, elle se tient, même quand personne ne regarde.
Zhi se pencha vers elle, chuchotant :
— Et parce que tu es la seule ici qui ne s'évanouit pas quand un esprit te parle.
Lian leva un sourcil.
— Je me suis évanouie une fois. J'avais douze ans.
— Une fois suffit, dit Zhi, triomphant.
L'Abbot tendit à Lian une petite boîte en bambou.
— Dedans, une goutte d'encre de dragon. Elle révèle les promesses écrites et les promesses cachées. Va. Réconcilie-les. Et quand ils se regarderont sans colère… la porte saura quoi faire.
Lian referma la boîte, et son cœur fit un pas dehors avant elle.
Chapitre 2
La route descendait entre des bambous qui chuchotaient des rumeurs. Lian avançait d'un pas régulier, comme si chaque pierre était une prière. Zhi trottinait à côté, parfois sur le chemin, parfois sur l'air, parce que les esprits n'aiment pas se fatiguer quand ils peuvent faire semblant.
— Tu as vraiment choisi une vie ascétique ? demanda-t-il soudain. Sans gâteaux ? Sans chansons ? Sans… moustaches à brosser ?
— J'ai choisi une vie simple, répondit Lian. La simplicité laisse de la place.
— De la place pour quoi ?
Lian regarda le ciel, pâle comme un bol de porcelaine.
— Pour entendre ce qui n'est pas dit.
Zhi fit tinter son grelot.
— Moi, j'entends surtout mon estomac.
Ils arrivèrent au premier village, Lanterne-Basse. Des rubans rouges pendaient aux portes, mais ils avaient l'air fatigués, comme si le vent les avait mâchés. Sur la place, un pêcheur réparait un filet en jurant doucement, parce que jurer fort attire les mauvais esprits, et ici, on n'avait vraiment pas besoin d'aide.
— Bonjour, dit Lian.
L'homme leva la tête. Ses yeux étaient cernés, mais pas vides.
— Bonjour, voyageuse. Tu vas vers le Fleuve de Perle ? Ne fais pas ça. L'eau est d'humeur. Elle mord.
Zhi s'offusqua.
— L'eau ne mord pas ! C'est… une métaphore humide.
Le pêcheur montra son mollet : une marque ronde, comme une bouche.
— Métaphore, ou pas, ça fait mal.
Lian s'accroupit près de lui.
— Qu'est-ce qui a changé ?
Le pêcheur soupira.
— Avant, la Dame du Fleuve chantait. Une chanson qui tenait les crues en laisse. Et le Rocher Rouge… ah, le Rocher Rouge, il était solide. Un rocher qui disait : “Je suis là.” Maintenant, l'eau grimpe la nuit, le rocher gronde le jour. Et entre les deux… nous, on tremble.
Une vieille femme sortit d'une maison avec un bol de soupe.
— On dit qu'ils se sont fâchés à cause d'une promesse de mariage, ajouta-t-elle. Ou d'un trésor. Ou d'une insulte sur la longueur des moustaches. Les esprits, c'est susceptible.
Zhi se redressa, très sérieux.
— Les moustaches, c'est important.
Lian remercia pour la soupe, en prit une gorgée, et sentit la chaleur descendre comme une lampe dans son ventre. Puis elle demanda :
— Où puis-je trouver la Dame du Fleuve ?
La vieille pointa la vallée.
— Là où l'eau devient si claire qu'on voit ses pensées. Mais attention : elle ne parle plus aux humains. Elle ne parle qu'aux souvenirs.
Lian se releva, la boîte de bambou contre sa poitrine.
— Alors je lui apporterai un souvenir fidèle.
Elle repartit. Le fleuve apparut bientôt, large, brillant, avec des reflets d'écailles. Pourtant, quelque chose clochait : la surface était lisse comme un miroir… trop lisse. Un miroir ne raconte rien, il garde tout pour lui.
Zhi plissa les yeux.
— Je n'aime pas quand l'eau fait semblant d'être calme. Ça cache des idées.
Lian s'approcha du bord. Elle se coupa légèrement le doigt sur un galet pointu, et une perle de sang tomba dans l'eau.
Le fleuve frissonna.
Une voix monta, froide et claire :
— Qui ose colorer ma pureté ?
L'eau se souleva, se tordit, et une femme en sortit, faite de courants et de lumière. Ses cheveux flottaient comme des algues sombres. Ses yeux avaient la couleur des profondeurs où les secrets s'accumulent.
— Je suis Lian, dit Lian sans reculer. On m'envoie pour apaiser ta querelle avec le Gardien du Rocher Rouge.
La Dame du Fleuve de Perle eut un rire sans joie.
— Apaiser ? Les humains veulent toujours “apaiser”. Ils mettent des couvercles sur les tempêtes, puis ils s'étonnent d'être mouillés.
Zhi murmura :
— Elle a du caractère. J'aime bien. De loin.
Lian sortit la boîte.
— On m'a donné de l'encre de dragon. Elle révèle les promesses. Dis-moi : quelle promesse a été brisée ?
Le visage d'eau se durcit.
— Il avait promis de ne jamais me retenir. Il avait promis d'être mon soutien, pas ma cage. Et pourtant… il a dressé son rocher comme une barrière. Il a voulu arrêter mon chant. Il a voulu décider de mon cours. Alors j'ai gonflé. Pour lui rappeler que je suis un fleuve, pas une corde.
Lian observa les remous, les éclats de lumière.
— Et toi, as-tu tenu toutes tes promesses ?
Un silence tomba, lourd comme une jarre pleine.
La Dame détourna les yeux.
— J'avais promis… de revenir chaque année au pied du Rocher Rouge, au moment des lanternes flottantes. J'ai cessé. Quand la colère m'a prise, j'ai fui ce rendez-vous. Je ne voulais pas le voir. Je ne voulais pas… être faible.
Sa voix trembla, et l'eau autour d'elle trembla aussi.
Lian inclina la tête.
— La fidélité n'est pas de ne jamais avoir peur. C'est de revenir même quand on tremble.
La Dame du Fleuve fixait Lian comme on fixe une pierre qui parle.
— Tu veux que je revienne ? Après tout cela ?
— Je veux que vous vous entendiez, répondit Lian. Pas que tu t'écrases. Pas que lui gagne. Que vous retrouviez ce qui vous liait avant la blessure.
La Dame s'approcha, et l'air devint humide, chargé d'odeur de pluie.
— Le Gardien ne m'écoutera pas. Il est dur. Il est rouge. Il est… rocher.
Zhi hocha la tête.
— C'est dans le nom.
Lian rangea la boîte.
— Alors je vais l'écouter, lui.
La Dame recula, et sa silhouette se fondit dans le fleuve. Avant de disparaître, elle souffla :
— Dis-lui que ma chanson n'est pas une arme. Dis-lui… que je me souviens.
Et le miroir d'eau se fissura en milliers de petites vagues, comme si le fleuve avait enfin recommencé à respirer.
Chapitre 3
Le Rocher Rouge se dressait deux jours plus loin, au bout d'un sentier qui sentait la résine et la pierre chaude. C'était une falaise immense, veiné de rouge sombre, comme si un géant y avait frotté ses paumes pleines d'argile. Au pied, un ancien pont de bois craquait, penché comme un vieil homme qui hésite à se lever.
Zhi posa une patte sur une planche.
— Ce pont fait le bruit de mon genou quand je mens.
— Tu as un genou ? demanda Lian.
— Les esprits ont tout ce qu'il faut pour dramatiser.
Lian traversa sans se presser. Chaque pas était un engagement. Ne pas courir, ne pas fuir, ne pas trahir le sol qui te porte.
De l'autre côté, une grotte s'ouvrait dans la falaise, sombre comme une bouche. Un souffle en sortait, tiède, chargé d'une odeur de fer.
— Gardien du Rocher Rouge, appela Lian. Je viens parler.
Le grondement qui répondit fit vibrer les cailloux. Puis une forme apparut : un homme large d'épaules, taillé comme une statue, la peau striée de fissures lumineuses. Ses yeux étaient deux braises. À chacun de ses mouvements, la roche autour de lui semblait se rappeler qu'elle pouvait tomber.
— Les humains parlent trop, dit-il. Et trop tard.
Zhi s'inclina avec une exagération prudente.
— Respectueux salut ! Je suis Zhi, messager, grelot officiel, et—
— Toi, tais-toi, grogna le Gardien.
Zhi se tut si vite que son grelot fit “ding” de surprise.
Lian, elle, soutint le regard de braise.
— Je ne suis pas venue te juger. Je suis venue comprendre.
Le Gardien eut un rire sec.
— Comprendre ? Elle a voulu me traverser. Elle a voulu emporter la vallée. J'ai tenu. J'ai empêché. Voilà.
— Pourquoi l'empêcher ? demanda Lian.
Les fissures sur sa peau s'illuminèrent, comme si le souvenir chauffait.
— Parce que je lui avais promis de protéger les villages. Parce que les humains vivent ici. Parce que leurs enfants jouent sur les rives. Et parce que… parce qu'elle se laissait emporter.
Il serra le poing, et une pierre éclata plus loin.
— Je l'ai aimée comme on aime une force. J'ai aimé sa liberté. Mais j'ai vu ses colères. Un fleuve en colère n'a pas de frein.
Lian sortit la boîte de bambou.
— L'encre de dragon révèle les promesses. Montre-moi la vôtre.
Le Gardien la fixa, méfiant, puis tendit sa main. Lian posa une goutte d'encre sur la peau de roche.
Aussitôt, des caractères anciens apparurent, comme gravés par un pinceau de lumière. Ils couraient sur son bras, puis s'arrêtaient au niveau du cœur.
« Je te soutiendrai sans te retenir. Je te protégerai sans t'enchaîner. Je resterai, même quand l'eau sera noire. »
Le Gardien tressaillit.
— Je… je n'ai pas voulu l'enchaîner.
— Mais tu as dressé ton corps contre elle, dit Lian doucement. Tu as “tenu”. Et elle l'a vécu comme une cage.
Le Gardien baissa les yeux. Pour la première fois, le Rocher Rouge semblait moins falaise que fatigue.
— Si je ne l'avais pas fait, des maisons auraient été emportées.
Zhi osa murmurer :
— On peut être fidèle aux gens et fidèle à un esprit. C'est juste… compliqué.
Le Gardien grogna, mais pas contre Zhi. Contre lui-même.
— Elle ne revient plus au rendez-vous des lanternes. Chaque année, j'attends. Chaque année, j'entends des rires au loin, et je me dis : “Elle arrive.” Et chaque année… rien. Alors j'ai serré. J'ai serré la montagne. J'ai serré mon cœur. Je suis resté. Mais rester seul… ça vous rend dur.
Lian sentit la vérité, simple comme un caillou dans la main.
— Elle a peur de revenir. Elle croit que revenir, c'est être faible.
Le Gardien resta silencieux. Une poussière rouge tomba de ses épaules, comme une neige de terre.
— Dis-lui, fit-il enfin, que je n'ai jamais voulu sa peur. Dis-lui que je n'ai pas oublié sa chanson. Dis-lui… que je suis resté.
Lian hocha la tête.
— Je vous propose autre chose. Un lieu neutre. Une rencontre. Pas ici, pas au fleuve. À la Porte Incomplète.
Le Gardien eut un mouvement de recul.
— La Porte ?
Zhi frissonna.
— On raconte qu'elle s'ouvre sur… sur un endroit où les promesses prennent corps. Et si tu mens, elles te mordent les oreilles.
— Ça explique tout, marmonna Lian.
Le Gardien fixa la vallée, puis la route, puis Lian.
— La Porte est au Col des Trois Clochettes. Elle ne s'ouvre que si deux forces opposées se regardent sans vouloir gagner. C'est impossible.
— Alors on va essayer l'impossible, répondit Lian. C'est souvent plus simple que de continuer à souffrir.
Le Gardien inspira. La falaise inspira avec lui. Puis il acquiesça, lentement.
— Je viendrai.
Et dans ce seul mot, il y avait la fidélité : non pas une chaîne, mais une présence.
Chapitre 4
Le Col des Trois Clochettes était un passage étroit entre deux sommets, si haut que les nuages y passaient comme des troupeaux. Trois clochettes de bronze pendaient à une arche de pierre. Elles tintaient parfois sans qu'on sache pourquoi, comme si le ciel essayait des mélodies.
Au centre du col se dressait la Porte Incomplète : deux montants de jade fissuré, posés dans le vide, sans battant. Un cercle gravé au sol l'entourait, moitié effacé, moitié vivant. On aurait dit une phrase interrompue.
Lian arriva la première. Elle posa son sac, s'assit en tailleur, et attendit. Attendre était une discipline. Attendre était une façon de dire : “Je suis là. Je ne me sauve pas.”
Zhi tournait autour de la porte.
— Elle me donne des picotements dans les moustaches. C'est mauvais signe ou bon signe ?
— C'est un signe, dit Lian. Ça suffit.
Le vent se leva, portant une odeur de rivière. La Dame du Fleuve de Perle apparut au bord du col, plus prudente que la dernière fois. Son eau scintillait, mais ses épaules semblaient lourdes.
— Je suis venue, dit-elle, comme si le mot lui coûtait.
— Merci, répondit Lian.
Un grondement répondit à l'autre bout. Le Gardien du Rocher Rouge s'avança, massif, son pas faisant vibrer les pierres.
Quand ils se virent, l'air se tendit comme une corde d'arc. L'eau autour de la Dame se mit à tourbillonner. Les fissures du Gardien s'illuminèrent.
— Tu as osé, dit la Dame, la voix coupante.
— Toi aussi, répondit le Gardien, dur.
Zhi se cacha derrière la jambe de Lian, mais son grelot tintait, traître.
Lian se leva. Elle ne se plaça pas entre eux comme un mur, mais comme un pont.
— Vous êtes venus. C'est déjà un acte de fidélité à ce que vous étiez.
— Fidélité ? ricana la Dame. Il m'a retenue.
— Il m'a abandonné, grogna le Gardien. Elle ne vient plus.
— Je ne t'ai pas abandonné. Je… je ne pouvais pas.
Le fleuve gonfla dans sa voix. La roche se durcit dans la sienne.
Lian ouvrit la boîte de bambou. Une dernière goutte d'encre de dragon brillait au fond, sombre comme une nuit sans peur.
— Ici, dit-elle, vos promesses peuvent être dites sans se transformer en armes. Mais seulement si vous parlez vrai.
Elle trempa un doigt dans l'encre, puis dessina sur le sol, entre eux, un cercle complet, là où il manquait. Les caractères anciens se mirent à luire, comme si la pierre se souvenait d'avoir été écrite.
Les trois clochettes tintèrent ensemble.
— Racontez, demanda Lian. Pas l'accusation. Le début. Le moment où vous étiez accordés.
La Dame ferma les yeux. Sa voix devint plus douce, et l'air plus humide, comme un soir d'été.
— Au commencement, j'étais un torrent. J'arrachais tout. J'étais jeune, trop rapide. Il s'est dressé devant moi… non pas pour me stopper, mais pour me guider. Il me montrait des passages, des creux, des chemins. Je chantais, et lui résonnait. Nous étions… une musique.
Le Gardien écoutait, immobile. Puis il parla, et sa voix eut moins de pierres.
— Je n'avais jamais connu l'eau autrement que comme une ennemie. Elle creusait, elle rongeait. Elle prend, elle prend. Mais elle… elle était différente. Elle donnait aussi. Elle nourrissait les rizières. Elle portait des lanternes. Elle apportait des rires. J'ai voulu protéger cela.
— Et tu as voulu me contrôler, coupa la Dame, la colère revenant.
— Non, dit-il, plus fort. J'ai voulu te sauver de toi-même.
Le silence tomba, dangereux.
Lian posa une main sur sa propre poitrine, comme pour rappeler à son cœur de rester calme.
— “Te sauver de toi-même”… Voilà une phrase qui peut ressembler à une cage, dit-elle. Et “tu m'as retenue”… voilà une phrase qui peut ressembler à une condamnation. Mais derrière, il y a la peur. Peur de perdre. Peur d'échouer. Peur d'être seul.
La Dame regarda le Gardien. Ses yeux étaient moins profonds, plus humains.
— J'ai eu peur que tu ne m'aimes plus libre.
Le Gardien serra les dents.
— J'ai eu peur que tu n'aimes plus ceux que je protège.
Zhi souffla, très bas :
— Ils ont peur pareil, mais ils le portent à l'envers.
Lian hocha la tête.
— Dites-vous ce que vous n'avez jamais dit.
La Dame inspira. L'eau autour d'elle se calma, comme si elle aussi écoutait.
— Je suis désolée de ne pas être revenue aux lanternes, dit-elle. Je me suis raconté que c'était de la fierté. En vrai, c'était de la honte. J'avais honte d'avoir eu besoin de toi.
Le Gardien resta figé. Puis sa voix se fissura, comme une pierre qui laisse passer la lumière.
— Je suis désolé de t'avoir tenue. J'ai confondu protéger et décider. Je voulais rester fidèle aux villages… et j'ai oublié d'être fidèle à toi.
Les clochettes tintèrent, une par une, comme un applaudissement timide.
Lian sentit le cercle d'encre sous ses pieds se réchauffer.
— Vous n'êtes pas obligés d'être d'accord sur tout, dit-elle. Mais vous pouvez être fidèles à votre pacte : soutenir sans enchaîner, protéger sans dominer, revenir même après la colère.
La Dame s'approcha d'un pas d'eau. Le Gardien s'approcha d'un pas de roche. Ils s'arrêtèrent à une distance qui n'était plus une guerre, mais pas encore une étreinte.
— Reviens aux lanternes, dit-il.
— Ne m'arrête pas quand je chante, répondit-elle. Guide-moi. Parle-moi. Et si je déborde… appelle-moi, au lieu de me barrer.
Le Gardien acquiesça.
— Si tu débordes, je te parlerai. Et si je me durcis… rappelle-moi la musique.
La Dame sourit, petit sourire fragile.
— Je me souviens.
À cet instant, le cercle gravé au sol s'illumina complètement. Les caractères d'encre de dragon s'élevèrent comme des lucioles noires devenues étoiles. Ils tournoyèrent autour des deux esprits, non pour les lier, mais pour les reconnaître.
La Porte Incomplète trembla. Une ligne de lumière apparut entre les deux montants de jade.
Zhi fit un pas en arrière.
— Ça… ça ouvre. Mes moustaches l'avaient dit.
Chapitre 5
La lumière s'élargit comme une respiration qu'on retenait depuis trop longtemps. Là où il n'y avait rien, un battant de brume se forma, dense et brillant. On entendit un bruit doux, un “clac” de serrure contente.
La Porte s'ouvrit.
Derrière, il n'y avait ni monstre ni gouffre, mais un chemin suspendu dans un ciel laiteux. Des lanternes flottaient de chaque côté, et leur lueur ressemblait à des souvenirs bien gardés. L'air sentait le thé chaud et la pluie d'été.
La Dame du Fleuve et le Gardien du Rocher Rouge restèrent immobiles, surpris comme deux enfants devant un cadeau qu'ils n'osaient pas toucher.
Lian, elle, sentit la paix s'installer sans faire de bruit, comme un chat qui choisit vos genoux.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda la Dame.
— Le Passage des Promesses Tenues, répondit une voix.
Lian se retourna. L'Abbot Wen se tenait près des clochettes, comme s'il avait toujours été là. Son visage était calme, mais ses yeux brillaient.
Zhi sursauta.
— Comment…?
— Les portes ne s'ouvrent pas seulement sur des lieux, dit l'Abbot. Elles s'ouvrent aussi sur des moments.
Il regarda les deux esprits.
— Ce passage vous rappelle votre pacte. Il ne vous force à rien. Il vous offre une voie pour recommencer.
Le Gardien fixa la lumière.
— Et si nous retombons dans la colère ?
Lian répondit avant l'Abbot.
— Alors vous reviendrez. Encore. Parce que la fidélité, ce n'est pas être parfait. C'est choisir l'autre, même après la faute.
La Dame du Fleuve observa Lian.
— Pourquoi as-tu fait tout cela, humaine ?
Lian pensa aux dalles froides, au balai, au thé, au silence.
— Parce que quelqu'un m'a appris à rester. Et parce que votre querelle rendait le monde plus lourd pour ceux qui n'y étaient pour rien.
Zhi leva une patte.
— Et aussi parce que les poissons grincheux, c'est insupportable.
Le Gardien eut un son qui ressemblait presque à un rire. La Dame aussi, et le col sembla soudain moins étroit.
Les deux esprits s'avancèrent ensemble vers la Porte ouverte. Au seuil, ils s'arrêtèrent, comme au bord d'un souvenir.
Le Gardien tendit la main. La Dame posa la sienne, faite d'eau, sur la roche de ses doigts. Cela ne fit pas de boue. Cela fit une vapeur douce, comme un soupir.
— On y va ? demanda-t-elle.
— On y va, répondit-il.
Ils franchirent la Porte.
Les lanternes du passage s'allumèrent plus fort, comme si elles avaient attendu ce pas-là. Un chant monta, très léger : la chanson du fleuve, mais portée par une résonance de pierre. Une musique retrouvée.
Lian resta au col, le vent jouant dans sa tunique. Elle sentit que sa mission était accomplie, mais elle ne se sentit pas vide. Au contraire. Comme si une pièce secrète en elle s'était ouverte aussi.
L'Abbot Wen posa une main sur son épaule.
— Tu as tenu, dit-il. Tu as été fidèle à ta tâche, fidèle à ta parole, fidèle à ce qui relie.
Zhi s'approcha de la Porte, prudent.
— Et nous, on peut entrer ?
L'Abbot sourit.
— Quand tu seras prêt à tenir une promesse plus longue que ton appétit.
Zhi fit une grimace héroïque.
— Ça, c'est une épreuve mythique.
Lian regarda la Porte, toujours ouverte, lumineuse, respirante. Elle ne savait pas ce que les deux esprits allaient trouver au bout. Mais elle savait ceci : ils avaient choisi de ne pas se perdre.
Et la lumière, patiente, continuait d'offrir le passage.